Sur le Boul' Mich, à Cotonou

Le Monde 22/05/1997

Leçons d'humour, de vocabulaire et d'intégration dans les rues de la grande ville béninoise

Malgré ses encombrements infernaux de moto-taxis et mama-taxis, ses rues nappées de poudre jaune ou rouge aveuglante, ses fragiles caps de sable surchargés de hangars et de réservoirs, Cotonou (un million d'âmes avec sa rivale et voisine, la capitale Porto-Novo) a conservé quelques traits du caractère douillet évoqué par son nom. La baguette y est comme naguère en France, à la fois souple et craquante, appétissante encore le lendemain matin et, de plus, on peut l'acheter à l'enseigne du Pain de la Francophonie.
Non loin, le vantail d'un autre magasin porte en gros caractères " Chez Elle ". S'agit-il d'un bar coquin? D'un " maquis ", restaurant populaire à bonne bouffe? Le premier passant venu vous éclate de rire au nez: "Regarde ce qui est marqué sur la boîte aux lettres: Pompes funèbres, tout pour l'inhumation ". Elle, c'est la Mort, tout simplement. A deux pas, La Gloire de Dieu est une poissonnerie, Christ-tresses un salon de coiffure, bien sûr, mais Mon Berger, on ne sait pourquoi, "vidange les fosses de WC ".

Quarante-sept idiomes

Nous sommes sur le boulevard Saint-Michel, l'une des artères goudronnées du chef-lieu économique du Bénin, entre la lagune et la place de la Révolution. Vous pouvez y entendre parler, outre le français, langue-lien, quarante-sept idiomes; bien plus donc que sur le Boul' Mich parisien, modèle de l'avenue cotonoise en raison des ambitions intellectuelles de cet ancien royaume africain, colonisé par la France de 1894 à 1960, sous le nom de Dahomey. Seulement, toutes ces langues sont locales. On croise ici quelques messieurs à lunettes et cravate, auteurs d'œuvrettes nationalistes ou internationalistes, au choix, et qui s'affirment persécutés par le gouvernement quel qu'il soit. Mais on y rencontre également des bons vivants, des carabins, des farfelus, des grisettes même, qui rigolent de tout cela et vous recopient volontiers ces vers d'autodérision d'un poète oublié:
On m'a parlé ici d'un Quartier latin
je n'y ai trouvé que de l'orgueil
On se croit le nombril savant de l'Afrique
Mais on n 'a trouvé aucun baume pour calmer
Le chancre de l'amour-propre blessé Quartier latin?
Arrêtez, c'est pas 1'" avril tous les jours!
Entre un "bonsoir" en fon, le parler africain le plus répandu à Cotonou, et quelques jurons en
goun ou en dendi, le français du cru se nourrit de sève noire, fabrique des néologismes ou des raccourcis que l'Académie française devrait avaliser pour la commodité de tous les francophones: " Si tu veux me retrouver à mon deuxième bureau, prends le second von après le Cercle des stratifs mais inutile de cadeauter ma copine, car je la soupçonne de me tromper avec un sous-marin. "

La porte du non-retour

Le deuxième bureau, c'est une maîtresse. Il peut y en avoir aussi un 3' , un 4' , un 5', selon le degré de donjuanisme. Le sous-marin, c'est un amant. Dans le jargon franc africain, il n'en est prévu qu'un seul par femme. Le von est un chemin de terre et le stratif un fonctionnaire, par ablation des six premières lettres d'administratif ", alors qu'en France on raccourcit généralement les termes par la fin.
Randonnée en taxi-brousse dans la campagne béninoise, plate et plantée de cocoteraies. Le but est la porte du Non-Retour, inaugurée en 1995 par le secrétaire général de l'ONU sur la côte des Esclaves, en mémoire des Africains qui, vendus par leurs frères à des mercantis européens, furent embarqués là de force, durant deux ou trois siècles, à destination des Amériques. Vous avez donc pris une mine de circonstance mais les deux " stratifs " béninois et l'étudiant sénégalais qui vous attendent dans la localité de Ouidah, entre porcelets noirs et chèvres naines, vous font vite changer de registre: " Les Portugais s'installèrent ici vers 1720. Le roi du coin leur donna ou vendit quelques jolies filles, et ce furent tout de suite des flopées de petits métis dont descendent aujourd'hui tel de nos évêques, tel de nos ministres, sans parler de notre épicier. "
Dom Francisco de Souza (1754-1849), vice-roitelet de Ouidah, eut cinquante concubines indigènes et passe pour l'ancêtre des nombreux Souza du Bénin et du Togo. Au lieu du discours attendu sur la traite des Noirs, voilà que vos guides se lancent, sur un ton gaillard, dans l'histoire érotique luso-dahoméenne! Les Portugais se plurent tant ici qu'ils y restèrent .après la fin de l'esclavage et tentèrent même de s'y maintenir après la décolonisation. En 1961, il fallut assiéger le dernier gouverneur lusitan et son unique canon pour que Lisbonne rende au futur Bénin l'enclave portugaise de Ouidah, soit 2,5 hectares reliés à l'Atlantique par un von de 3 kilomètres de long. Depuis lors, la relique coloniale est devenue un but dominical de promenade des habitants de Porto-Novo et de Cotonou. "Regardez, dit le chercheur dakarois, les Blancs ici se sont laissé absorber par l'Afrique, il ne reste que leurs noms latins. C'est cela l'intégration à notre manière, sans autres cris que ceux des nuits d'amour. "

Jean-Pierre Péroncel-Hugoz

* Livres: Lettres d'Afrique entre Cancer et Capricorne, de Philippe Decraëne, préface de François Mitterrand. Denoël. 1995, 270 p. ; Les Traites négrières en Afrique, de François Renault et Serge Daget. Karthala. 1990, 235 p.