Les
enfants du " tabouret d'or "
Le Monde 3/12/1978
Capitale
de l'empire des Ashanti. qui, fut l'un des plus puissants états du golfe
du Bénin, Kumasi, créée vers 1600, est la deuxième
ville du Ghana par l'importance de sa population. Elle regroupe, plus de 400000
habitants, et son rôle historique, ses fonctions économiques et
son rayonnement culturel en font un des hauts lieux de l'Afrique occidentale.
Les Ashanti, qui appartiennent au groupe ethnique Akan, ont beaucoup ému
l'opinion européenne à l'époque de la conquête coloniale
parce que, comme les sujets des rois du Dan-Home, installés plus à
l'est; ils pratiquaient les sacrifices humains en très grand nombre.
D'autre part, leur chef suprême, l'asantehene, est un personnage dont
l'autorité est officiellement reconnue par le gouvernement ghanéen,
qui a créé en 1971 une Chambre nationale des chefs.
Il fallut une demi-douzaine de campagnes militaires, au cours des quelles les
troupes britanniques subirent de lourdes pertes, pour que les Ashanti acceptent
une présence étrangère chez eux. Mais il fallut attendre
1895 pour qu'un corps expéditionnaire, auquel appartenait Baden-Powell,
le fondateur du scoutisme, parvienne à briser la résistance de
ce peuple guerrier. Les vainqueurs livrèrent alors aux flammes la ville
presque trois fois centenaire, après en avoir mis à sac les palais
et les principales habitations, détruisant un patrimoine artistique et
culturel irremplaçable. Un an plus tard, l'asantehene Prempeh 1er fut
arrêté, emprisonné au château El-Mine, situé
sur le littoral, déporté en Sierra-Leone puis aux Seychelles,
restant exilé vingt-huit ans. Libéré en 1924, il fut intronisé
comme simple chef de la ville de Kumasi, fonctions qu'il occupa jusqu'à
sa mort en 1931. Animiste lorsqu'il fut arraché à son pays, il
y revint membre de l'église anglicane et de ce fait ayant renoncé
à la polygamie. L'ancien illettré parlait couramment le français,
l'anglais et le créole et s'était intéressé durant
son séjour forcé dans l'océan Indien à la culture
du cocotier, qu'il voulut introduire dans son terroir natal. Réputé
par sa sagesse et pour son savoir, Il aurait, pendant la courte période
passée à Kumasi avant sa mort, retrouvé le " tabouret
d'or ". Ce siège, qui sert de trône à l'asantehene,
est descendu du ciel au dix-septième siècle, à l'époque
où l'état ashanti pourvoyait en esclaves les négriers venus
d'Europe. Symbole et réceptacle du pouvoir, emblème de l'unité
du peuple ashanti, Il en recèle également l'okra, l'âme
collective. En réalité, une aura de mystère entoure l'histoire
de ce siège, dont il existe d'innombrables répliques, mais dont
nul - excepté les quelques détenteurs de tous les secrets les
plus absolus de la tradition oral - ne sait exactement ou il se trouve.
La
plus grande partie de la vie religieuse et culturelle des Ashanti, pourtant
longuement étudiée par les ethnologues anglo-saxons, demeure à
peu près inconnue des Européens. Légende et histoire continuent
de se mêler intimement, dérobant, à la curiosité
des étrangers ce qui constitue la structure même d'une des civilisations
africaines les plus originales. Qui veut connaître les réalités
ashanti en est réduit aux apparences et aux suppositions.
Pourtant, le Centre national culturel ghanéen (Ghana National Cultural
Center) , érigé en musée national par l'ancien président
Kwame Nkrumah en 1963 et destiné au moment de sa création à
devenir une sorte de musée des arts et traditions populaires ashanti,
s'efforce de donner une idée relativement claire de quelques-uns des
aspects de la vie des enfants du . ' tabouret d'or '. le fondateur et premier
directeur du centre est. Un dénommé Kyerematen dont le nom mérite
de passer à la postérité. En effet, ayant constaté,
à l'occasion d'un voyage en Grande-Bretagne, que chercheurs et enseignants
anglais connaissaient mieux que lui la culture ashanti, il décida de
compléter ses connaissances personnelles, puis d'en faire profiter l'ensemble
de ses compatriotes. Le centre se présente lui-même comme une véritable
petite ville: bibliothèque, boutiques d'artisans, auditorium, restaurant,
salles d'exposition où l'on peut admirer sabres d'apparat, cannes de
commandement, palanquins royaux, tambours dont l'ornementation rappelle que
l'or, qui a donné son nom à l'ancienne colonie britannique de
Gold-Coast, joue un grand rô1e dans la civilisation ashanti. Cet ensemble
inclut le mausolée royal de Bantama, sensiblement analogue à celui
qui abritait autrefois les magnifiques cercueils de huit monarques dont les
squelettes étaient articulés de ressorts en or (1), et surtout
une intéressante ferme ashanti. Ce modeste Trianon tropical donne un
intelligent aperçu, miniaturisé, de la culture du cacao, principale
richesse de la région et première ressource nationale ghanéenne.
" L'or des arbres " constitue, en effet, plus de 60 % des recettes
d'exportation du pays, et Kumasi vit au rythme des plantations créées
à partir d'une graine qu'en 1879 le forgeron Tetteh Quarshle, fermier
à ses heures, rapporta secrètement dans sa poche de l'île
alors portugaise de Fernando-Poo.
"Quand le secteur cacaoyer est prospère, Kumasi est en fièvre. La construction s'y développe. La vente des biens de consommation progresse de façon spectaculaire, nous indique un fonctionnaire, lui-même d'origine ashanti. Mais, ajoute-t-il, les fermiers ghanéens s'intéressent plus aujourd'hui aux champs de cultures vivrières qu'aux plantations, parce que les cours du cacao sont autoritairement fixés par l'état. C'est pour cette la raison pour laquelle une importante partie de la récolte ghanéenne de cacao franchit clandestinement la frontière, ce qui explique, ironise-t-il ce que l'on croit, à Abidjan, pouvoir appeler le développement de la culture du cacao en Côte d'Ivoire."
Capitale économique du Ghana, Kumasi est de mémoire d'homme, un fief de l'opposition au pouvoir central. Comment d'ailleurs les descendants de ceux dont les chefs tiennent leur pouvoir directement des dieux accepteraient-ils une autorité autre que celle des détenteurs du "tabouret d'or "? A l'époque coloniale, le protectorat de l'Ashanti constituait une enclave particulière, au sein de la Côte de l'Or (Gold-Coast}et était de ce fait soumis à un régime administratif spécial.
La
turbulence des Ashanti leur valut par ailleurs de vivre longtemps sous le régime
de la loi martiale. Hostiles aux Anglais, les Ashanti le furent à l'ancien
dictateur Kwame Nkrumah, auquel les rédacteurs de l'Ashanti Pionnes,
journal farouchement indépendant, quotidien depuis 1940, ne ménagèrent
jamais leurs critiques. Aujourd'hui, ils restent réservés à
l'égard du gouvernement du général Akuffo comme ils le
furent à l'égard de celui du général Acheamponc,
qui l'avait précédé.
Les résultats du référendum organisé au printemps
dernier dans le pays sont révélateurs à plus d'un titre.
En effet, l'écrasante majorité des votants se prononça
contre le gouvernement d'union proposé par la junte ghanéenne,
attitude conforme à la défiance permanente manifestée ici
à l'égard d'Accra. D'autre part, ce choix et le fort pourcentage
d'abstentions vont à l'encontre des consignes données par l'asantehene
et les chefs coutumiers, ce qui tendrait à prouver que les enfants du
" tabouret d'or " souhaitent à leur tour, à l'exemple
d'autres Africains, s'affranchir de la tutelle de la chefferie traditionnelle.
Pour
mieux prendre la mesure de cet esprit de fronde et pour apprécier avec
précision le développement de la contestation il faut quitter
Kumasi et se rendre au sud-est de la ville sur les campus de l'université
de science et de technologie. Il est pourtant difficile de s'arracher au charme
du centre de la ville et à son pittoresque bruyant et coloré.
Ainsi, à Central-Market dont le fourmillement de chalands évoque,
à une échelle plus réduite, celui d'Ibadan au Nigéria,
réputée la plus grande cité noire du monde, et ou semble
se perpétuer l'Afrique éternelle. C'est également le cas
pour les quartiers de BomPata, de Fanti-New-Town ou bien d'Ouro ou se dresse
le nouveau palais l'asantehene. Avocat, formé sur bancs des meilleurs
établissements d'enseignement supérieur fréquentés
par la gentry britannique, ce dernier venait d'être nommé ambassadeur
du Ghana à Rome lorsqu'il fut intronisé. Il ne prit jamais son
poste et abandonna brutalement la perruque poudrée et la robe noire pour
se draper du kente, toge traditionnelle ornée de dessins géométriques
chargés de symboles, et pour s'asseoir sur le " tabouret d'or "
(légué par le ciel à ses prédécesseurs).
Pépinière de cadres scientifiques, l'université de Kumasi
est unique en son genre dans cette partie du monde. "Nous aimerions devenir
le MIT (2) africain ", nous dit avec enthousiasme l'un des membres de l'administration
de cet immense ensemble d'amphithéâtres, de salles de cours, de
restaurants, de bâtiments divers qui couvre une surface égale au
huitième de celle de toute la ville de Kumasi. Un corps enseignant de
plus de trois cents membres, dont 80 % sont ghanéens, forme trois mille
étudiants, inscrits dans les facultés d'agriculture, de chimie,
de biologie ou d'ingénierie sans compter les élèves du
centre de technologie qui, en relation directe avec le secteur privé,
s'efforce de promouvoir une industrie nationale.
Ici, où les étudiants manifestent contre Kwame Nkrumah parce qu'il
avait de son vivant, prétendu donner son nom à l'université,
on considère comme un devoir de vitupérer le gouvernement en place.
Mais, l'évocation des noms du chef de l'état ou du ministre de
tutelle soulève des protestations quelquefois véhémentes,
celui de l'asantehene fait simplement sourire. Or ce sourire est suffisamment
énigmatique pour que l'on s'interroge sur son sens exact, sans pouvoir
réponde de façon claire et convaincante.
Philippe DECRAÊNE
(1)
Mylène Rémy : le Ghana aujourd'hui. Editions Jeune Afrique 51,
avenue des Ternes. Paris.
(2) Massachusetts Institute Technology.