Objets blessés, objets guéris

En Afrique, on ne se débarrasse pas comme ça de masques, statues, calebasses ou autres objets plus ou moins abîmés par le temps, par l'usage. On les remet plutôt en état, visiblement, comme si cela les rendait plus précieux. Un avis peu partagé par les Occidentaux, d'où la rareté de telles pièces dans les collections - plus rarement encore montrées au public. Voilà cette négligence réparée par le musée du quai Branly avec l'exposition « Objets blessés «

Masque anthromorphe dan


  Ils sont rapiécés avec un morceau de métal, rafistolés avec du fil, retaillés, remodelés. On les voit rarement dans les musées. Pourtant ces objets « blessés » sont monnaie courante en Afrique, où l'art de la réparation et du bricolage atteint parfois des sommets quasi poétiques. Il suffit de se promener dans une rue de Bamako ou sur la place d'un village pour apercevoir l'artisan - ou l'artiste - en plein travail de rapetassage. Ici, c'est une gazelle de masque-cimier à laquelle il manque une corne. On est en train de lui en tailler une neuve dans un morceau de bois. Elle tiendra avec un bout de fil de fer. Là, l'œil d'une statue a disparu. Un clou de tapissier fera l'affaire. Tant pis si son homologue est en faïence. Ailleurs, on comble une fente apparue dans une figurine de bois à l'aide d'un boudin d'argile et d'une loque de tissu. Le chapitre des calebasses mériterait un long développement. Un vieux récipient est presque toujours plus recherché qu'un neuf, qui garde longtemps le goût amer du fruit originel. On répare donc les anciens à l'aide de savantes coutures végétales, cicatrices à l'esthétique hasardeuse mais réelle.
  Le musée du quai Branly consacre une exposition à ce phénomène. Une centaine de pièces tirées de ses réserves sont montrées. Certaines pour la première fois. Car les musées n'aiment pas trop exhiber leurs « invalides », et d'ailleurs ces derniers ne sont pas si nombreux. Et pour cause. « Si les objets blessés sont rares dans les collections publiques ou privées, explique Gaetano Speranza, le commissaire de l'exposition, c'est que les collecteurs n'ont pas voulu s'en embarrasser. » Sur les quelques 60 000 pièces africaines du quai Branly, moins de 1 % est « réparé ». Bien sûr, il ne compte pas parmi ces dernières les statues ou les masques « bricolés », arrangés ou modifiés par les collectionneurs occidentaux, publics ou privés, selon le goût du jour: patines rendues plus brillantes, ensembles démembrés ou pièces « épurées » comme ces masques dan (Côte d'Ivoire) dont on ne conserve que l'âme de bois après avoir supprimé toutes les parties végétales ou textiles.
  La contrainte que s'est imposée Gaetano Speranza est de montrer ces blessures et de ne pas exposer des objets mais des réparations - et au passage d'en dresser la typologie: ligature, agrafage, colmatage, adjonction, substitution, couture... Pour que ces interventions soient encore plus évidentes aux yeux du visiteur, il a demandé à Emmanuelle Duparchy de reproduire, à l'encre de Chine ou à la gouache, le détail agrandi de ces lésions réparées. Chaque objet est donc accompagné d'une image, quasi abstraite à force de précision méticuleuse, mais presque toujours superbe.
  Si les réparations africaines sont toujours bien visibles, c'est d'abord à cause de problèmes techniques. Les intervenants n'ont pas à leur disposition des matériaux comme la colle qui rend invisibles les interventions. Mais surtout, insiste le commissaire de l'exposition, il ne faut pas les confondre avec les restaurations à l'occidentale:« La réparation est d'habitude faite in situ, à la demande de l'utilisateur de l'objet, voire par lui-même. Il s'agit de prolonger l'usage de l'objet, donc son présent. De plus la réparation doit aussi témoigner de manière évidente de l'habileté, de la force du réparateur. Il ne lui est pas interdit, enfin, de tirer un parti esthétique de son intervention. "
« A l'inverse, poursuit Gaetano Speranza, les restaurations occidentales ne doivent pas être repérées, même si la charte de Venise exige depuis peu qu'elles soient perceptibles et réversibles. Le restaurateur occidental qui travaille dans son laboratoire ou son atelier, d'habitude loin du lieu où l'objet a été élaboré, a pour consigne absolue de ne rien ajouter. Il est là pour rendre à l'objet sa visibilité initiale. La restauration a pour but de témoigner de son passé. "
Significations symboliques
  Pourtant une réparation n'est jamais innocente. Elle a toujours un sens. Aussi plusieurs spécialistes développent dans le catalogue leur signification symbolique, qui n'est pas la même selon les religions. C'est ici que l'exposition du quai Branly prend tout son sens.
  Rarement évoquée en Afrique, alors qu'elle est toujours bien visible, la réparation est pour l'animiste une cassure qui marque un dysfonctionnement dans la société. La remettre en état, c'est agir sur le corps social. Chez les Dogons, par exemple, il faut interroger le conseil des anciens avant toute intervention. Réparer, ce peut être aussi une sorte de prise de pouvoir. Car, dans presque toutes les langues africaines, ce n'est pas revenir à un état antérieur, mais entamer une nouvelle existence.« La réparation n'a pas seulement un sens technique, elle prend aussi le sens d'arrangement, de remise en fonction sociale ou religieuse", nous dit l'anthropologue Marie-Claude Dupré.
  La dégradation d'un objet sacré n'est jamais fortuite. La cause en est toujours à rechercher auprès des dieux. Réparer, c'est donc aussi retrouver un équilibre rompu auprès de la divinité, « en respectant le plus possible la nature, la forme, la structure et les fonctions du système d'origine", avance l'ethnologue Salia Malé.
  Pour l'islam, la réparation dépasse le strict ordre utilitaire. La création équivaudrait à l'amour et la réparation au pardon. Mais l'acte même semble privilégier la possession terrestre. Or il n'est pas convenable pour un bon musulman de s'attacher aux biens matériels qui « distraient du rappel de Dieu". Ce détachement est-il conciliable avec le désir de posséder et de transmettre? Oui, à condition de rappeler que le véritable propriétaire des biens terrestres ne peut être que Dieu. Réparer n'est plus alors une mesquinerie, mais le moyen d'échapper à cette notion de fasâd, gaspillage, dégât, destruction, largement décriée dans le Coran. « La réparation, nous dit l'anthropologue Kadidia Kane-Devautour, permet à ces objets de retrouver les vertus du caché et la beauté du visible, par la combinaison des arts de celui qui sait et de celui qui fait, de la science du marabout et de la technique du forgeron. " La casuistique, on le voit, n'est pas l'apanage des seuls jésuites.
  Pour le christianisme, la mutilation d'un objet consacré refléterait les brisures de la vie humaine. Mais l'Eglise catholique distingue les objets qui servent pour l'eucharistie, la célébration de la messe - - ces derniers sont consacrés - et ceux dont la fonction est de représenter - les statues, les images - qui sont seulement bénits. Quand les premiers sont cassés, endommagés, il faut les remplacer: l'unité de la communion est en cause. Lorsqu'il s'agit des seconds, où intervient la ferveur des fidèles, on peut les réparer. Même mutilées ces œuvres peuvent conserver une signification religieuse.
  Aujourd'hui, dans les pays occidentaux, avec la religion de « l'art pour l'art », née au XIX' siècle, les musées ont remplacé les églises. Et les œuvres profanes qui tiennent lieu de reliques supportent toutes les réparations. Il est vrai que la plupart d'entre elles participent au culte de Mammon, dieu d'origine syrienne qui présidait aux richesses, largement remis en selle aujourd'hui par nos sociétés marchandes. Plus modestement, la dernière section de l'exposition, photographique, rend hommage aux réparateurs africains d'aujourd'hui.

Emmanuel de Roux