"Hep ! zémidjan !"

Le Monde 08/04/2004

Rapides et très nombreux, de couleur jaune et noir, les taxis de Cotonou ont de multiples points communs avec leurs confrères new-yorkais. A l'exception près que les véhicules employés par les "taxieurs" béninois sont des motos. Surnommés zémidjans (littéralement "emmène-moi vite" en fon, langue du sud du Bénin), ils sont très appréciés par la population, car ils comblent les lacunes des transports publics. Pour quelques centaines de francs CFA (quelques dizaines de centimes d'euro), ils emmènent leurs clients, indépendamment de l'état des routes et de l'heure du jour ou de la nuit, dans n'importe quel coin de la ville, où les taxis traditionnels ne peuvent pas toujours se rendre. Cela les expose parfois à des agressions : chaque semaine, au moins deux zémidjans sont assassinés par des voleurs de moto. Ils posent cependant aussi de graves problèmes de sécurité routière et de santé publique.
Les 80 000 zémidjans de Cotonou se voient régulièrement accusés d'être à l'origine de la pollution qui rend l'air de la ville quelque peu piquant. Selon le ministère de l'environnement, il est émis chaque jour au Bénin 83 tonnes de monoxyde de carbone, dont 49 tonnes émises par les deux-roues. L'essence de contrebande, le "kpayo", y est pour quelque chose : de 15 % à 30 % moins cher que le carburant à la pompe, il est aussi beaucoup plus polluant. Bonaventure Ahitcheme, président du Synaprozeb, le syndicat national des zémidjans béninois, en convient : "Entre 7 h 30 et 9 heures du matin, on ne voit pas au-delà de 150 mètres." Mais "la destruction de la couche d'ozone n'est pas due seulement aux zémidjans !", s'insurge-t-il. Tous s'alimentent en effet en kpayo : camions, voitures, et jusqu'aux véhicules des autorités. Cette pollution a de graves effets sur la santé : rhinites, maladies cardio-vasculaires et respiratoires, intoxication au plomb, etc.
Les risques que les taxis-motos courent et font courir à la population sont souvent plus directs : ils sont aussi la cause de nombreux accidents de la route, 15 à 20 par jour en 2003 dans la seule ville de Cotonou. "La plupart d'entre eux ignorent le code de la route, explique M. Ahitcheme. Certains ne savent même pas qu'il faut s'arrêter au feu rouge !" Les autorités ont bien tenté d'instaurer des règles comme le port du casque obligatoire et l'interdiction de transporter plus d'un client à la fois. Mais force est de constater que cela n'a pas été suivi d'effets : les zémidjans refusent de porter le casque parce qu'il fait trop chaud et qu'il coûte cher, et ne risquent pas grand-chose quand ils prennent deux passagers ou plus. "Les autorités n'ont pas la volonté de faire respecter les textes", tempête le président du syndicat. Toutefois, un stage de formation au code de la route serait prévu pour l'avenir.
Le gouvernement béninois cherche à reconvertir les zémidjans dans d'autres secteurs. La tâche est ardue car la plupart sont d'anciens paysans peu qualifiés. Venus en ville au début des années 1980 pour y trouver de quoi subsister, ils se sont improvisés taxis-motos dans l'anarchie la plus totale. Les autorités se sont inquiétées de cet exode rural qui a occupé une part importante du débat politique à l'occasion des législatives béninoises de mars 1999. Le président béninois, Mathieu Kérékou, avait même lancé un appel à "regagner les champs de manioc". Au cours des campagnes électorales, les zémidjans sont d'ailleurs mobilisés et rétribués pour former un cortège et arpenter les artères des villes, habillés de tee-shirts à l'effigie des candidats. Peut-être une idée à mettre à profit par leur syndicat pour faire valoir ses revendications ?
Stéphane Dreyfus