Quand les Sud-Africains réclament un toit

Le Monde Diplomatique avril 2008 — Pages 8 et 9

Se préparant à accueillir la Coupe du monde de football de 2010, l’Afrique du Sud connaît un boom de la construction : stades, hôtels, infrastructures touristiques, train à grande vitesse. Toutefois, alors que se multiplient les nouveaux riches et que se développe la corruption, les millions de personnes évincées des centres-villes, qui n’ont toujours pas de logements décents et d’accès à l’eau ou à l’électricité, commencent à perdre patience. La question des inégalités devrait être au cœur de l’élection présidentielle en 2009.

« Toute personne doit avoir le droit d’habiter là où il lui plaît, d’être décemment logée et d’élever sa famille dans le confort et la sécurité. »
Article 9 de la Charte de la liberté,
adoptée à Kliptown par le Congrès du peuple,
le 26 juin 1955.

Une maison pour 1 000 rands – 79 euros ! Nous sommes à deux kilomètres de la plage de False Bay, entre Table Mountain et le cap de Bonne-Espérance. Mais cette annonce immobilière relève de l’humour de Khayelitsha, la grande township située à l’est de la ville du Cap. Il s’agit de « QQ », un secteur informel installé dans une bande de terrain marécageux sous les câbles à haute tension d’Eskom, la compagnie sud-africaine d’électricité. Bien qu’interdite, la zone est couverte de shacks, ces structures de planches et de tôle ondulée qui, en Afrique du Sud, forment l’habitat de centaines de milliers d’urbains pauvres.

Vingt ans après leur installation dans cette colonie informelle, créée en 1987, les six cent cinquante familles de QQ n’ont aucun sanitaire à leur disposition et doivent se partager huit robinets d’eau potable. Des fils électriques courent partout, cachés sous le bitume, reliant de manière anarchique le bidonville aux compteurs du quartier légal situé à proximité. Les incendies sont fréquents, et on déplore régulièrement des morts. Tout ce qui peut se partager se loue, jusqu’à la clé des toilettes. Un branchement sur le câble principal d’alimentation est soigneusement camouflé dans un recoin, derrière une pile de cartons : M. Mzonke Poni, qui vit à QQ avec sa mère depuis plus de six ans, espère ainsi que, lors de la prochaine descente de la police, son installation électrique échappera aux pinces coupantes.

« Nous aussi, nous avons notre Waterfront ! », s’exclame M. Poni. Cette zone de QQ a été affublée du nom du quartier chic de la ville du Cap. La raison ? Quatre mois par an, les pluies d’hiver inondent tous les shacks situés en contrebas. Certains ont surélevé le sol de quelques centimètres, de manière à gagner quelques jours avant de devoir transporter chaises, télévision et effets personnels chez un voisin ou dans la famille.

Dans la province du Cap-Ouest (Western Cape) – où se trouve QQ –, cinq cent mille personnes attendent un logement. Vague après vague, les jeunes travailleurs s’entassent dans des bidonvilles, issus pour la plupart des provinces rurales du Cap-Est (Eastern Cape). On ne s’installe pas sans l’accord du comité des résidents, qui affecte les logements en priorité aux couples ayant la charge de jeunes enfants.

Malgré la très grande précarité des situations – ou à cause d’elle –, la vie sociale qui émerge dans ces quartiers est forte (1). C’est donc un choc lorsque les autorités décident de « nettoyer » zone après zone, sans concertation préalable avec les habitants.

Après un incendie à Joe-Slovo – un autre quartier informel du Cap, à l’ombre des avions qui décollent de l’aéroport –, les victimes ont été relogées dans des constructions neuves, plus à l’est, dans le quartier de Delft. Mais ces relogements, forcés, ont ensuite commencé à toucher des personnes qui n’avaient pas été victimes du feu. « Nous avons écrit à tous les officiels, de la ville à la présidence, raconte M. Mzwanele Zulu, qui dirige le comité de quartier de Joe-Slovo. Mais personne ne nous a donné d’explications. Nous refusons d’être déplacés de force ; ici, nous sommes proches des transports et du travail. » Pour se faire entendre, les habitants ont décidé d’occuper la N2, la voie rapide qui traverse la plaine. La réponse, cette fois, a été immédiate : « La police nous a tiré dessus [avec des balles en caoutchouc]. Puis elle nous a arrêtés, pour incitation à la violence. » Les associations ont saisi la justice, qui décidera si Joe-Slovo doit être évacué (2). Mais l’école, installée dans un pauvre bâtiment en tôle ondulée, a d’ores et déjà été fermée.

A Delft, la tension est palpable en cette fin de matinée. Une femme monte à bord de notre voiture pour rejoindre le centre civique du quartier et nous interpelle : « Trouvez-vous normal qu’ils donnent les constructions neuves à des jeunes, alors que nous sommes depuis plusieurs années sur la liste d’attente ? » Au milieu des maisons neuves, une Mercedes tourne dans les rues avec un mégaphone, demandant aux résidents de ne pas obéir aux agents de sécurité qui surveillent le quartier et qui procèdent ce jour-là à un recensement sauvage dont les résidents ignorent la finalité. La justice a ordonné le statu quo dans le conflit qui oppose le constructeur, Thubelisa Homes, aux résidents. Ceux-ci ont squatté les maisons avant même qu’elles soient terminées. Pourquoi ? Il se trouve que la ministre du logement Lindiwe Sisulu (3) était venue, le 16 décembre 2007, remettre des clés aux expulsés de Joe-Slovo... oubliant que 30 % des logements neufs avaient été promis aux résidents de Delft.

Au centre civique de Delft, deux femmes réclament la même maison. « Cela se produit de plus en plus souvent », explique Mme Pam Bukes, la secrétaire du comité antiexpulsion. Elle désigne l’une des deux : « On ne peut pas en vouloir à cette jeune fille, qui tente sa chance... mais je suis sûre qu’elle ne figure pas sur nos listes. » Les tensions intercommunautaires affleurent. Delft est en effet majoritairement habité par des métis (selon les définitions du régime de l’apartheid) et vote pour l’Alliance démocratique (Democratic Alliance, DA). Le Congrès national africain (African National Congress, ANC), soupçonnent-ils, incite des jeunes Noirs extérieurs au quartier à tenter de passer en force. « L’endroit bruisse de rumeurs et de coups fourrés ; il est normal que les gens s’énervent », remarque M. Martin Legassick, historien et militant de longue date, très impliqué dans ces comités de résidents. « Mais il faut aussi prendre conscience que les Noirs n’ont, eux, jamais pu s’inscrire sur les listes d’attente. » Pénurie et justice ne font pas bon ménage.

Assis dans un recoin, un vieil homme – 83 ans – illustre l’ampleur du problème : il loue un shack dans une arrière-cour, dont le loyer mange l’essentiel de sa pension. « Il est sur la liste d’attente depuis plus de vingt ans, indique M. Franck Martin, le conseiller (DA) de Mme Helen Zille, la maire du Cap. Tout le monde m’interroge sur les risques de violence. La seule façon de calmer les esprits, c’est d’avoir des règles égales pour tous. C’est parfois difficile quand nous sommes confrontés à un pouvoir qui, la veille de Noël, alors que nous sommes tous partis manifester devant le tribunal, en profite pour envoyer des forces de sécurité vider les maisons ! Les gens veulent un toit, de l’eau, des sanitaires et un travail à proximité. En ignorant les besoins élémentaires du peuple, le gouvernement joue avec le feu. L’Etat ne consacre que 1,5 % du budget au logement, un chiffre qu’il faut comparer aux 5 à 7 % habituels dans des pays comme le nôtre. »

Chassés par les « fourmis rouges »

En Afrique du Sud, les inégalités sont abyssales. Depuis que le pays a embrassé la voie néolibérale (ouverture des frontières, libéralisation de l’économie), elles se sont encore accrues. Deux économies se côtoient, sans se rencontrer. Soixante pour cent de la population – majoritairement noire et peu éduquée – gagnent moins de 3 500 rands (276 euros) par mois, tandis que 2,2 % perçoivent un revenu mensuel de plus de 30 000 rands et vivent à l’occidentale. Héritage de l’apartheid, la propriété est très inégalement répartie – en 1994, 75 % de la population étaient installés sur 13 % des terres –, contribuant à l’exode rural qui se déverse dans les bidonvilles.

La pauvreté touche la moitié de la population. « Le système actuel d’aides sociales (...) n’a qu’un impact limité sur la réduction de la pauvreté par tête et des inégalités », relève un rapport des Nations unies (4). La majorité, économiquement fragile, subit de plein fouet l’envolée des prix du logement. « De 2000 à 2004-2005 (…), le prix des maisons a augmenté de 92 %, tandis que le revenu des travailleurs augmentait de 8,3 % en moyenne. » On peut parler d’une véritable crise que les deux millions sept cent mille logements créés avec l’aide des subsides gouvernementaux n’ont pas suffi à enrayer. Il faut dire que la demande s’accroît, selon le ministère du logement, de plus de deux cent mille unités par an : à l’exode rural s’ajoute une transformation sociologique, liée à la libéralisation politique, réduisant la taille moyenne du foyer.

L’Afrique du Sud compte environ douze millions et demi de foyers, dont cinq millions en zone urbaine. Onze pour cent des foyers vivent dans des shacks et 12 % dans des cases traditionnelles. Plus de la moitié (56 %) dépendent entièrement du gouvernement pour leur logement (5).

Inexorablement, les plus pauvres sont évincés des centres-villes. Les évictions se produisent parfois par la ruse (avec promesse de relogement dans une « vraie » maison), parfois sous la menace de la violence. A Johannesburg, la police est ainsi montrée du doigt par le rapporteur spécial des Nations unies, de même que la compagnie privée Wozani Security, capable de dépêcher cinq cents hommes, tous vêtus de rouge (d’où leur surnom de « fourmis rouges »), pour vider entièrement un immeuble de ses habitants en quelques heures (6).

« L’Afrique du Sud présente beaucoup de similitudes avec l’Algérie postcoloniale », analyse M. Moeletsi Mbeki, de l’Institut des affaires internationales d’Afrique du Sud. Frère du président Thabo Mbeki, cet intellectuel respecté est aussi le directeur de la filiale sud-africaine d’Endemol, le producteur néerlandais de téléréalité. « Notre économie repose sur l’extraction de richesses minérales. La coupure sociologique est forte entre les militants de base et les dirigeants de la lutte [contre l’apartheid]. Ces derniers s’en sortent extrêmement bien, car ils ont pris le contrôle de l’Etat. Ce sont eux et leurs enfants qui forment les rangs de la classe moyenne émergente. Ils ont eu la chance de recevoir une éducation ; ils devraient former la base d’un secteur privé dynamique, dans un pays où l’éducation au rabais dans le système d’apartheid a créé un immense problème de ressources humaines. Mais le pouvoir a engendré une énorme bureaucratie qui réussit à merveille à vivre de ces ressources, sans créer de travail pour la population. »

En guise d’avertissement, il rappelle que, en 1992, en Algérie, la pauvreté de la population allant de pair avec l’opulence des cercles privilégiés de la classe politique avait favorisé la victoire du Front islamique du salut (FIS). Le pouvoir ayant refusé d’accepter le résultat de ce scrutin, le pays avait basculé dans la guerre civile...

Ressentiment envers les nouveaux riches

Pretoria n’en est heureusement pas là ! Mais, dans un pays où quatre millions deux cent mille personnes doivent se débrouiller avec moins de 7 rands par jour (0,55 euro), le ressentiment monte à l’encontre de ces nouveaux riches. L’image de l’ANC s’est dégradée au point – impensable il y a encore cinq ans – que, dans les bidonvilles, même M. Nelson Mandela n’est plus à l’abri des sarcasmes : « C’est un saint vivant... qui a privatisé l’eau ! » Les politiques néolibérales mises en place sous sa présidence et perpétuées par son successeur Thabo Mbeki n’ont pas eu les effets escomptés sur les investissements étrangers ; mais la casse sociale, elle, était au rendez-vous. Quant aux programmes de Black Economic Empowerment (BEE), destinés à promouvoir les Noirs dans l’économie (détention du capital, participation aux instances de direction, etc.), ils ont plus fait pour la corruption que pour l’intégration au tissu économique de la masse de la population anciennement discriminée.

Le nouveau vice-président de l’ANC, M. Kgalema Motlanthe, expliquait déjà en 2005 que « ce sont les banques qui ont jusqu’à présent profité de la politique du BEE. (...) Le mouvement démocratique doit s’opposer à toutes les formes de manœuvres pour l’enrichissement de quelques individus, mais soutenir les entrepreneurs qui veulent créer des entreprises viables, ayant des finances saines et qui ont pour vocation de contribuer à l’intégration de la seconde économie dans la première économie (7) ».

« Dans son ensemble, le BEE relève du capitalisme de compères, renchérit M. Moeletsi Mbeki. Ces soi-disant “dirigeants d’entreprise” ne sont pour la plupart que des agents du capital blanc, qui font l’interface avec l’Etat ; ce ne sont pas des entrepreneurs. Or notre pays subit une désindustrialisation extrêmement rapide sous l’effet conjugué de son manque de capacité entrepreneuriale et de la concurrence asiatique. Des secteurs entiers sont sinistrés : 80 % des chaussures achetées en Afrique du Sud dans les années 1980 étaient produites dans le pays ; aujourd’hui, 80 % sont importées, pour l’essentiel de Chine. (…) Grâce aux ressources minières, le gouvernement peut se permettre de maintenir un Etat social, si limité soit-il, mais ne sait pas comment produire du développement économique. Le danger, c’est que la crise frappe dès que les cours mondiaux sont en baisse. »

Si les politiques de l’ANC sont contestées, son pouvoir reste, avec 65 % des voix à chaque élection, hégémonique. C’est donc en son sein que s’est formée la coalition « de gauche », rassemblant les anti-Thabo Mbeki autour du Parti communiste sud-africain (SACP) et de la centrale syndicale Cosatu, qui a porté M. Jacob Zuma à la présidence du parti lors de la conférence de Polokwane, fin décembre 2007. Après cette étape, et si toutefois il sort indemne du procès pour corruption qui l’attend d’ici-là, M. Zuma devrait devenir, en 2009, le troisième président de la République sud-africaine.

Mais peu d’observateurs estiment qu’un vrai changement de politique est possible. « L’ANC n’a rien fait pour nous, estime, catégorique, un militant. Les gens de Jacob Zuma participent au gouvernement depuis treize ans, ils ne changeront rien eux non plus. » Sur le terrain, en marge d’un pouvoir qui a déçu, des mouvements sociaux dynamiques commencent à se structurer en réseaux nationaux – Forum antiprivatisation (APF), Abahlali Base Mjondolo (8), etc. – et n’hésitent pas à prendre la parole et à descendre dans les rues.

A la mi-novembre 2005, la police avait tiré sur une manifestation de deux mille résidents du bidonville de Foreman Road, qui marchaient sur la mairie de Durban, faisant deux blessés et arrêtant quarante-cinq manifestants. La même semaine, à Pretoria, cinq cents personnes avaient mis à sac la résidence d’un membre du conseil municipal. Depuis, les affrontements n’ont pas cessé. Les manifestations concernant la fourniture des services de base se sont multipliées, passant, selon les chiffres officiels du ministère de l’intérieur, d’une moyenne annuelle de six mille en 2004-2005 à quelque dix mille depuis. Le 19 février 2008, la police a tiré sur un rassemblement pacifique du quartier de Delft. Le 10 mars, cinq cents résidents de Klaarwater, à Durban, ont érigé des barricades, exigeant le départ d’un conseiller ANC qui n’avait pas tenu ses promesses électorales sur les services...

Au retour de sa mission en Afrique du Sud, le rapporteur spécial des Nations unies sur le logement Miloon Kothari déplorait que « les consultations entre [les officiels], les organisations de la société civile et les individus et communautés touchés, [semblaient] aussi insuffisantes que superficielles (9) ». Plus de 70 milliards de rands (soit 5 milliards d’euros) vont être dépensés pour la construction et l’amélioration des infrastructures en prévision de la Coupe du monde de football 2010. Dix stades, un train à grande vitesse... Mais, prévient M. Kothari, « la reconversion de Johannesburg en une ville de classe mondiale contribue déjà à la hausse des prix du logement, et la demande accrue de matériaux de construction a conduit à une pénurie prévisible de ciment ». Pour le porte-parole du Forum antiprivatisation, M. Richard « Bricks » Mokolo, rencontré dans sa maison à Orange Farm, un quartier démuni à une quarantaine de kilomètres au sud de Johannesburg, et lui-même ancien joueur de football, « la Coupe du monde sera l’occasion de faire entendre notre voix ! »

Philippe Rivière

(1) Lire, par exemple, Steven Otter, Khayelitsha, uMlungu in a township, Penguin Books SA, Johannesburg, 2007. L’auteur y raconte la vie quotidienne dans le bidonville, où il a résidé durant ses études de journalisme, seul Blanc dans un quartier noir.

(2) Le 10 mars 2008, la Haute Cour de Cape Town a ordonné leur éviction vers des logements « provisoires » à Delft. Cf. http://westerncapeantievi ction.word...

(3) Son cabinet n’a pas donné suite à nos demandes d’entretien.

(4) Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), South Africa Human Development Report, New York, 2003.

(5) Martin Legassick, « Mandela Park anti-eviction campaign and the housing crisis : old demands, new challenges », 215 pages, 2006 (non publié).

(6) Cf. Jean-Christophe Servant, « Johannesburg : un urbanisme sous pression », reportage vidéo réalisé pour Géo.

(7) « Comment comprendre la politique du Black Economic Empowerment », ANC Today, traduit par Renapas. Lire Johann Rossouw, « “Embauche équitable” pour les Sud-Africains », Le Monde diplomatique, mai 2007.

(8) Sur ce mouvement regroupant les habitants des shacks, voir le documentaire vidéo « Dear Mandela ».

(9) « Mission en Afrique du Sud », Nations unies, Conseil des droits de l’homme, New York, 29 février 2008, A/HRC/7/16/Add.3.