Une vie de misère et de peur

Courrier International 3 mai 2007

Un reporter camerounais raconte comment on vit dans les villages du Darfour.

De Djebel Hai
A en croire les grands médias internationaux, il n’y aurait plus de villages au Darfour. Au contraire ! De très nombreux paysans ont certes fui la guerre, abandonnant tous leurs biens dans leurs villages pour rejoindre les camps. Mais d’autres ont décidé de rester sur la terre de leurs ancêtres. Les villages situés aux alentours des grandes agglomérations ont conservé l’essentiel de leurs hommes. La proximité avec la ville nourrit dans l’esprit de ces derniers un espoir de protection, car les forces armées soudanaises, de même que celles de l’Union africaine (UA), y effectuent régulièrement des patrouilles. Malgré cela, les villageois ne se sentent pas véritablement en sécurité. Ils vivent la peur au ventre, avec le sentiment d’être traqués par un ennemi non identifié. Il en est ainsi à Djebel Hai, littéralement la “montagne de la vie”. De prime abord, ce village donne l’impression de fonctionner comme auparavant. Comme d’habitude, les hommes en sont absents. “Ils sortent tous les jours pour aller au marché”, lance Abdelmaoula, la quarantaine. La principale activité des hommes d’ici, c’est le commerce. Les femmes, elles, s’occupent de l’agriculture et du petit élevage. En ce moment, elles sont presque toutes à la maison parce que c’est la saison sèche. Aucun signe de dépression jusque-là. Il faut sonder les villageois, bien au-delà des conversations ordinaires, pour comprendre leur misère et mesurer leur angoisse. “Nous vivons aujourd’hui comme des gens qui n’attendent presque rien de la vie. On peut nous attaquer à tout moment et nous abattre comme des chiens. C’est très difficile, d’autant plus que nos parents n’ont pas assez de ressources. Manger au quotidien est déjà très difficile.” Ainsi s’exprime Sadié Abderaman, 18 ans. Drapée dans un pagne qui flotte au vent, la jeune fille affirme qu’elle a déjà perdu cinq de ses parents. Kaltuna Mahamat, 35 ans, mariée et sans enfants, exprime la même angoisse. “On s’attend à être attaqués à tout moment”, affirme-t-elle. Pourtant, à partir du village, on aperçoit des tentes de l’armée sur une colline, à moins de 3 kilomètres. “Les militaires sont là, mais ce n’est pas suffisant”, martèle-t-elle. La dame parle, les yeux pleins de larmes, sa main droite balayant le sol sablonneux. Depuis neuf ans qu’elle habite ce village, elle n’a jamais eu aussi peur. “Il y a des gens qui ne vont plus aux champs, alors que d’autres poursuivent leurs activités mais avec beaucoup de prudence”, dit-elle. Mais elle-même reste routinière dans la manière de vivre ses journées : prière dès 5 heures du matin, cuisine pour son époux et ses enfants adoptifs, ravitaillement en eau, entretien de la concession. “Tant qu’on vit, on doit le faire”, déclare-t-elle avec force. Les habitants de Djebel Hai n’ont pas seulement peur d’une attaque qui viendrait les arracher à la vie. Ils sont surtout victimes de vols. Ils les attribuent aux déplacés et aux janjawids. Les opérations ont généralement lieu la nuit. “Ces bandits volent tout : ustensiles de cuisine, vêtements, bétail, nourriture, etc., affirme Abdelmaoula. Les éleveurs n’ont plus de bétail. Plus personne ici n’accepte d’entretenir un troupeau dont les bêtes seront volées une à une ou qui pourra être dévasté en un jour par les janjawids. C’est ainsi que certains se sont reconvertis dans l’agriculture et que beaucoup d’autres préfèrent aller en ville pour se débrouiller comme vigile, cuisinier, blanchisseur, etc. ; on est réduit à cela.” On vit donc au ralenti dans ces villages qui ont échappé à l’exode massif. Mais y sévit une psychose permanente. “L’armée ne peut rien, explique un villageois. Quand les bandits opèrent, ils s’en vont et les militaires n’arrivent que pour constater les dégâts. Quant aux vrais janjawids, on ne sait même pas par où ils arrivent.”

Alexandre T. Djimeli
Le Messager