Un Etat ruiné en Afrique

Le Monde : 28/02/2006

Chaque matin, dans le modeste bureau du ministre des finances de la Centrafrique, la même scène se répète. Le ministre, Théodore Dabanga, et son directeur du Trésor font les comptes de la maison Centrafrique. Ce sont des comptes de boutiquier : colonne de gauche, les chèques encaissés la veille par l'administration ; colonne de droite, les dépenses prévisibles de la journée.
La difficulté est d'ajuster les deux. Il y a les jours fastes où des impôts, des patentes, des taxes douanières tombent dans les caisses du Trésor. Et les jours de pénurie où l'argent file plus vite qu'il n'est rentré. "L'Etat vit au jour le jour", résume le grand argentier. Ainsi va la Centrafrique, l'un de ces pays du continent noir incapable de sortir de ce que les économistes appellent le "piège de la pauvreté". A son chevet se pressent les bailleurs de fonds, prompts à donner des conseils et réticents lorsqu'il s'agit de mettre la main au portefeuille. Plus vaste que la France, moins peuplée que le minuscule Burundi, la Centrafrique est en ruine.
La nature l'a richement dotée, mais, depuis la déposition de l'empereur Bokassa il y a plus d'un quart de siècle, les putschs, les mutineries à répétition et une gestion calamiteuse l'ont saignée à blanc. L'espérance de vie - en baisse - ne dépasse pas 40 ans. Les routes sont des pistes. Le téléphone est réservé aux habitants de la capitale, tout comme la télévision. Le tissu industriel a disparu, et la croissance économique reste un souvenir lointain. "On est revenus aux indicateurs des années 1970", résume un diplomate en poste à Bangui.
Ce vendredi 27 janvier, le ministre des finances désespère d'équilibrer les recettes et les dépenses. Le Trésor a récolté 80 millions de francs CFA (122 000 euros). Il en faudrait plus du double. "L'hôpital de l'amitié" de Bangui, construit par les Chinois, a besoin d'argent pour les médicaments du week-end. Il faudrait payer des retraites de fonctionnaires, régler en liquide le billet d'avion - en classe économique - d'un membre du gouvernement. Et la présidence exige des fonds... Aucune rentrée d'argent n'étant prévue pour les prochaines 48 heures, le ministre voit le déficit public se creuser. Et s'il ne s'agissait que d'un jour par semaine ! En fait, l'exercice d'équilibriste financier du ministre est permanent. "Chaque mois, explique M. Dabanga, l'Etat a besoin de près de 6 milliards de francs CFA [9 millions d'euros environ], alors que les recettes plafonnent à 3 milliards." Dérisoires pour un pays développé, les sommes donnent la mesure du problème. Civils ou militaires, les quelque 20 000 fonctionnaires font les frais des problèmes de fin de mois de l'Etat. Ils bénéficient d'une garantie de l'emploi, mais pas d'une garantie de salaire. "On s'arrange pour leur verser quelque chose tous les trois ou quatre mois", précise un haut fonctionnaire. Ce fut le cas début février. Pour apaiser la colère des enseignants en grève, l'Etat a raclé ses fonds de tiroir, pioché dans un prêt providentiel accordé par les Etats voisins et, pour le solde, négocié une avance - au taux de 12 % à 14 % - auprès des quatre banques qui ont pignon sur rue à Bangui.
En février, ce ne sont pas les salaires de janvier 2006 qui ont été réglés, mais ceux de... juin 2005. D'où les espoirs de la ministre du commerce, de l'industrie et des PME, Béatrice-Emilie Epaye, entrée au gouvernement en juillet 2005. "Si tout va bien, je recevrai ma première feuille de paie le mois prochain", calcule-t-elle. Elle n'est pas la plus à plaindre. La ministre bénéficie d'une voiture de fonction - à charge pour elle de payer le carburant - et, comme présidente du conseil d'administration d'une compagnie d'assurances, elle touche des jetons de présence. Bangui n'est pas en situation de s'opposer au nomadisme public-privé.
L'impécuniosité de l'Etat est spectaculaire. Il ne paie plus ses dettes, et les derniers investissements publics remontent à l'époque de Bokassa. A Bangui, au ministère du commerce et de l'industrie, il existe une seule liaison Internet, et les fonctionnaires vont à pied contrôler les marchés multiples de la capitale. Celui de l'équipement et des transports n'est pas mieux loti, avec seulement trois engins de terrassement en état de rouler et quelques niveleuses.
Même l'armée (4 400 hommes) est au régime sec. Elle ne dispose d'aucun véhicule blindé. L'essentiel de l'aviation se résume à deux ULM d'observation et la marine à quelques pirogues métalliques. "Ils se font offrir des munitions par des pays amis", confie un officier français installé à la présidence.
En province, le dénuement est pire. A l'hôpital de Bozoum, une ville du nord du pays, les interventions chirurgicales se font à la lumière de deux néons. Dans son bureau de la préfecture, Mme la secrétaire générale peut observer, par le large trou du plafond, les hiboux qui se promènent au-dessus de sa tête. A la mairie, le matériel se résume à une antique machine à écrire, dont plusieurs touches sont irrémédiablement bloquées. A la maison d'arrêt, les prisonniers font office de gardiens.
Au milieu de ce désastre, un semblant d'Etat et d'administration survit. L'hôpital de Bozoum s'autofinance par la vente des médicaments dont il a le monopole. Pour dédommager les employés communaux, la police locale, payer les factures d'eau et d'électricité, M. le maire taxe (20 centimes d'euros) les commerçantes du marché. "Beaucoup s'installent après le passage des percepteurs", note avec fatalisme l'édile. Les animaux envoyés à l'abattoir municipal, les amendes constituent un complément de ressources. S'y ajoutaient naguère les recettes tirées de la location du fourgon mortuaire communal. Dès que ses roues seront retrouvées, il reprendra du service.
La préfecture de Bozoum met aussi à contribution les commerçants installés en ville. S'y ajoute une partie des droits de douane perçus plus au nord, à la frontière entre le Tchad et la Centrafrique. La manne est bienvenue mais modeste. Elle n'a pas permis d'installer des serrures à l'entrée des bâtiments administratifs. Et encore moins d'offrir au préfet le téléphone satellite dont il rêve pour communiquer avec Bangui sans devoir passer par le poste radio de l'armée.
Dans la capitale, ce ne sont pas les commerçants qui alimentent les caisses de l'Etat, mais les entreprises - à capitaux français le plus souvent. Leur nombre ne dépasse pas la dizaine. L'une contrôle les brasseries locales, l'autre le transport fluvial, la troisième la distribution de carburants... Placées en situation de monopole, elles dégagent toutes des bénéfices qui font rêver et alimentent le Trésor public. "Si je pliais bagage, c'est 10 % des recettes fiscales de la Centrafrique qui disparaîtraient", observe l'un de ces patrons blancs. Une telle puissance permet de se faire entendre en haut lieu. Ainsi, lorsque, début janvier, le ministre des finances a décidé, pour améliorer les recettes douanières, de taxer les importations "à la source", c'est-à-dire avant même que les marchandises n'entrent en Centrafrique, il n'a pas fallu longtemps à la poignée de ces sociétés - autoproclamées "entreprises citoyennes" - pour échapper au dispositif.
Bangui doit également compter avec la sollicitude parfois pesante des bailleurs de fonds. "Il y en a un avec lequel je ne dois jamais couper les ponts, c'est le Fonds monétaire international", dit M. Dabanga. Le ministre parle d'or : les autres bailleurs de fonds calquent leur attitude sur celle du Fonds. Le FMI, dont les missions se succèdent à Bangui, s'est fait le champion des mesures radicales pour rééquilibrer les finances. "Pour eux, il faut tailler dans les dépenses, car l'effet est immédiat", observe un Français, longtemps conseiller du ministre des finances. C'est ce qui s'est passé à Bangui.
En contrepartie d'une "facilité", le FMI a demandé de réduire d'un tiers les salaires des fonctionnaires - pourtant bloqués depuis plus d'une décennie. On imagine sans peine l'émoi des autorités... En fin de compte, elles ont pu négocier une mesure moins douloureuse et tout aussi efficace : la révision de la liste des fonctionnaires. Près de 2 000 "employés fantômes" ont été rayés des cadres de la fonction publique.
Du coup, le FMI a annoncé fin janvier l'octroi d'une "facilité postconflit", dont une moitié servira à rembourser un prêt antérieur d'ailleurs consenti par le Fonds. Mais l'important, disent les Occidentaux, était d'envoyer un signal positif aux autres bailleurs de fonds.
Ils ne sont pas bien nombreux au chevet de la Centrafrique, pourtant dotée d'un régime démocratique au regard des pays voisins. La France, ancienne puissance coloniale, a détaché des fonctionnaires aux postes-clés de l'administration centrale et fait don de 4 millions d'euros. Il y a aussi la Chine "prompte à honorer ses promesses, mais guère plus généreuse", selon M. Dabanga.
Et l'Union européenne, dont les bureaux climatisés contrastent avec ceux, d'un autre âge, de la présidence. Bruxelles a financé l'élection présidentielle de 2005, mais depuis, l'UE tance, joue les pères Fouettards, promet beaucoup, mais donne peu. "On ne paiera pas les salaires à la place du gouvernement. On peut verser 4 millions d'euros dans un premier temps. S'ils utilisent bien l'argent, s'ils ne le dilapident pas, on ira plus loin. Ce sera du donnant donnant", prévient l'ambassadeur de l'UE à Bangui, Jean-Claude Esmieu. Calé sur un canapé présidentiel de faux cuir blanc, le chef de l'Etat maugrée : "Les bailleurs de fonds traînent. On est moins bien traité que le Liberia ou Madagascar. On fait pourtant ce qu'ils exigent. On dirait qu'ils attendent la catastrophe à Bangui."
Jean-Pierre Tuquoi