L'exaltation géométrique de la femme africaine

LE MONDE | 22.10.08 |

Le plus simple serait de dire : l'exposition "Femmes dans les arts d'Afrique" rassemble cent trente oeuvres africaines parmi lesquelles se trouvent quelques-unes des plus remarquables et des plus belles représentations féminines de l'histoire de la statuaire mondiale. Quelques-unes des plus célèbres aussi, depuis que l'Occident s'est enfin aperçu, il y a un siècle, de la richesse de l'"art nègre", comme on disait alors.

La trajectoire de la femme bangwa du Cameroun à la bouche ouverte et au regard inquiet est exemplaire : collectée à la fin du XIXe siècle, elle a appartenu à plusieurs collections illustres, dont celle d'Helena Rubinstein, et a été photographiée par Man Ray. Elle est là, impressionnante de dynamisme. Bien d'autres devraient être nommées, à commencer par celle qui ouvre l'exposition, une statue igbo du Nigeria au visage terrible, à la stature magnifique, corps colonne orné d'une seule ligne de scarifications géométriques.

On pourrait s'en tenir à la célébration de tant de splendeurs et d'inventions formelles. Mais ce serait insuffisant au regard de ce qu'a voulu Christiane Falgayrettes-Leveau, commissaire de l'exposition. Dans les salles comme dans le catalogue, les qualités plastiques ne sont pas seulement mises en évidence pour elles-mêmes, mais expliquées, justifiées, comme il convient de le faire de la sculpture grecque, gothique ou égyptienne - cette dernière est très présente ici.

Toutes ces figures de bois, d'ivoire, de bronze ou de pierre ont été voulues, par leurs auteurs, charmeuses ou inquiétantes, voluptueuses ou douloureuses, selon les fonctions et les significations dont elles étaient chargées. Leurs spécificités plastiques, les traitements si différents des volumes et des postures, les proportions et disproportions exigent des systèmes d'explication complexes où les structures sociales, les relations entre les sexes et les récits mythologiques sont des facteurs déterminants.

UN RÉALISME MINUTIEUX

Ainsi des représentations féminines du sud du Nigeria dans l'art edo et igbo. Elles ne se comprennent que si l'on apprend que la femme pouvait y tenir un rôle politique éminent, le plus élevé étant celui de l'iyoha, la reine mère ; et que la répartition entre pouvoir masculin et obéissance féminine que les premiers ethnologues occidentaux ont cru observer était bien plus dans leurs habitudes de pensée que dans la réalité sociale qu'ils ne savaient déchiffrer. Les têtes commémoratives de bronze des reines mères nigérianes sont des figures d'autorité, à analyser comme telles.

Cela ne vaut que pour ces oeuvres et cette situation sociale. Ailleurs, d'autres fonctions sont sacralisées et d'autres symboliques magnifiées par des codes formels non moins particuliers. Chez les Asante du Ghana, l'omniprésence du disque rond ou ovale va de pair avec l'affirmation d'un pouvoir féminin qui a existé jusqu'à la colonisation. Il était lié à la maternité et à la fertilité, lesquelles sont les motifs les plus fréquents de l'exposition, évidemment.

Fréquents, mais traités de façons variées. Ce peut être l'exaltation géométrique des seins et des ventres de la statuaire bamana et senufo qui se cristallise en style spécifique, codé et systématique. Ce peut être par la représentation de la grossesse, masque de ventre makonde ou figure en pied bamileke. Ou par le réalisme minutieux avec lequel le sculpteur bwende, yombe, luba ou luluwa, quand il détaille entrelacs, quadrillages, dessins à chevrons et en cercles qui, scarifications dans les chairs, bas-reliefs dans le bois, ornent jusqu'à la profusion les épaules, les bustes et les visages.

Les références aux mutilations sexuelles, de l'excision à l'infibulation, ne sont pas moins nombreuses et se voient parfois nettement. Bien plus rares sont les oeuvres érotiques ou obscènes, alors que le groupe de la mère à l'enfant est un sujet commun à la plupart des peuples et, donc, celui qui se prête le mieux au comparatisme stylistique à travers le continent.

"Femmes dans les arts d'Afrique", Musée Dapper, 35 bis, rue Paul-Valéry, Paris-16e. Tél. : 01-45-00-91-75. Du mercredi au lundi de 11 heures à 19 heures. Entrée : 9 €. Jusqu'au 12 juillet 2009. Catalogue : éd. Musée Dapper ; 414 p., 36 €.

Philippe Dagen