Rencontre avec Toumani Diabaté, grand maître de la kora

LE MONDE | 18.02.08 |

es notes cristallines sculptent le silence. La musique s'élève, limpide, envoûtante. Elle est de celles qui offrent l'hospitalité au rêve. Dans une salle aux murs couverts de tapisseries anciennes, au palais Real Alcazar de Séville, le 18 janvier, un homme et sa kora dictent leur loi. Drapé dans un grand boubou scintillant sous la lumière, devant un public captivé, Toumani Diabaté présente son nouvel album, The Mandé Variations, qui conforte le musicien dans sa réputation.

Artiste malien parmi les plus connus au monde, il est l'un des maîtres absolus de la kora, la harpe-luth des griots d'Afrique de l'Ouest, caste des musiciens, chanteurs et passeurs de mémoire à laquelle il appartient. Depuis qu'il a commencé sa carrière, il y a vingt ans, Toumani Diabaté a multiplié les rencontres musicales. Du groupe de nuevo flamenco Ketama, à Séville, en 1987, pour l'album Songhaï, disque jalon des musiques du monde, à Björk, Ali Farka Touré, Dalmon Albarn, Taj Mahal ou Tiken Jah Fakoly, Diabaté a mené la kora dans de multiples univers.

Après avoir enregistré son album précédent, Boulevard de l'Indépendance, avec un big band, le Symmetric Orchestra, réunissant musiciens et chanteurs de différents pays d'Afrique de l'Ouest, il se retrouve seul face à son instrument. "La kora, beaucoup savent à peu près à quoi elle ressemble aujourd'hui, mais on ignore sa dimension spirituelle", déclare le musicien au lendemain de son concert, devant un parterre de journalistes européens.

Affable, calme et posé, Toumani Diabaté affiche l'attitude et la compétence du sage qui veut aller à l'essentiel : le monde perd la tête à trop courir après l'argent, oublie tout sens spirituel ; il serait temps de réagir, de retrouver déjà le chemin de la spiritualité. La kora et son chant musical peuvent y aider, affirme le musicien.

D'où son désir aujourd'hui de refaire un disque solo, à l'instar de son premier enregistrement, Kaira, en 1987. Juste le son pur et nu de la kora. Qui n'a pas rêvé, médité, en écoutant cet instrument aux vertus rayonnantes ? Son chant sert de générique au journal télévisé, à la télévision nationale du Mali. Il est également joué dans les navettes spatiales, comme le lui a confirmé Cheik Modibo Diarra, un astrophysicien d'origine malienne travaillant à la NASA. "C'est un grand honneur pour moi de savoir ma musique jouée dans l'espace."

Chargée d'une histoire constellée de légendes, "la kora a un côté mystique. Tout a un sens dans cet instrument". De la manière dont il est fabriqué - une calebasse ronde comme un ventre fécondé, un manche pointé vers le ciel sur lequel sont tendues vingt et une cordes, sept pour le passé, sept pour le présent, sept pour le futur, dit-on - jusqu'à la position des doigts sur les cordes. Au-delà du propos spirituel et de la générosité partageuse qui ont guidé sa démarche, Toumani Diabaté admet aussi qu'il y a du plaisir égoïste dans ce nouveau disque en solitaire.

"Jouer seul, c'est avoir plus de liberté pour improviser. Quand des musiciens sont avec moi, je ne peux pas aller n'importe où, sinon ils vont se perdre. Je n'ai plus la possibilité de jouer complètement d'instinct. Ce que doit permettre une musique comme la nôtre, car elle n'est pas écrite." Jouer seul, c'est aussi le moyen d'exprimer quelque chose d'intime, des sensations fondamentales qui viennent du plus profond de soi.

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The Mandé Variations. 1 CD World Circuit - Harmonia Mundi.