Les sorcières de Kukoe

Le Monde 10/09/2001

Dans le nord du Ghana, la chasse aux sorcières doit être entendue au pied de la lettre. Rejetées par leur communauté d'origine, des centaines de vieilles femmes accusées de maléfices sous divers prétextes ont trouvé refuge à Kukoe, un village préservé des " mauvais esprits ".

C'est un village de bout du monde, un village de fond de brousse, sans eau ni électricité. Les cases sont en terre séchée, de cette terre d'Afrique dont les habitants tirent à peine de quoi vivre. Dès l'aube, des gosses au ventre rond jouent dans la poussière, leurs mères vendent des rations de riz à l'ombre des 'arbres centenaires, quelques adolescents discutent en réparant les rares vélos encore en état de marche. Il y a un chef, aussi, musulman, polygame et buveur de gin. Et un marabout au regard d'inquisiteur. Et une prêtresse, gardienne du temple et des secrets. Et de vieilles femmes, beaucoup de vieilles femmes, quatre cent cinquante au total, des mamies hors d'âge qui courbent l'échine en portant le bois mais trouvent encore la force de sourire. Des "sorcières ", paraît-il. Des jeteuses de sorts accusées de mille sortilèges. Chassées des autres villages, rejetées comme des pestiférées, elles se réfugient à Kukoe, dans le nord du Ghana. La région peut dormir en paix: le marabout les a exorcisées.
Kukoe, village de sorcières... Plus près d'Accra, la capitale, à quelques centaines de kilomètres au sud, le visiteur soupçonnerait un piège à touristes. Mais les touristes ignorent l'existence de cette communauté. Nul ne s'aventure dans cette zone déshéritée. Les organisations humanitaires elles-mêmes ont fini par la bouder. Pour y parvenir, il faut quitter Accra avant le lever du soleil, se frayer un passage dans Kumasi, la deuxième ville du pays, traverser des immensités luxuriantes et des forêts de tecks, puis emprunter, douze heures plus tard, à partir de Tamale, une interminable piste en terre ocre. Il reste alors trois heures de gymkhana, à la nuit tombante, jusqu'à Bimbila, et enfin Kukoe, accessible par un ultime chemin cahoteux.
Drôle d'endroit, loin de tout et hors du temps. Drôle de village, arrimé à une tradition ancestrale: l'accueil des "sorcières ". La région n'en manque pas: en septembre 1997, les services sociaux avaient répertorié huit cent deux femmes, bannies de leurs communautés d'origine et contraintes de se rabattre sur d'autres lieux d'accueil, dont Kukoe. Depuis ce recensement, le soupçon de sorcellerie a continué de gagner du terrain aussi sûrement qu'une épidémie de malaria; il s'est nourri de rumeurs, de naïveté, de haines tribales, comme s'il fallait à tout prix trouver des responsables aux malheurs de cette région sinistrée. Les " vieilles ", que leur statut de mère ou de grand-mère ne saurait préserver d'un tel destin, constituent des cibles de choix. Des enfants meurent? Les sorcières! Un camion se renverse sur la piste? Les sorcières! Des problèmes d'argent? De. cœur? De mauvaises récoltes ?Les sorcières ! Les sorcières ! Les sorcières !
Autrefois, seul un chef- un sage, donc - pouvait rendre ce verdict d'exclusion. Aujourd'hui, il suffit d'une fièvre Inexpliquée ou d'une panne de virilité pour qu'un voisin soupçonneux, voire un mari ou un fils, s'érige en procureur et désigne une coupable à la vindicte populaire. Rien ne sert de protester, la sanction est sans appel : au mieux, elle doit partir sur-le-champ, seul ou accompagnée de ses petits-enfants, chargés de subvenir à ses besoins; au pire, elle sera frappée, mutilée ou exécutée.
Ces dernières années, plusieurs pays d'Afrique de l'Ouest ont connu semblables dérives, en particulier le Congo-Brazzaville, où une quarantaine de personnes âgées avaient été assassinées en 1996. Le Ghana, où paroissiens et marabouts font souvent bon ménage, n'a pas été épargné. Début 1997, onze hommes ont été lynchés ou brûlés vifs dans les rues d'Accra, au motif qu'ils avaient fait " disparaître" les pénis de plusieurs passants. Plus récemment, un jeune chômeur. a tranché les mains de sa tante, persuadé qu'elle l'avait envoûté. Une autre femme âgée,. évincée sans autre forme de procès de la terre de ses ancêtres, a été condamnée à payer quatre bouteilles de gin à sa victime, un instituteur qui l'accusait d'avoir vidé son compte en banque par des pratiques occultes.
Le nord du pays est particulièrement touché. Dans cette région voisine du Togo et du Burkina-Faso, islam et christianisme font pourtant référence. Comme souvent en Afrique, le voyageur s'étonne d'ailleurs de la multitude d'églises et de communautés implantées le long de la grand-route: les baptistes, les méthodistes, les adventistes du septième jour ,le Sang de Jésus et bien d'autres encore... Sans oublier les mosquées, également fort nombreuses. Mais cela n'empêche pas les croyances traditionnelles de prospérer à l'ombre des religions classiques. Or l'une de ces croyances veut que les sorcières soient responsables de tous les maux de la terre...
".Dans ces régions pauvres, c'est un problème majeur ", estime Angelina Momah'Domakyareh, sous-directrice de la Commission des droits de l'homme et de la justice administrative; une institution indépendante qui a longuement enquêté sur le sujet;. "Cet ostracisme touche. En priorité les femmes sans enfants ou dont les enfants sont décédés". précise Mme Domakyarell Il apparaît en outre que la traque bat son plein ,à la saison des pluies, avec l'apparition de certaines épidémies en particulier de choléra .De la même manière, elle s'intensifie lorsque les ,cas de méningite se multiplient. Selon Mme Domakyarèh, il importe d'éduquer la population pour qu'elle cesse d'accuser les vieilles personnes et comprenne enfin qu'il s'agit de maladies scientifiquement identifiées ".
Sitôt expulsées, la plupart des femmes essaient donc de rejoindre l'un ou l'autre des " villages de sorcières ", Gambaga, Ngani, Kpatinga et surtout Kukoe, le plus peuplé de tous. Sur mille sept cents habitants, plus de quatre cents sont des miséreuses qui ont tout abandonné ...
maison, parents, amis, terrains...-des mois ou des années plus tôt, pour venir à pied jusqu'ici. Laraba, par exemple, chassée de chez elle en 1993, après la mort soudaine d'un garçonnet "C'est de sa faute, elle lui a jeté un sort ! ", avait décrété la foule, l'obligeant à déguerpir au plus vite. Idem pour Mshetu, . une grand-mère au boubou rouge et jaune, expulsée de Napayele au printemps 2000, au lendemain du décès d'un voisin. Ou encore Mahla, la Togolaise solitaire, qui ne parle pas le dialecte local: huit de ses dix enfants sont morts et elle a dû s'exiler après le'décès d'un voisin. Et enfin Adama, rouée de coups le jour où les villageois ont pourchassé les femmes jugées incapables de maintenir leurs enfants en vie : "Je me suis enfuie avec mon frère, à l'arrière de sa bicyclette, sinon ils m'auraient tuée! Croyez-moi, je ne suis pas une sorcière ! "
Toutes jurent de leur innocence, assurant n'avoir rien à se reprocher, nul maléfice à avouer. Bien sûr, il se murmure tout de même que plusieurs d'entre elles auraient été envoûtées à leur insu et que d'autres auraient usé, par le passé, d'obscurs pouvoirs, mais aucune ne le confessera devant un étranger : la vie leur a appris la méfiance, la peur aussi. "Vous savez, insiste l'une d'elles, certaines personnes sont prêtes à inventer n'importe quoi pour se débarrasser de quelqu'un de gênant. Admettons par exemple qu'une femme ayant un peu d'argent de côté en prête à un homme et que celui-ci ne puisse honorer sa dette. Eh bien, il viendra en pleine nuit devant sa maison et se mettra à hurler: "C'est une sorcière ! C'est une sorcière ! Elle est en train de me tuer !" S'il sait y faire, les autres habitants seront prêts à le croire et elle n'aura plus qu'à partir sans son argent... "
Un vieillard en djellaba, le chef Issa, préside aux destinées de cette étrange société. Tandis que ses jeunes épouses - les seules habitantes de Kukoe à vivre à moitié nues -s'occupent de la cuisine et des gamins, il reçoit à l'intérieur de sa case, assis sur une chaise longue en bois. Seules concessions à la modernité, dans cet intérieur sans façon : un parapluie aux couleurs de l'Italie et un poste de radio, qui lui permet de prendre chaque matin des nouvelles du pays. L'islam local autorise quelques entorses à la sobriété, il est d'usage d'offrir au maître des lieux une poignée de noix de, kola, réputées aphrodisiaques, et une bouteille de gin, dont il versera quelques centilitres aux esprits. Des esprits plutôt bienveillants, comme l'explique le chef, garant des traditions: " Notre village a toujours accueilli les personnes soupçonnées de sorcellerie. Nous les acceptons toutes, car notre dieu traditionnel, Bouhélé, les purifie. Quand une étrangère arrive, elle se présente d'abord à moi. Je préviens ensuite le marabout et la grande prêtresse, qui organisent une cérémonie dans le temple, le lundi ou le vendredi. "
Le temple en question se limite à une case entourée de palissades et décorée de fragments d'assiettes. Les étrangers n'y ont pas accès. Même les photos sont déconseillées car la force invisible de Bouhélé voilerait le cliché et endommagerait l'appareil. C'est là, en tout cas, que le marabout Tilana Damba et son assistante, la prêtresse en robe bleue, exorcisent les nouvelles venues. Ces dernières sont d'abord soumises à un interrogatoire, de façon à être poussées éventuellement aux aveux. Le marabout décapite ensuite deux poulets de couleurs différentes. Selon qu'ils meurent en basculant d'un côté ou de l'autre, il pourra dire s'il s'agit ou non de vraies sorcières. Quelle que soit la sanction, arrive enfin le moment d'ingurgiter une mixture purificatrice concoctée par la prêtresse selon une recette gardée secrète. Au sortir de cette troisième épreuve, les vraies sorcières sont considérées comme inoffensives. Les autres, même innocentées, doivent également rester sur place. Non pas qu'elles soient prisonnières ou réduites à l'esclavage - tout indique au contraire qu'elles sont bien traitées -, mais un retour à la maison serait bien trop dangereux.
Une autre Aishetu - prénom très répandu au Ghana -, comme des centaines d'autres, a été "purifiée ". Cette femme sans âge - elle ignore sa date de naissance - vit à Kukoe depuis 1997. La finesse de ses traits, la douceur de son regard laissent deviner un passé de jeune élégante, respectée de tous. "Avant, se souvient-elle, j'habitais à Pudia, un village situé à dix heures de marche. j'avais un fils. Ce fils s'est marié. Puis, un matin, peu après son mariage, il a été pris de vertiges. Le: soir même, il était mort. Mon mari et sa famille ont prétendu que c'était de ma faute. Ils m'ont chassée sans que personne ne prenne ma défense. J'ai dû partir car il m'auraient frappée, peut-être tuée. Mon frère m'a accompagnée, sans bagage, avec pour seuls vêtements ceux que je portais sur moi "

AISHETU a les larmes aux yeux en évoquant cet époux auquel elle a tout de même donné neuf enfants, dont trois, seulement, ont survécu: "Je n'ai toujours pas compris pourquoi il a fait ça. Je ne suis pas une sorcière, je n'ai jamais eu de pouvoirs !" parfois, ses enfants viennent la voir, mais un retour à Pudia est impossible: les autres habitants, les inquisiteurs d'hier, ne croiraient pas à sa "purification" par le dieu Bouhélé. De toute façon, son genou est si enflé qu'elle ne pourrait marcher jusque là-bas. Pour gagner de quoi subsister, Aishetu en est donc réduite à brûler des morceaux de bois devant sa case; le charbon ainsi produit sera ensuite vendu aux autres habitants.
La plupart des vieilles, même si elles sont en état d'aller travailler les champs, vivent dans la misère. "En théorie, rappelle le chef Issa, les familles doivent leur envoyer des vivres de temps en temps. Au début, elles le font. Puis, petit à petit, les sorcières se retrouvent à notre charge. Certaines doivent aller de case en case pour demander un peu de nourriture. " Leur principal souci reste toutefois l'absence d'eau potable. La source la plus proche étant située à plusieurs kilomètres, celles qui n'ont pas de petits-enfants ne peuvent s'y rendre et doivent acheter l'eau à des jeunes des environs. Bien sûr, le forage d'un puits et l'installation d'une pompe changeraient leur vie, mais le coût d'une telle opération (environ 6000 francs) est trop élevé pour cette communauté oubliée de tous.
Les habitants veulent pourtant se persuader que Kukoe, loin d'être maudit, est béni des dieux. Ici, au moins, les vieilles sont à l'abri et inoffensives, puisque les esprits néfastes n'ont plus d'emprise sur elles. A en croire les anciens, on peut d'ailleurs les voir en action, ces forces du mal. Au cœur de la nuit, folles de colère, elles virevoltent comme des lucioles en lisière du village. Heureusement, Bouhélé les tient à distance, veillant à jamais sur le peuple des " sorcières ".

Philippe Broussard