La vie idyllique de Majak Malok Akot, 76 épouses

International Herald Tribune, Paris 2004

Certains hommes ont du mal à s'engager. Ce n'est pas le cas de Majak Malok Akot. Ce chef dinka du sud du Soudan a 76 femmes, 65 fils et 86 filles ; 38 de ses femmes sont enceintes. Installé devant une de ses nombreuses cases, ses épouses n° 16, n° 75 et n° 76 à ses côtés, Akot dresse un tableau idyllique de sa grande famille. "Elles font toutes la cuisine de la même façon, je n'ai pas de favorite." Les disputes sont rares, assure-t-il. "Quand je prends une nouvelle épouse, je subviens à tous ses besoins et je lui dis de venir me voir directement s'il y a un problème. Je ne veux pas de dispute avec les autres." Les questions importantes se traitent lors de la noce suivante en présence de toutes les femmes, mais la plupart des petits problèmes se règlent par une discussion tranquille dans une case. La recette de la paix conjugale ? Ne jamais se disputer avec une femme énervée, mais la consoler. Ne jamais la frapper. "Je les aime toutes autant. Et j'ai le temps de les aimer toutes." Ni lui ni ses femmes n'ont jamais commis l'adultère, assure-t-il. Les autorités locales en doutent. "Dans ce genre de situation, les fils aînés ont souvent des enfants avec les plus jeunes épouses et je sais que c'est le cas chez lui", commente Paul Machuei, commissaire de police à Rumbek. La polygamie est une pratique traditionnelle dans la partie sud du Soudan, mais, avant la guerre civile, elle se limitait à quelques unions. Aujourd'hui, le cas d'Akot n'a rien d'exceptionnel. Son voisin, par exemple, a 50 femmes. Pour les autorités sanitaires, ce phénomène accroît dangereusement le risque de propagation du sida. "C'est un désastre d'avoir plus de 12 épouses, les femmes commencent à avoir des relations extraconjugales", commente un médecin local, Daniel Dutmayen. Pour leur part, les trois femmes assises aux côtés d'Akot insistent sur le sentiment de sécurité physique que leur procure leur mariage. "Si quelqu'un me cherche, j'ai du monde pour me défendre", explique Dabora Alual, la 16e femme, qui a huit enfants d'Akot. Selon les autorités, ce genre de situation ne perdure qu'à cause des déplacements de population causés par une guerre qui a fait 1,5 million de victimes depuis 1983. "Si les gens peuvent se permettre d'avoir autant d'épouses, c'est que la terre est bon marché et que les familles ont fui ou sont mortes", explique Daniel Deng Monydit, gouverneur suppléant de la province de Bahr el-Ghazal. "Si la paix revient, les gens chercheront à retrouver la belle vie et se contenteront de quelques épouses et d'une dizaine d'enfants." La tradition dinka exige que le marié donne des vaches en dot à sa belle-famille. Comme dans la vente pyramidale, Akot compense le coût d'une nouvelle femme en mariant une de ses filles. A 45 ans, Akot avait pratiquement écumé toute la région. "Aujourd'hui, je vais de tribu en tribu pour trouver une belle femme. Quand j'en vois une, je lui parle et j'entre en contact avec sa famille." Les travaux d'approche ne durent parfois que sept jours. L'âge de ses épouses va de 18 ans à la soixantaine. Les candidates disponibles se faisant rares, Akot, après son 76e mariage, a annoncé qu'il allait ralentir le rythme. "Mes fils ont grandi, il faut que je leur laisse la possibilité de se marier. Mon aîné n'a que huit épouses." La monogamie ? L'idée le fait rire. "Quand je n'avais qu'une femme, j'avais l'impression de ne rien avoir à faire."
Thomas Crampton