Au Royaume du Bouganda, la virginité est reine

The East African, Nairobi 2002

Le plus grand et le plus ancien royaume d'Ouganda, le Bouganda, veut rendre aux filles qui restent vierges jusqu'à leur nuit de noces les honneurs qu'elles méritent. Le royaume entend ainsi lutter contre le sida (pas moins de 1,8 million d'Ougandais sont séropositifs). "Si nous vérifions la virginité des jeunes filles, cela mettra un frein aux rapports sexuels avant le mariage", assure un officiel du Bouganda. Toutefois, les détracteurs de cette stratégie locale antisida, tel Richard Kyeyune, ancien directeur d'un lycée privé, estiment que le royaume court à l'échec, car on ne saurait faire renaître une telle pratique culturelle dans une société permissive. "La plupart des hommes n'attachent plus aucune importance à la virginité de leur partenaire", estime Richard Kyeyune.
De telles objections n'ont pas découragé les partisans du projet. Une commission spéciale a été mise en place dans ce royaume de 6 millions d'habitants, avec pour mission d'organiser la distribution des prix. Selon certaines sources, le "rassemblement annuel des vierges" aura lieu prochainement, sous la présidence soit du kabaka [souverain] du Bouganda, Ronald Muwenda Mutebi, ou de son épouse, Nnaabagereka Sylvia Nagginda Luswata. Les parents des lauréates seront eux aussi à l'honneur lors de la cérémonie.
"Autrefois, cela faisait partie intégrante de notre culture, et les filles étaient encore vierges lorsqu'elles se mariaient", explique Robert Ssebunya, ministre de la Santé du royaume, avant d'ajouter que les familles des chastes jeunes filles recevront un prix de moralité.
Déjà, le message commence à circuler : dans les villages et les écoles du Bouganda, on vante les bienfaits de la virginité.
Malgré leur attachement aux vieilles coutumes, le roi et la reine incarnent davantage la modernité que la tradition aux yeux de leurs sujets. Ainsi, le roi Ronald Muwenda Mutebi apparaît en public vêtu plus volontiers d'un costume que de sa tunique traditionnelle. Et récemment, à son retour d'un voyage à l'étranger, la reine l'a accueilli en le gratifiant d'un baiser passionné aux yeux de tous.
En 1999, à la veille du mariage de Mutebi et de Nagginda Luswata, des associations de défense des droits de l'homme et des organisations féministes ont protesté vigoureusement contre un rite imposant au kabaka d'épouser fictivement une vierge de 13 ans avant son mariage proprement dit.
Par la suite, la vierge en question aurait été considérée comme l'une des épouses du roi et n'aurait pas pu se remarier. De fait, elle aurait été condamnée à la chasteté perpétuelle, et aurait été entretenue aux frais du royaume.
Les militants l'ont emporté, et le rite a été aboli. Ils estimaient que, même si les parents ne trouvaient rien à redire à ce rite séculaire, les droits de la jeune fille s'en trouvaient bafoués. Toute la question est maintenant de savoir comment le royaume va vérifier la virginité des jeunes filles. Rien de plus simple, à en croire les anciens.
Francis Kiwanuka, chef de sous-comté au Bouganda, explique que les anciens seront informés de l'état des candidates par leurs ssengas [tantes paternelles], qui traditionnellement enseignent la morale aux jeunes filles. Avant l'abolition des royaumes, en 1966 [ils ont été rétablis en 1993], les ssengas avaient en effet pour mission de préparer leurs nièces au mariage.
Si une jeune mariée se révélait vierge lors de sa nuit de noces, le mari devait, dès le lendemain matin, offrir un bouc à la ssenga pour la remercier d'avoir rempli son office.
La commission de promotion de la chasteté, qui se compose de chefs religieux, de politiques et de notables du royaume, décidera des récompenses à donner aux parents des vierges.
Gertrude Kamuze