Le serment de Malicounda

Le Monde 14/10/1997

Belle et grave, Fatou Cissoko, la plus jeune des femmes rassemblées sous le grand manguier du village, ne mâche pas ses mots: "Aujourd'hui, je connais mes droits et je sais que mon corps m'appartient. Les mutilations que j'ai subies lorsque j'étais bébé, jamais je ne les imposerai à ma fille. Plutôt mourir. " Et Maimouna Traoré, la doyenne du groupe, ajoute avec une détermination tranquille: "Quel que soit le prix à payer, il n'est pas question de revenir en arrière. Pour nous, l'excision appartient déjà au passé. "
En juillet, bravant les interdits de la tradition, les femmes de Malicounda, un village du Sénégal, se sont dressées pour dire non aux mutilations sexuelles dont les filles de certaines ethnies sont victimes depuis la nuit des temps. Du jamais vu, Depuis, le " serment de Malicounda" s'est propagé comme un feu de brousse dans les villages des environs et dans la presse de Dakar. Longtemps condamnées au silence, alors que d'autres parlaient en leur nom, ces femmes ont payé de leurs souffrances le droit de s'attaquer à des sujets encore tabous. Elles expliquent ici les raisons de leur décision. Mais d'abord pourquoi elles? Pourquoi Malicounda?
Le village, qui compte 3 000 'habitants, fait partie d'un ensemble de localités bambaras (originaires du Mali) établies dans une région où l'excision existe de façon endémique. A 10 kilomètres de M'bour, et à une heure de route de Dakar, Malicounda n'a pas échappé à l'évolution. Les mentalités ont changé. Des familles établies à la ville ont fini par abandonner une coutume qui, dépouillée de ses alibis mythologiques et rituels, n'a plus d'autre justification que la volonté brutale de contrôler la virginité des filles et la sexualité des femmes en les mutilant. Mais au village, arc-bouté sur ses traditions face, à la culture dominante des Ouolofs, qui ignore ces pratiques, un tel reniement était, hier encore, impensable.'
Ici, l'excision est tellement an crée dans les mœurs que ceux qui tentent d'y soustraire leur enfant s'exposent à voir, dès qu'ils ont le dos tourné, une tante ou une grand-mère l'emmener de force chez l'exciseuse. De même, lorsqu'un Bambara prend femme dans une communauté aux mœurs différentes, ses parents font tout pour que leur bru se fasse exciser. L'histoire de Doussou Konaté et de sa fille adoptive illustre la force de la tradition et du conformisme social. "Sa famille ne pratiquait pas l'excision et j'ai décidé de ne pas lui imposer cette épreuve, raconte Doussou,. Mais, vers l'âge deux ans.. elle a commencé à être l'objet de moqueries de la part des enfants de son âge. Un garçon l'a traitée publiquement d'impure. On lui a dit qu'elle ne trouverait jamais de mari. Pendant des mois, elle est rentrée en larmes. Elle me suppliait de la faire exciser "pour être comme les autres" ". Doussou a fini par céder. Du jour au lendemain, sa fille a retrouvé sa place dans la ,communauté. A dix sept ans, elle va bientôt se marier. ,, '
Dans les années.70, l'abandon progressif du rite initiatique que représentait l'excision collective des adolescentes et son remplacement par une pratique individuelle sur des fillettes de plus en plus jeunes avaient supprimé une justification traditionnelle de taille. Mais cela n'avait rien changé. En effet, outre la tradition, les femmes sont persuadés d'obéir à un précepte de l'islam. L'excision, comme la circoncision masculine, serait obligatoire et la femme non excisée est considérée comme impure.
C'est ainsi que survit chez les Bambaras, mais aussi dans d'autres ethnies (Peuls, Toucouleurs, Mandingues, Soninkés, Diolas), une pratique qui affecterait encore près d'un million de Sénégalaises (20 % de la population féminine) et là plus grande partie des femmes du Mali. L'opération, effectuée par une vieille femme de la caste des forgerons versée dans les pratiques occultes, intervient à un âge variable - de six mois à seize ans - et sous deux formes. L'excision proprement dite (ablation du clitoris), qui est la plus courante, et l'infibulation (ablation extensive des organes sexuels et fermeture du vagin par la ligature des lèvres), plus rare mais beaucoup plus sévère, qui se pratiquait à Malicounda.
L'intervention, qui se fait à la lame de rasoir et sans anesthésique, dure une vingtaine de minutes. Les fillettes, maintenues de force, ne doivent pas se plaindre sous peine d'attirer la honte sur leur famille. Dans les deux cas, il en coûte à celle-ci de 1 000 à 5000 francs CFA (10 à 50 francs) plus une livre de savon noir et une lame de rasoir. Le mariage, souvent précoce, est, une épreuve à peine moins douloureuse, et Doussou Konaté résume ainsi ces noces de sang: "Si l'homme est expérimenté, il peut ouvrir lui-même sa femme, mais, dans la plupart des cas, il faut encore faire appel à l'exciseuse. "

Malgré les complications fréquentes (traumatismes, hémorragies, infections, dysfonctionnements sexuels, décès maternels, etc.), le mythe d'une opération bénigne a la vie dure, les accidents et les morts étant toujours mis au compte du "mauvais sort ". C'est pourtant sur ce terrain-là, et sur celui de leurs droits, que s'est faite la prise de conscience des femmes de Malicounda.
Depuis 1996, trente-neuf d'entre elles participaient à un programme d'éducation de base mis au point par l'organisation internationale Tostan avec le soutien de l'Unicef, de l'ONG américaine AJWS et du gouvernement sénégalais. Etalé sur plusieurs années, il s'agit d'une série de modules permettant aux laissées-pour-compte du développement de combler leur retard et de se prendre en charge. Le module 7 sur la santé, qui abordait des sujets aussi délicats que la sexualité de la femme et le droit au contrôle de son corps, avait bien démarré. Pourtant, lorsque la "facilitatrice" ouolof, Ndeye Maguette Diop, avait abordé le chapitre de l'excision, le comportement du groupe avait brusquement changé. "Je n'avais jamais vu ça, dit la jeune femme. Elles refusaient de participer. Elles se sont mises à parler en langue bambara, que je ne comprends pas. "
Les femmes du village avaient eu la même attitude, en 1989, lorsque l'une d'elles, au retour d'un stage de santé, avait attiré leur attention sur les méfaits de l'excision. " On m'avait ri au nez ", se souvient Tacko Cissoko. Huit ans plus tard, le sujet restait visiblement tabou. Sauf pour Maguette Diop. Tout en finesse, mais inflexible, la jeune femme reprend son cours plusieurs jours de suite. Jusqu'à ce qu'une femme, puis deux, acceptent de répondre. Bientôt, les témoignages abondent et le débat s'engage. " C'est le module 7 qui a tout débloqué ", dit Tene Sissoko, qui ajoute: " J'étais consciente du problème et des dangers, mais pas de mes droits. Je n'ai jamais imaginé que je pouvais refuser. " Son amie Rama N'Daye se souvient d'avoir vu dans un bol d'eau "la lame de rasoir qui servait à exciser cinq ou six filles à la suite ". Mais, avant le module 7, elle ne se rendait pas compte des risques. Au fil des confidences, chacune des participantes prend conscience de ses droits et des dangers de l'excision. " Quand la tradition est source de danger, il faut l'abandonner ", dit Oureye Sali. Venue d'un village voisin pour soutenir la cause de ses " sœurs" de Malicounda, elle sait de quoi elle parle: sa mère était exciseuse et, pendant des années, elle l'a assistée. Elle devait même lui succéder. Mais, un jour, sa mère a excisé sa propre fille, provoquant une forte hémorragie. paniquée, elle a laissé l'enfant baignant dans son sang et elle s'est enfuie. Oureye a conduit sa fille à demi exsangue à l'hôpital de M'Bour. N'osant pas dire la vérité, elle a avancé l'explication rituelle: " Elle s'est blessée en tombant du manguier ", qui ne trompe personne. Sa fille en a réchappé, mais Oureye n'a pas succédé à sa mère. "Je ne voulais pas risquer de faire à d'autres enfants ce qu'elle avait fait à ma fille. Et puis j'avais vu trop de sang. "
Droits de la femme, santé... Dans la trilogie de la libération restait à lever le tabou religieux.

" Les hommes ont placé des interdits dans la vie des femmes en invoquant l'islam "

La croyance qui veut que toute femme non excisée soit impure et donc indigne de partager la maison d'un croyant. Or, divine surprise! l'imam du village, Amadou Touré, explique qu'il ne s'agit pas d'une obligation et que lui-même n'a pas fait exciser ses filles. Un autre religieux, Malamine Diagane, résumera ainsi la situation: " Les mythes et les tabous existaient bien avant le Prophète. Ce n'est pas l'islam qui les a imposés, ce sont les hommes pour contrôler leurs épouses. Comme des parents qui disent à. un enfant qu'il y a des hyènes sur la route pour lui faire peur et l'empêcher de sortir, alors que ce n'est pas vrai, les hommes ont placé des interdits dans la vie des femmes en invoquant l'islam. " L'un après l'autre, les verrous sautent, et c'est " naturellement " que les femmes du module 7 sont conduites à prêter serment - "jamais plus! "- d'abord entre elles, puis publiquement. Sans la moindre fausse note. " Ce fut un grand moment ", dit Maguette Diop. Les "rebelles" en sont conscientes, mais elles ne veulent pas donner l'impression d'une provocation dirigée contre la tradition, et leur souci de conciliation va être à la mesure du défi qu'elles s'apprêtent à lancer. Elles portent le débat sur la place du village, montent une pièce de théâtre et multiplient les palabres. Bientôt parents, maris et notables se rangent de leurs côtés. C'est gagné! "Maintenant, constate Fatou deux mois plus tard, une fille non excisée peut avoir une vie normale et se marier dans le village. "
Ngérigne Bambara, Keur Simbara et d'autres villages de la région sont à leur tour touchés par 1'" effet Malicounda". Ici aussi, rares sont ceux qui défendent encore la tradition comme la vieille Codou Diallo, pour qui "l'excision rend la femme plus femme et donc plus belle". "Une dynamique est lancée que l'adhésion massive des femmes au module 7 va encore renforcer ", constate la responsable américaine de Tostan, Molly Melching. Un avis partagé par l'imam Malamine Diagane: " Ce qui est arrivé à Malicounda est un grand choc. Les femmes se sont levées et on ne pourra plus les arrêter. Mais les résistances seront fortes. "
On voit déjà poindre la réaction. Du côté de M'bour une rumeur assassine accuse les femmes de Malicounda de brader la tradition, de propager des idées étrangères ou encore de s'être laissé acheter. Quant au gouvernement, qui aurait dans cette affaire une belle carte à jouer, il garde un profil bas qui contraste avec ses prises de position officielles. En effet, comme la plupart des pays concernés par l'excision, le Sénégal a ratifié les grands textes concernant les droits fondamentaux de la personne: droits de l'homme, de la femme et de l'enfant; lutte contre la torture, etc. Il était, en 1995, le coordinateur du groupe africain à la Conférence mondiale sur les femmes, à Pékin. Quant au ministre de la femme et de l'enfant, Aminata Mbengue Ndiaye, qui a lancé, cette année, un nouveau plan d'action, elle se déclare "plus que jamais déterminée à éradiquer l'excision ".

Cela étant, le président de l'Organisation nationale des droits de l'homme du Sénégal, Me Sidiki Kaba, rappelle que "le Sénégal n'a toujours pas adapté sa législation nationale à ces textes internationaux ". Selon lui, "en dépit des déclarations d'intention, il n'existe à l'échelon national pratiquement pas d'action spécifique donnant des résultats tangibles en matière d'excision ". L'impunité de ceux qui la pratiquent reste totale. " Dans ces conditions, ajoute l'avocat, tout l'espoir vient aujourd'hui de la base, de cas comme Malicounda. "
Le "serment de Malicounda" est exemplaire, mais ce n'est qu'une goutte d'eau dans la mer. En avril 1997, l'Organisation mondiale de la santé rappelait que les mutilations génitales touchent vingt-huit pays d'Afrique et du Proche-Orient. "On estime à plus de 130 millions le nombre de fillettes et de femmes ayant subi des mutilations sexuelles dans le monde. Deux millions d'autres sont exposées, chaque année, à cette pratique ", précisait l'OMS. Au Sénégal (qui n'est pas le pays le plus touché), des femmes se lèvent avec la bénédiction de leur imam pour en finir avec l'excision. Ailleurs, l'islam bataille pour la maintenir en vigueur: Car, si elle n'est pas obligatoire, elle n'est pas non plus déconseillée. Toute l'ambiguïté est là. Voilà sans doute pourquoi les dirigeants sénégalais hésitent à faire un geste clair et symbolique en direction des femmes. Celles de Malicounda et toutes les autres...

Roland-Pierre Paringaux