Une cité dans un dépotoir [à Kinshasa] : Plus de 500 familles vivent dans une décharge à Pakadjuma

La Conscience 29 avril 2006

Ces hommes sont des damnés de la terre. La vie les a privés de tout. Même de la disposition d'un modeste habitat au point qu'ils n'ont eu d'autre choix que d'aller avec leurs familles emménager dans un quartier spontané érigé dans tout ce qu'il y a de pire promiscuité, une décharge publique.
SUR le même site, les camions vidangeurs viennent déverser le contenu collecté dans les fosses sceptiques. Le terrain lui-même n'est rien d'autre qu'un marécage étendu sur plus de 500 mètres. Longtemps, le quartier n'a pas porté de nom jusqu'au jour où ses habitants l'ont baptisé du toponyme de Pakadjuma. Longtemps signifie que ce bidon-ville, localisé à Funa dans le quartier industriel de la commune résidentielle de Limete n'est pas né d'hier.
Plus de 500 familles au total
Ses premiers occupants s'y sont établis dans la seconde moitié des années 80. Un père de famille témoigne qu'il s'est installé là en 1986 en compagnie de cinq autres familles trouvées sur place. Ces pionniers seront rejoints en 1992 par une vague importante des sans-logis. Ceux-ci se sont retrouvés dans la rue après avoir été déguerpis par l'ONATRA -Office national de transport- le long du chemin de fer environnant où ils avaient pris quartier en toute anarchie. Aujourd'hui, Pakadjuma héberge plus de 500 familles. Ce qui représente plus de 3.000 personnes en vertu d'un postulat démographique qui donne une moyenne de 7 personnes pour une famille congolaise. La vie se passe ici dans des taudis bâtis avec du matériau de fortune. Les plus fortunés vivent entre quatre murs en triplex. Sinon, ce sont des cartons, des sachets, des nattes et tout le "broc-à-brac" qui font l'affaire.
Ça suinte de partout Les occupants ne sont pas propriétaires. Ils payent un loyer mensuel fixé entre 2500 et 4000 FC à un bailleur. La concession serait proriété d'une dame. Elle l'aurait acquise au début des années 80. "Elle détenait un titre immobilier lui attribuant la jouissance sur cet espace pendant 25 ans, contrat qu'elle aurait déjà renouvelé pour 25 ans encore", a rapporté à AfricaNews le chef du quartier Ofitra voisin. Si elle a construit, la bailleresse ne se préoccupe pas de l'entretien. Les maisons en matériaux les plus précaires sont celles que l'usure a le plus dégradées sous l'oeil indifférent du maître des lieux.
Les toits sont en tôle mais de la tôle transformée en passoire pour avoir servi plusieurs fois avant de venir finir sa vie dans le ciel de Pakadjuma. Quand une pluie s'annonce, les Pakadjumais lèvent les yeux vers le ciel en signe d'incantation, tétanisés à l'idée qu'à la première goutte tombée du ciel, cela suintera de partout chez eux. D'ordinaire, ils ont les yeux rivés au sol et le dos voûté à force de se casser en deux pour franchir la porte de leurs réduits dont la hauteur ne dépasse guère le mètre 50. En superficie, il est rare de voir un Pakadjumais occuper plus de 3 mètres2 avec son cagibi.
Dedans, il n'y a pas de compartiment, donc pas d'intimité entre parents sans que le reste de la maisonnée ne laisse s'attirer sa curiosité. Dehors, il est difficile de trouver un seul endroit où mettre le pied sans marcher dans la crasse. Partout, ce sont des monticules des immondices qui recouvrent le sol. Chaque jour que Dieu fait, des tonnes et des tonnes d'autres détritus y sont déversés. Ils sortent des industries environnantes qui profitent de l'absence d'une réglementation pour se débarrasser de leurs déchets n'importe où.
L'Etat indifférent Quantité d'immondices proviennent aussi des poubelles domestiques des somptueuses villas environnantes qui peuplent la très résidentielle commune de Limete. Sur ce tapis d'immondices, les enfants jouent à longueur de journée sans que les parents mesurent combien leur progéniture s'expose ainsi à toutes sortes de maladie. La plus courante ici est la malaria inévitable dans ce foyer où les moustiques prolifèrent en quantité industrielle. "Cet endroit a toujoirs été un dépotoir. Son sol marécageux a fait que les gens y trouvent un endroit pour jeter les immondices", a expliqué le même chef du quartier. Si tel est le cas, comment donc l'Etat a-t-il fermé les yeux quand les premiers sans-logis ont débarqué à Pakadjuma ? Pire, il laisse faire que les Pakadjumais s'abreuvent à la même rivière où les vidangeurs de la société André Motors déversent tout ce qu'ils récoltent des déchets de l'estomac humain dans la ville de Kinshasa.
N'allez pas demander aux Pakadjumais privés d'eau de faire la toilette ailleurs qu'à la seule que représente la rivière Yolo. Les enfants s'y baignent à n'importe quel moment de la journée. Les adultes, eux, sont soumis à certaines contraintes pour des raisons de pudeur. Ils ne peuvent accéder au cours d'eau que très tôt à l'aube ou tard la nuit quand ils sont sûrs d'être à l'arbi des regards indiscrets. Pour la cuisine, les Pakadjumais regardent quand même aux conditions d'hygiène et vont puiser aux robinets du quartier voisin Ofitra. Ces Pakadjumais manquent jusqu'aux lieux d'aisance. Non seulement qu'ils n'ont pas les moyens d'en construire mais aussi parce que l'état marécageux du terrain ne favorise l'entreprise des tels ouvrages. Alors, l'enfant qui défèque là même où il joue n'a pas droit à une réprimande. Tout au plus, la mère se donne la peine de recouvrir avec la terre. Quand ils sont pris du même besoin, les adultes se débrouillent à qui mieux mieux.
Certains recourent à la solution du sachet très connue à l'université de Kinshasa où des étudiants s'étaient retrouvés à une époque avec toilettes bouchées pendant longtemps. L'électricité manque aussi à Pakadjuma. Les quelques points lumineux du campement sont approvisionnés grâce au courant tiré frauduleusement de certaines maisons du quartier Ofitra. La majorité éclaire son intérieur à la lueur de la lampe-tempête. N'empêche que la vie est assez animée dans Pakadjuma. Elle offre aux hommes à la recherche d'un exutoire ce qu'il y a de plus accessible pour leurs bourses, la boisson frélatée "lotoko". Le breuvage est fabriqué sur place et représente la principale activité commerciale de Pakadjuma. Pour le sans-le-sou du quartier, le liquide incolore mais à la teneur d'alcool inconnue même de ses fabricants lui permet de s'envoyer une bonne cuite à très peu de frais. Juste 30 centilitres livrés dans une bouteille de Coca-Cola de récupération pour 150 FC suffisent à envoyer le buveur au royaume de Bacchus. "Si je me mets à la Primus, il faudra plusieurs bouteilles à 400 FC la pièce pour que je me sente bien", a expliqué à AfricaNews un buveur avec les yeux rougis d'ébriété.
Comme Bribano Kosovo Le commerce de l'herbe marche également très bien à Pakadjuma. "Trois jeunes sur quatre consomment le chanvre à Pakadjuma", affirme un habitant qui reconnaît l'impuissance des parents face à des enfants à qui ils n'assurent quasiment rien. Plus qu'impuissants, les Pakadjumais sont désespérés. Dans le regard de chacun d'entre eux se lit la détresse d'un homme résigné à croire qu'il ne connaîtra jamais un quelconque bonheur jusqu'à la fin de ses jours.
De l'Etat, ils n'attendent et n'espèrent rien. Ils sont dépités de lui qu'il les menace de déguerpissement sans leur offrir un site de réinstallation. "Nous ne demandons qu'à partir pourvu qu'on nous montre où aller avec nos femmes et nos enfants", fulmine un père de famille. Jadis, il y avait dans les environs deux autres quartiers spontanés, Bribano et Kosovo. Ils ont été désaffectés et leurs habitants réinstallés à Mpasa dans la commune de Nsele.
Mimosa Mpanzu © Infocongo 27.04.06