Privés de France

L'Express du 29/03/2004

Nombre d'enfants d'origine africaine se voient renvoyer au pays par leurs parents en guise de punition.

Envolés! Chaque année, des dizaines de jeunes Français d'origine africaine disparaissent des fichiers de l'Education nationale. Renvoyés au pays, pour un an, voire beaucoup plus, par leur propre famille. Combien sont-ils? Difficile à dire, faute de statistiques officielles. Une chose est sûre, à entendre les parents concernés, les raisons de cet exil forcé ne manquent pas: «Absentéisme à l'école, problèmes de délinquance, excision pour les jeunes filles», énonce Isabelle Gillette-Faye, sociologue et présidente du Groupe des femmes pour l'abolition des mutilations sexuelles.

«Dépassées par le comportement de leurs enfants, ces familles pensent bien faire, explique Marie-France Veyrat, assistance sociale au lycée Jean-Jaurès de Charenton (Val-de-Marne). Elles sont convaincues que leur progéniture sera mieux encadrée au pays, dans le respect de la tradition et, surtout, loin des cages d'escalier des cités françaises.» Mère de famille française d'origine sénégalaise à Champs-sur-Marne (Seine-et-Marne), Dialo a «expédié» son enfant au pays l'année dernière, et justifie sa décision brutale: «Mon fils de 16 ans refusait d'aller à l'école, il ne voulait pas chercher un emploi ni même suivre une formation professionnelle. Il passait ses journées entières à traîner dans la cité. A bout de forces, je lui ai acheté un aller simple pour Dakar.»

C'était il y a un an. Aujourd'hui, le fils aimerait rentrer. Sa mère ne l'envisage pas - «Il n'est pas assez mûr», dit-elle - tout en sachant qu'il reviendra tôt ou tard. Car, bien souvent, ces départs forcés sont temporaires. «Les familles finissent par rapatrier leurs enfants pour qu'ils ne perdent pas le bénéfice de la nationalité française», explique Abdoulaye Doumbia, président de l'Assemblée des Maliens de France. Et pour cause: les enfants nés en France de parents étrangers doivent vivre cinq années consécutives sur le territoire pour bénéficier de la citoyenneté française.

Nécessité ou pas, les gamins sont souvent les premiers à vouloir repartir d'Afrique. «Là-bas, leur vie est parfois un véritable enfer», raconte Valérie Lévêque, assistante sociale dans un collège de Villeneuve-le-Roi (Val-de-Marne). C'est l'histoire de cet ancien collégien de 15 ans renvoyé par sa famille au Mali et mort de paludisme au bout de quelques mois, faute de soins et de médicaments. «L'année suivante, le père a tout de même voulu renvoyer son second fils et la plus jeune de ses filles au village, raconte l'assistante sociale, encore bouleversée. Les gosses étaient traumatisés.» On le serait à moins. Pour le Malien Abdoulaye Doumbia, ces méthodes expéditives créent un cercle vicieux: «Après un tel exil, ces enfants ne seront ni tout à fait français ni vraiment africains, mais ils seront réellement à la dérive.»

Besma Lahouri