REVOLTES AFRICAINES

LE MONDE DIPLOMATIQUE | Juin 2000 |

Itinéraire d’une femme

Je me débattis comme un diable. Je fus jetée sur la natte. La grosse dame s’était assise sur ma poitrine d’enfant et tenait mes jambes bien écartées. Je perçus entre mes jambes le contact glacial de quelque chose de tranchant. » Ce roman autobiographique d’une enfance s’ouvre sur le supplice de l’excision que la petite Peule subit à l’âge de sept ans pour accéder au rang des femmes. Etre femme, c’est endurer la souffrance sans crier, lui dit sa mère, qui la soumet à cette épreuve sans préparation et sans aucune autre explication. Devenir femme, c’est donc cela ? Supporter cette douleur indicible, voir son frère de quatre ans éloigné d’elle et son père adoré devenir distant ?
Mais l’enfant rebelle comprend aussi que cette épreuve n’est pas une fatalité, car ses camarades de jeu sénégalaises ne la subissent pas. C’est parce qu’elle est ndjouddou, une enfant née au Sénégal de parents guinéens qu’elle est soumise à cette initiation qui lui enlève toute confiance en sa mère. Cette mère qui l’emmène de force sur les lieux de la cérémonie appelés prémonitoirement l’« abattoir ». C’est la première rupture.
Cette mère si sévère et si respectueuse des coutumes tribales les enfreindra pourtant elle-même en divorçant. A dix ans, l’aînée des cinq enfants doit la remplacer au foyer paternel. Petit à petit, les cahiers d’école cèdent la place aux tâches ménagères. Lorsque ses frères sont circoncis, accédant ainsi au statut d’hommes, ils deviennent si imbus de leur supposée supériorité qu’ils refusent de participer aux travaux de cuisine, considérés comme une « affaire de femmes ». Mais l’aînée leur tient tête et se met en grève. Elle s’aperçoit alors que ses oncles, ses frères et son père sont si dépendants d’elle qu’ils la supplient de reprendre ses tâches. La rébellion a porté ses fruits, les travaux ménagers sont à nouveau partagés, à l’exception de la corvée d’eau, réservée aux seules filles.
Pour cette enfant grandie dans la médina de Dakar, les livres, les contes, l’instruction reçue à l’école sont un enchantement, une échappatoire. Malgré l’entrave que constitue leur divorce, ses parents analphabètes sont fiers de l’inscrire aux cours. La mère divorcée qui connaît le prix de l’indépendance dit à sa fille : « Tu dois réussir. Un bon diplôme, un bon travail, c’est le vrai mari d’une femme. »
Mais le père a d’autres desseins. Il emmènera sa couvée au village natal en Guinée et arrachera son aînée à l’école de Dakar. Pour assouvir sa soif de lecture, il lui achète « le journal du parti » de Sékou Touré, auquel elle ne comprend rien. Elle apprend par coeur un vieux dictionnaire et lit La Dame aux camélias dans la case de sa grand-mère. Cette grand-mère qui est heureuse d’accueillir sa petite-fille - et de la garder. Ainsi, elle la met à l’abri des prétendants qui, malgré ses douze ans et demi, défilent chez son père pour demander sa main. Car l’acquisition d’une femme, c’est une affaire d’hommes. Les prétendants étalent leurs richesses, comptées en têtes de bétail et nombre de femmes. Pour couronner leur « réussite sociale », il leur faut une « femme instruite », peu importe que l’instruction se limite à savoir lire et écrire. Le père ne cède pas à la tentation d’une dot alléchante en échange de sa fille. Pourtant, il la trahit à son tour. Un jour, il lui promet des études à Conakry. Le lendemain, il part pour toujours. Sans laisser d’adresse.
Abandonnée par la mère, trahie par le père, la petite Peule, devenue grande, s’est néanmoins frayé son chemin. Elle est devenue notaire en passant par le négoce international. Par ce récit de son enfance resté de longues années scellé par la peur, elle a mis des mots sur des « maux » qui sont aussi ceux de ses consoeurs africaines.
BRIGITTE PÄTZOLD

LA PETITE PEULE, de Mariama Barry, Mazarine, Paris, 2000, 269 pages.