Retrouvailles à l'angolaise

Le Monde 17/12/2003

Je recherche mon oncle. Il s'appelle Manuel Taveira. Il a disparu en 1988", annonce Fernando. "Je cherche mon frère. Je ne l'ai pas revu depuis 1992", dit Antonio en montrant une photo à la caméra. "Je viens pour retrouver ma sœur, Filomena. Elle a disparu en 2000", indique Isabel.

Vendredi après-midi à Luanda, la capitale de l'Angola, sur la place de l'Indépendance, rebaptisée pour l'occasion "Point de rencontre", deux files d'attente de plusieurs centaines de personnes se mettent en place devant deux caméras. A la chaîne, le tournage de séquences de quelques secondes commence. En plan fixe et serré sur chacun des visages.
En quelques heures, le tournage hebdomadaire de "Naçao coragem" ("Nation courage"), l'émission la plus populaire de la Télévision publique d'Angola (TPA), est bouclé. Près de 500 appels sont enregistrés chaque semaine et diffusés le lundi suivant à une heure de grande écoute. Après un an de paix, l'Angola tente de se reconstruire. Et la télévision est sur la brèche. "Notre système de communication est encore très précaire. En revanche, nombreux sont les Angolais qui ont une télévision. Cela nous a donc semblé être le meilleur outil pour mettre les gens en contact", indique Luis Domingos, responsable de l'émission. Pendant vingt ans de conflit, quatre millions d'Angolais ont été déplacés et 450 000 se sont réfugiés dans les pays voisins. Pris sous les feux croisés de l'Unita, le mouvement rebelle de Jonas Savimbi, et du Mouvement populaire de libération d'Angola (MPLA) au pouvoir, les habitants ont fui et les familles se sont dispersées sans jamais plus pouvoir communiquer.
"Nous avons lancé l'émission en mars 2002. En un an et demi, près d'un millier de familles se sont retrouvées grâce à nous", précise Luis Domingos. On reconnaît sur l'écran un frère, une tante, un ami ou un voisin. "Nation courage" n'oublie jamais de filmer les retrouvailles. L'émotion est à son comble et le public en redemande ! Au "Point de rencontre", les Angolais peuvent consulter une liste de 15 000 noms, correspondant à autant d'appels enregistrés. Un site Internet sert également de base de données.
"Nation courage" est devenue un véritable événement national. Certains y voient le nouvel emblème du pays qui peut croire enfin à la paix après tant années de misère et d'horreur. Pour d'autres, c'est aussi un très bon coup de pub pour le MPLA au pouvoir, dont l'entreprise de communication est directement impliquée dans la production. Le président Eduardo dos Santos, qui veut être, aux yeux du monde et de son peuple, l'architecte de la paix, n'a-t-il pas déclaré que "Nation courage" symbolisait les "retrouvailles de la grande famille angolaise" ?
Une fois le puzzle géant des familles reconstitué, tous les drames du pays ne seront pas résolus. Aussi, forte de son audience, "Nation courage" souhaite-t-elle dès aujourd'hui s'attaquer à d'autres problèmes. Fin novembre, Soraya, une jeune Angolaise de 23 ans, a révélé publiquement qu'elle avait contracté le virus du sida. C'était une première dans le pays et c'était dans "Nation courage".
Jordane Bertrand