Vaudou africain

Le Monde

Si je voulais, me dit Amousou, je pourrais me changer en " chat noir... " Ce n'est qu'un exemple des étonnants pouvoirs des vaudous togolais.

De mer en lagune, de palmeraies en champs de manioc, la route goudronnée relie les charmes discrètement coloniaux de la capitale togolaise, Lomé, à l'ancien port de traite, Anécho, dont les rues surpeuplées se détournent aujourd'hui de l'océan pour s'étirer vers le Nord et l'intérieur des terres. Dans ce dédale, la route se perd, flâne entre les quais déserts et les marchés bavards, puis se divise, dispersant du même coupla kyrielle des taxis brousse et des camionnettes: à l'est vers la République populaire voisine, le Bénin (ex-Dahomey), au nord (où je la suis de temps à autre depuis 1974) vers Glidji, Anfouin, Vogan, la zone agricole des pays guin et ouatchl, de forte densité humaine et divine.
Depuis toujours, ici, les hommes et les dieux ont circulé au gré des aventures collectives ou des Initiatives individuelles. La tradition reste vivante: dans chaque village, les robes blanches des Initiées et le tintement des gongs rappellent avec insistance l'importance et l'emprise des prêtres et des vaudous, chaque village a ses quartiers, chaque quartier ses lignages, chaque lignage ou presque son couvent et chaque couvent ses dieux ou vaudou.
Pour l'ethnologue qui a pu se familiariser un peu avec ce type d'organisation, le plus étonnant tient à l'actualité des descriptions que lui proposent les ouvrages les plus anciens (Burton
1864, Le Hérissé 1911): la composition des autels familiaux et les exégèses des prêtres restituent un panthéon inchangé et laissent percevoir, sous la luxuriance d'un symbolisme touffu, le visage éternellement jeune des dieux païens.

Couvents

Ainsi peut-on toujours voir, à l'occasion de divers rituels, s'opposer, se répondre et se compléter les dieux du ciel, de la terre et de la mer, certains plus connus et plus répandus que d'autres. Héviéso, le plus célèbre des dieux de la foudre, est le justicier: celui dont les pierres de foudre (météorites et outils néolithiques nombreux dans la région) sont censées frapper les voleurs. Sapata, le dieu de la terre et des moissons abondantes, est aussi le dieu de la variole: quand les hommes lui ont manqué de respect, il fait ressortir de leur peau les grains de mil qu'ils ont mangé.
Avrekétê, déesse de :la mer.' est aussi la. plus fantaisiste du panthéon ; fantasque comme l'écume de la. vague, elle exige de ses prêtresses qu'elles ne respectent rien: à cette exigence là au moins celles-ci savent se plier, intervenant à tort .et à travers dans tous les cultes, s'habillant en hommes, mimant cruellement leurs attitudes, leurs ridicules, n'hésitant pas à interrompre leurs assemblées; l'ethnologue de passage préfère ne ,pas être la cible de leurs moqueries; mais c'est elles aussi' qui constituaient naguère l'ultime recours de la société contre l'épidémie; Avrekete, déesse de la mer apparentée à Hévléso, est à la fois principe d'ordre et de désordre: en cas de variole, ses prêtresses offraient à Sapata toutes les nourritures. qui lui étaient. normalement interdites ; écœuré, dit-on, Sapata prenait la fuite, entraînant avec lui le mal dont il apparaît simultanément comme le symbole et le remède. Rien n'est plus aisé que' d'observer les prêtres et les fidèles des dieux, au cours des cérémonies qui marquent la sortie des 1nitiéesde leur couvent. Celles-ci, filles ou petites-filles de la famille du prêtre, ont été appelées (parfois rappelées d'assez loin) par leur vaudou: une maladie est le signe de ce choix, que l'oracle identifiera et que le dieu réaffirmera éventuellement en " tombant,. sur la nouvelle élue.
Le cycle complet de formation dure plusieurs années et comporte selon les cas deux ou trois étapes suivies d'autant de fêtes publiques; la première période est la plus sévère: durant plusieurs mois de totale réclusion (sept mois pour les fidèles d'Héviéso, quatre mois pour celles d'Avrekete, trois ans pour celles de Sapata), les pensionnaires du couvent (fillettes, jeunes filles ou jeunes femmes) doivent s'initier aux rites, aux secrets et à la langue spéciale du vaudou qu'elles apprennent à servir.

Energie divine

Au total le système des couvents traite chaque année un nombre impressionnant de jeunes adeptes: en 1974, dans le village d'Anfouin (où résidaient environ deux mille cinq cents individus, étrangers compris), on comptait vingt-trois couvents et plus d'une vingtaine de pensionnaires dans certains d'entre eux.

Instruments de contrainte et de solidarité familiales, d'intégration ou de réintégration villageoise, d'éducation et de résistance aux mouvements centrifuges suscités par la ville et la vie moderne, les couvents n'expriment jamais autant leur caractère. social qu'au cours des cérémonies de sortie où, sous les yeux des villageois attentifs, les nouvelles initiées exécutent les danses traditionnelles, Revêtues des attributs de leur dieux (ni la couleur, ni le drapé du pagne, ni l'architecture de la coiffure, ni les éléments de sa décoration - coquillages, végétaux et même tourterel1es vivantes dans le cas d'Héviéso - ne sont indifférents, mais l'habit et la parure changent selon les diverses phases du rituel), elles suivent avec un talent inégal, mais une ardeur et un savoir également sans failles, les phrases tour à tour saccadées et plus coulées, plus violentes et plus apaisées des tambours,
A intervalles réguliers, une brusque accélération de la frappe communique pendant quelques longues secondes une agitation remarquablement uniforme à leur silhouettes d'oiseaux colériques, solitaires et multicolores.

La maladie est un signe des dieux qui distingue les prêtres et les adeptes, les révèle à eux-mêmes et aux autres par le relais de la. divination; c'est, en somme, la. toute première étape de l'initiation, l'occasion mais non l'objet du culte des vaudous, tel. qu'il s'exprime dans les couvents de famille et de vi11age,

La guérison pour elle-même est davantage l'affaire des petits entrepreneurs en symbolisme et thérapeutique auxquels je m'intéressais particulièrement en 1977. Les vaudous, en effet, ne sont pas simplement la figure centrale de la religion familiale et villageoise. Si les dieux circulent incessamment dans le Sud-Togo , c'est que tout un chacun, en principe, peut en acheter un, principalement à cause de ses vertus thérapeutiques ou protectrices : ainsi voit-on fleurir de petites entreprises thérapeutiques symboliques qui ne constituent pas l'un des aspects les moins étonnants du culte.

Encore quelques nuances doivent-el1es être apportées à la définition du libre entrepreneur en ces matières: une fois acheté, un vaudou s'hérite dans la famille ; il coûte cher, à proportion de la renommée de son précédent prêtre (la qualité d'un vaudou tient à sa composition ; il est chargé, comme nous disons d'une pile, d'herbes et de différentes substances; celui qui vend un vaudou ne vend que la formule, mais il se déplace pour assurer la mise en route de la nouvelle copie conforme), Enfin, seul peut manipuler l'énergie divine sans danger, celui que sa force (biologique, psychique, morale) met à l'abri des effets nocifs de la contamination et des retombées.

La colère de Sapata

Je connaissais Amousou de puis trois ans, lorsque je le retrouvais en décembre 1977. Il était l'un des prêtres guérisseurs les plus connus de la région, spécialisé dans le traitement des maladies cardiaques et de certaines formes de folie, notamment la folie" de religion "qui frappe ceux qui, abandonnant les vaudous, rallient les sectes syncrétiques d'origine blanche (Pentecôtistes, témoins de Jéhovah). Dans son sanctuaire, près de l'autel de Sapata, à l'intérieur constellé de points bleus et blancs, se dressait un autre autel, interdit celui-là à la curiosité des profanes et où' demeuraient certains vaudous guérisseurs, protecteurs ou agresseurs éventuels.

A mon arrivée, nous allions toujours saluer les dieux et faire une libation aux ancêtres avant de rentrer chez lui bavarder, avec l'aide d'un jeune interprète, Jean, que nous connaissions bien tous les deux et dont l'intervention était indispensable, puisque Amousou ne parlait Pas un mot de français et que j'étais loin d'avoir avec la langue guin une familiarité suffisante pour tenir une conversation. Mais les propos échangés étaient si passionnés - d'une passion entretenue, il faut le, reconnaître, par la chaleur du sodabi (alcool de palme) - que je garde le souvenir d'un bavardage ininterrompu,
Ce jour - là, Amousou, qui se comportait toujours en hôte généreux, m'accueillit avec joie: nous ne nous étions pas vus depuis deux ans et il reconnaissait en, moi un auditeur intéressé, toujours prêt à discuter de philosophie, des hommes et des dieux, du temps qui passe et du monde qui change. La nuit tombe tôt entre tropique et équateur: quand les lampes tempête s'allumèrent, vers 6 heu-res du soir, nous buvions et parlions depuis un bon moment déjà; Amousou énumérait les individus qu'il avait pu guérir et préserver. des attaques des autres. Il existe un vaudou de la sorcellerie, Akpaso, qui constitue un rempart contre la sorcellerie ou, inversement, un tremplin pour lancer des attaques. Amousou en possédait un et n'omettait pas de lui offrir des œufs régulièrement: les œufs sont. la friandise préférée d'Akpaso mais aussi des sorciers; quand ceux-ci se présentent à l'entrée de la ferme où demeure leur future victime, ils saluent au préalable leur maître Akpaso qui les convie à déguster les œufs et les détourne ainsi de leur funeste projet.

Etonnant humour, qui veut qu'en définitive les hommes ne soient protégés des maux les plus irrémédiables que par la susceptibilité des dieux ou la goinfrerie des sorciers; manières de dire, bien sur, car personne ne peut croire que les petites ruses des hommes déjouent vraiment la colère de Sapata ou des sorciers : quand on ne contrôle plus l'événement, autant le mettre en forme, faire comme si. Est-ce de cette forme d'humour, de cette forme rhétorique du courage que témoigne Amousou lorsqu'il fit soudain. allusion à ses pouvoirs et, plus précisément, se prétendit capable de prendre la forme de tout animal de son choix?

Radio-Bénin

Pour que la fête fût complète, Havait allumé son poste à transistors, qui .diffusait les nouvelles et les communiqués vigoureusement marxistes - léninistes de Radio-Bénin. '" Si je voulais, dit Amousou en substance, je pourrais me changer en chat noir. "Ce disant, il esquissa du bout des lèvres un appel discret, auquel répondit sa petite chatte noire, qui surgit de la pièce voisine et bondit en miaulant sur la. table. Je vis s'agrandir les yeux de Jean qui, mi-goguenard mi-intimidé, trouva pourtant la force de me traduire la suite: " Si vous revenez la nuit prochaine, je me changerai en bouc blanc . "Les informations venaient de se terminer et le chœur nasillard des jeunes filles de la République populaire du Bénin entonna l'Internationale. Les historiens avaient leurs archives, les folkloristes leurs survivances, les sociologues leurs statistiques. Le sodabi aidant, je me sentais bien loin d'eux. Amousou, Jean et moi venions de vivre un moment d'histoire. .

Marc Augé