Quand le piment défie les éléphants

LEMONDE.FR | 21.04.04 |

C'est le combat de David contre Goliath. Mais la lutte est pacifique et écologique. Dans le rôle de David, un piment, le sacana, petit mais redoutable, l'un des plus brûlants de la famille des solanacées. Dans celui de Goliath, l'éléphant, qui se reproduit rapidement dans la province du Cabo Delgado, au nord du Mozambique.Massacrés pendant la guerre civile alors que l'ivoire s'échangeait contre des caisses d'armes, les troupeaux se sont partiellement reconstitués en dix ans de paix. Mais en dépit de cette bonne nouvelle, le quotidien des populations rurales de la région est devenu un enfer. Déjà confrontés à la sécheresse ou aux inondations, selon les années, les paysans mozambicains se passeraient bien des pachydermes qui arrachent, dévorent et piétinent leurs cultures : en quelques heures à peine, l'espoir de greniers pleins pour la saison est réduit à néant.
Soutenues par des ONG locales et par le bureau du WWF de Maputo, plusieurs communautés rurales ont mis au point une technique naturelle afin de remédier à ce problème. A la base de cette méthode efficace et peu coûteuse : le piment sacana. Mais comment un si petit fruit peut-il faire peur à un si gros animal ? "Nous avons deux approches différentes", indique Helena Motta, représentante du WWF à Maputo. Soit il s'agit de confectionner des boules grosses comme des melons à partir de piment séché et de défections d'éléphant. Une fois disposées autour du champ à protéger, il suffit d'y mettre le feu lorsqu'un éléphant pointe le bout de sa trompe. La fumée âcre et piquante qui s'en dégage fait immédiatement fuir l'animal dont l'odorat, du fait de sa longue trompe, est extrêmement sensible. Soit le piment, mélangé à de la graisse, sert à enduire des cordes qui sont ensuite tendues autour des espaces à protéger. Malgré leur peau très épaisse, les éléphants ont un épiderme très réactif. Au contact de ces cordes "pimentées", l'animal perçoit une vive sensation de brûlure. L'éléphant, dont la mémoire n'est plus à vanter, se souvient exactement de l'endroit où il a ressenti cette douleur et n'y revient plus.
"Depuis le lancement de l'opération en juin 2002, c'est un véritable succès", se réjouit Helena Motta. Dans certaines zones, les gens ne mangeaient plus de mangues depuis des années, elles étaient systématiquement dévorées par les éléphants qui en raffolent. "Aujourd'hui, les paysans peuvent à nouveau apprécier ce fruit qui améliore leur régime alimentaire", ajoute-t-elle.
L'opération dépasse cependant la simple défense immédiate des arbres et des cultures. L'idée est d'éloigner les éléphants tout en les protégeant. Les Mozambicains sont très conscients de la valeur touristique inestimable de ces animaux. Ils ont donc appelé à l'aide pour êtres soutenus dans leur lutte pacifique. En juin 2002, fait exceptionnel, le parc national des Quirimbas a été créé à la demande des communautés rurales. Pour elles, la protection de l'environnement est devenue un pari sur l'avenir. Un pari que le piment doit aider à gagner.
Jordane Bertrand