Le Togo, ou l'Afrique en raccourci

Le Monde 12/04/1980

Pratiquement ignoré des touristes français, pourtant nombreux à visiter le Sénégal, la Côte-d'Ivoire ou le Cameroun par exemple, le Togo mériterait pourtant, de retenir l'attention de tous ceux qu'attire l'Afrique. Notamment parce que, en dépit de sa superficie réduite il offre comme un raccourci de tout le continent.
Le Sud est constitué par une plage continue de sable fin ourlée de palmeraies, qui s'étend de la frontière du Ghana jusqu'à celle du Bénin. Lomé, la capitale administrative culturelle et politique du pays, en est l'ornement le plus connu, à juste titre d'ailleurs, car la superposition de souvenirs de deux époques coloniales - l'allemande jusqu'en 1918, la française jusqu' en 1960 - présente un caractère relativement insolite. Le vieux palais du dernier gouverneur allemand est flanqué d'une tour qui veut imiter celle d'un burg rhénan, tandis que la cathédrale bâtie par les mêmes architectes germaniques s'orne de deux clochers néogothiques bizarrement ajourés.
En revanche, le régime militaire aux destinées duquel préside depuis plus de treize ans le général d'armée Etienne Eyadema a vu grand - trop grand même, affirment ses détracteurs. Mais ce n'est évidemment pas le touriste qui se plaindra. d'une situation qui lui vaut notamment de bénéficier d'un équipement hôtelier d'une qualité tout à fait exceptionnelle dans cette partie du golfe du Bénin.

Conserver sa personnalité
Depuis l'éviction des civils de la scène politique, les constructions imposantes se sont multipliées, contribuant à faire de la petite bourgade sans prétention des années 50 une véritable capitale. La Maison du rassemblement du peuple togolais, dont la salle de conférences fut pendant quelques années 1a troisième du monde, le palais présidentiel que n'habita jamais celui qui en commanda la réalisation, le campus universitaire, le palais de justice, le siège de l'union togolaise de banque, ne constituent que quelques-unes des très nombreuses réalisations architecturales récentes qui embellissent Lomé. Les monumentales statues de bronze ou de pierre du sculpteur Pierre Ahyi, artiste togolais de classe internationale, ajoutent au charme d'une cité qui, tout en se modernisant, a su conserver intacte sa personnalité.
Le port lui-même, qui draine une partie du trafic du Niger et de celui de la Haute-Volta. est d'autant moins dépourvu d'intérêt qu'il abrite derrière une jetée l'une des plages les plus fréquentées de la capitale. Mais Lomé n'est pas le seul centre d'attraction de ce pittoresque littoral. Il faut y ajouter les deux villes historiques de Porto-Seguro et d'Aneho, dont les chefs traditionnels négocièrent au cours des siècles précédents avec les navigateurs européens la vente de dizaines de milliers d'esclaves avant de passer des traités entraînant la cession de leur territoire. Le lac Togo, qui a donné son nom au pays, attire les amateurs de sports nautiques qui apprécient la beauté de son plan d'eau.
En remontant vers le nord, les amateurs de souvenirs historiques s'attarderont dans la région de Palimé, l'ancienne Missahohe des administrateurs allemands. Les sujets de l'empereur Guillaume II ont laissé dans cette région de vastes plantations et des forêts de teck qui témoignent de leur volonté de développer rapidement cette région. A Klouto, au sommet d'une montagne relativement escarpée, un avocat français a construit une extravagante bastide provençale rachetée par le gouvernement togolais.

A 'Dzobegan, sur un p1ateau agréablement ventilé par les alizés, une communauté de bénédictins où se mêlent, Français et Africains a installé un monastère. On peut, à l'intérieur même de, ce cloître tropical trouver gîte, couvert et paix de l'âme en écoutant monter vers le ciel l'hommage du chant grégorien.
A Badou, aujourd'hui doté d'un hôtel où le luxe le dispute au confort, on jouit d'un point de vue agréable sur l'Akposso, massif verdoyant où bondissent les cascades.
Lama-Kara, capitale régionale, fief d'origine du chef de l'état togolais, ville très longtemps tenue à l'écart du courant général de développement, a bénéficié d'importants crédits qui ont permis de combler un retard évident. La ville est un endroit privilégié sur la route de la faille rocheuse de Bafilo et du promontoire d'Alejo, reliefs aux formes audacieuses qu'apprécient les amateurs de varappe.

Un point d'éclatement
Plus au nord encore, en direction de la Haute-Volta voisine que l'on gagne désormais sans fatigue excessive par la route, on traverse le. pays cabrais dont chaque village est un ornement, puis une savane sahélienne dont la faune est particulièrement riche et va-riée. C'est ici que, passionné de chasse, le président du Togo vient tirer le lion ou l'éléphant, le buffle ou l'antilope à proximité immédiate du parc voltaïque, de celui de la Pendjari et du parc du " W " au Niger. L'endroit est idéal pour les cinéastes et photographes amateurs passionnés par les animaux sauvages.
A ses qualités spécifiquement nationales, le Togo en ajoute une autre, celle de pouvoir servir de point d'éclatement aux adeptes du grand tourisme inter-africain. En effet, Lomé est le centre de passage idéal pour le Ghana, le Bénin et le Nigéria. La capitale togolaise est à une centaine de kilomètres d'Accra et du barrage d'Akosombo et, en deux heures, on peut atteindre d'ici l'incomparable circuit des forts littoraux (le Monde du 14 octobre 1978). A quelques kilomètres les unes des autres, s'échelonnent ces antiques fortifications - danoises, anglaises, suédoises, portugaises ou françaises - qui: servirent de lieux de transaction pour l'odieux commerce du " bois d'ébène " ou pour celui, plus respectable, de la poudre d'or. Le village lacustre béninois de Ganvié est encore plus proche, ainsi que les palais royaux d'Abomey et les couvents de féticheuses de Ouidah, siège du célèbre et quelque peu décevant temple des pythons sacrés. Enfin, le fabuleux pays Yorouba, aux innombrables et fastueux musées, aux traditions vivaces, est à quelques heures de route de Lomé. La visite d'Ibadan, cité de plus d'un million d'habitants, réputée la. plus vaste agglomération noire du globe, y reste un des spectacles les plus fascinants qui soit.

Les hôtels de Lomé
Signe d'une heureuse évolution récemment amorcée alors qu'il y a quelques années encore le voyageur de passage au Togo allait coucher à Cotonou au Bénin voisin, c'est aujourd'hui le visiteur de passage à Cotonou qui vient passer la nuit dans l'un des nombreux hôtels de
Lomé. En effet, comme nous le précisait l'un des responsables du tourisme togolais: " De 1960 à 198O, la capacité hôtelière de notre pays est passée de quatre-vingt-cinq à deux mille chambres... " Non seulement la capitale, mais chaque chef-lieu de circonscription dispose désormais d'un hôtel moderne. Curieusement, ce sont en majorité des Suisses (60 % du total) et des Allemands (20 %) qui apprécient le plus la valeur de l'équipement touristique de cet Etat ouest-africain francophone. Il est vrai que l'agence suisse Hôtelplan offre des séjours d'une semaine à Lomé en hôtel de classe internationale, voyage aller-retour Zurich compris, pour la somme de 800 francs suisses...

Philippe Decraene