AUX SOURCES DU VAUDOU

Le Monde 06/05/1994

Quand sonne l'heure des féticheurs.

Hier soir déjà, les tambours résonnaient dans les huit villages , de la rive est du lac Ahémé, aux confins du sud du Bénin et du Togo. Les ruelles appartenaient aux zangbétos, ces" gardiens de la nuit" à l'apparence de meules de fibres tournoyantes. Leur mission: chasser le mal de la collectivité. A leur approche, on se claquemure dans les cases. Les enfants se terrent. Si, à l'aube, il restait un soupçon de discorde dans le pays, le " gongoneur " y mettrait bon ordre. Un très vieil homme, celui-là. Ployant sous sa charge héréditaire, dans le petit jour blême, il passe le long de la rive, lançant aux derniers esprits malveillants une admonestation modulée qu'il coupe de deux sons de cloche. On lui sert du " sodabi ", une eau-de-vie de palme à laquelle on a donné le nom de l'artilleur français qui introduisit l'alambic sous ces climats. Une goutte sur les gris-gris. Cul sec pour l'exorciste. Et notre homme reprend sa route, grande ombre boitillante qui se découpe sur le miroir des eaux.
L'arrivée du grand fétiche de ,Possotomé., est annoncée pour 10 heures ce matin. Un symbole que cette statue de divinité. Condamné à disparaître par le régime marxisant qui, avant de céder la place, en 1990, à l'actuelle démocratie, a tenté, vingt ans durant, de "planifier" le Bénin. Peine perdue. Les ennemis de traditions jugées archaïques se sont cassé les dents sur un fantôme de raphia. Sous l'écorce, le dieu a réagi: en 1986, un vent violent a arraché les toits en tôle ondulée de Cotonou. Saisis de frayeur, les néo-technocrates ont entendu le message. Les interdits levés, mille tam-tams sont ressortis des bois sacrés et le peuple de la brousse a retrouvé dans l'ancestral animisme dahoméen une identité que l'on croyait à jamais perdue.
Aujourd'hui, le grand fétiche de Possotomé se porte bien. Même si, en cette période d'intense activité vaudou au pays Adja-Fon, en cette éclosion de fêtes jubilaires au royaume d'Abomey, son arrivée se fait quelque peu attendre. Le gros tam-tam de la commune, lui, est déjà là, bientôt, suivi des premières congrégations d'Ouassa-Tokpa, d'Okoumé, de Possotomé... Les " couvents" (1) affluent de toute part. Les féticheurs brandissent leurs attributs fabuleux. Les maîtres de cérémonie et leurs acolytes agitent des grelots et frappent des calebasses.
La plage grouille déjà de trois mille torses, et les deux ministres venus spécialement de Cotonou ne donneraient pas leur place pour une conférence internationale, aussi prestigieuse soit-elle. Délaissant les fauteuils façon Grand Siècle qui les attendaient sur le sable, ils sont debout, comme tout un chacun, pour vivre l'événement. De l'autre rive, les délégations approchent. Dix, vingt pirogues noires dont on entend le rythme ternaire des tambours et qui grossissent peu à peu dans la couleur d'argent si caracté-ristique de ces pays de lumière. Somptueux mélange de parures et de nudités de l'Afrique profonde. A midi, le ciel croule sous le vacarme: Awilé 94 sera un cru inoubliable.
A la différence des messes très secrètes, si nombreuses dans le vaudou, Awilé est la forme béninoise de la grande cérémonie . ouverte à" tous, 'celle' où les non- initiés peuvent danser en se mêlant aux initiés. Celle où l'animisme permet que l'on mime tous les gestes de l'animiste. Rite de renouvellement et de pacification de la société. Régulateur des tensions entre les villages. On y mime même le " Yovo ", c'est-à-dire le Blanc. Pourquoi, dans ces conditions, le Yovo de passage, qui n'est ni dieu ni diable mais un simple être humain, n'y tiendrait-il pas son propre rôle? Tel est le pari de François Houessou, informaticien et fils de chef coutumier, pour qui cet échange est susceptible de donner confiance à une population qu'il s'attache, le reste de l'année, à faire passer du stade de survie à celui de "vie décente ". La fête comme instrument de développement.
C'est dans ce contexte que, trois jours durant, les visiteurs étrangers seront invités dans toutes les maisons, autour de tous les arbres à palabre, et qu'ils auront accès à la grande kermesse de tous les sanctuaires (hounfos). En attendant de prendre, avec discrétion, la route d'Abomey, épicentre religieux de l'ancien Dahomey.
La nuit tombe à Abomey, où l'on célèbre le centenaire de l'intronisation du roi Agoli-Agbo. L'année 1994 tout entière sera consacrée à ces cérémonies où les anciens feront revivre des tarn-taros et des rythmes que l'on croyait oubliés. On se faufile dans une foule électrisée. Criblé de lances par les vaudous à foulards blancs, le bœuf du sacrifice en est à ses derniers soubresauts. Superbe estampe que ce parterre de femmes, de dignitaires et d'initiés rassemblés autour de l'imposante silhouette royale.
Pour comprendre les croyances, retour à la légende. A la fin du XVIIe siècle, une princesse de Tado, qui se rendait à la source voisine, est surprise par un guerrier déguisé en panthère. L'enfant né de cette union revendiquera plus tard le trône et, après avoir évité le piège tendu par son frère, recevra le surnom d'Adja-Huto (tueur d'Adja). A la suite de quoi cet ancêtre fondateur disparaîtra dans une termitière. C'est alors qu'Allada, Abomey et Porto-Novo constitueront le royaume des Adja-Fon. Rien d'étonnant que le culte de cette ethnie, conquérante en dépit de quelques défaites initiales, se retrouve dans ceux des Ashantis du Ghana et des Yorubas du Nigéria et constitue, ultérieurement, la texture religieuse de l'Amérique noire. C'est de ces rivages, en effet, que le vaudou émigrera, trois siècles durant, à bord des bateaux négriers qui transportaient, par centaines de milliers, les esclaves déportés.
Clé de voûte du panthéon africain, Mawo, que l'on prononce Mahou. Créateur suprême avec Lissa, son double féminin. Sur les rives béninoises et togolaises du fleuve Mono, on l'appelle Tschonwé. Inaccessible, il est beaucoup moins redouté ou amadoué que la légion de dieux secondaires, d'esprits et de héros dont les ethnologues eux-mêmes sont incapables de donner le nombre exact.

Le volant de la dernière auto

Héviosso, représenté par un bélier, est le dieu de la foudre et des tornades. C'est lui, probablement, qui fit réfléchir, en 1986, les apprentis stakhanovistes. Ceux qui, par 36 degrés à l'ombre, faisaient chanter aux enfants des écoles: "Debout. jeune travailleur!" . .Autres. dieu zoomorphes, le boa Dan, la panthère Agassou et Agbé l'écureuil qui, en urinant, aurait donné naissance à l'immensité océanique. Parmi les dieux anthropomorphes, citons Legba, le protecteur des maisons, Gou, maître des forges, et Zakpata, dieu de la terre et de la variole, à qui on ne sacrifiera jamais assez de poulets blancs. En fait, l'animisme procède d'une conception du monde dans laquelle l'homme s'intègre à la nature bien plus qu'il ne cherche à la commander.
A Ouidah, changement de décor. Ouidah, " fleur de sang ", où l'on embarquait les longues files
d'esclaves capturés, par la guerre ou la razzia, aux frontières des royaumes. y subsiste un fort Saô Joâo Baptista, propriété du Portugal au cours de. la colonisation française, aujourd'hui Musée de l'esclavage. Les Béninois, qui ne manquent pas d'humour, ont posé sur un piédestal, au centre de. la cour d'honneur, le volant de la dernière auto incendiée en 1961 par ces mêmes Portugais, soucieux de ne rien laisser derrière eux. On peut y voir également un temple des Pythons qui, en 1838, intriguait fort, par ses pensionnaires à sang froid, un chirurgien de la marine impériale, le docteur Répin. La réputation de ce sanctuaire, gardé par un vieil acariâtre, paraît bien surfaite. Aujourd'hui déserté, il a perdu tout mystère.
Neuf jours au Bénin. Un condensé du continent noir. Avec, en prime, le geste des pêcheurs de Ganvié, cette Venise des débuts du monde, lorsqu'ils lancent l'épervier. Comme si, soudain, se figeait pour l'éternité une Afrique inquiète, fiévreuse et possédée.

De notre envoyé spécial CHRISTIAN DEDET*

* Auteur, entre autres, de la Mémoire du fleuve (Phébus et Livre de poche).

(1) Ensemble des adeptes d'une secte vaudou.