Les " princes des rochers "

Le Monde 19/02/1992

Dans les montagnes du nord du Cameroun de petites sociétés traditionnelles sont sur le pont de disparaître.

Le prince mofu est nommé "bindwhana, littéralement " chef grand ". " chef suprême" ...
Effectivement, les "princes" mofu des " montagnes-îles" du nord du Cameroun jouent un rôle essentiel dans le fonctionnement des petites sociétés dont ils sont la tête. Ils exercent la plupart des pouvoirs régaliens - politiques et spirituels, même si, à nos yeux d'Européens, la superficie de leurs territoires (les "chefferies") et le nombre de leurs "sujets" paraissent minuscules.
Jeanne-Françoise Vincent, directeur de recherche au CNRS, étudie depuis 1968 les principautés mofu des "montagnes-îles" du nord du Cameroun. Des " montagnes-îles" granitiques, escarpées, isolées entre deux plaines, où s'est épanouie, depuis le dix-septième siècle, une civilisation très particulière et très cohérente au point de s'être maintenue jusqu'à présent, et dont les membres se donnent à eux-mêmes le nom de ndo (hommes) ma (des) ngwa (rochers, monts ou cailloux), les ndomangwa (1).
Ces montagnes ont été habitées depuis fort longtemps, sans que l'on puisse préciser quand sont arrivés les premiers occupants. Mais il est sûr qu'à partir du dix-septième siècle sont venues des populations diverses, originaires aussi bien d'autres massifs montagneux voisins et semblables que des plaines environnantes. Habitants anciens et plus récents se sont fondus dans la civilisation mofu. Cette région, qui ne couvre guère que 600 kilomètres carrés peuplés d'une soixantaine de milliers d'âmes, est divisée, par le relief certes, mais aussi par les conquêtes, en trois "grandes" chefferies (Duvangar, Durum et Wazang) et plusieurs petites.

Des structures pyramidales

Même les "grandes" chefferies sont modestes selon nos normes: Duvangar, la plus importante, ne compte que 8000 à 10000 habitants et la plus petite, Wazang, 6 000 à 7 000. Mais elles ont une langue commune, alors que les petites chefferies, dont les structures sociales sont en général semblables à celles des grandes chefferies, ont souvent des dialectes particuliers.
En outre, à partir du dix-neuvième siècle, sous la menace des Peuls musulmans, éleveurs nomades et chasseurs d'esclaves, toutes les chefferies se sont transformées en places-fortes assiégées et se sont donc entourées, chacune, d'une muraille défensive. Pour les Mofu, le monde des hommes et celui du dieu et des esprits ont des structures pyramidales. En haut de la société des hommes est le prince. Viennent ensuite les clans nobles, les chefs de quartier (souvent héréditaires). Et tout en bas, les " gens de rien", appelés même, parfois, les "chiens", auxquels leur naissance interdira à jamais de jouer un quelconque rôle politique.
Les autochtones, c'est-à-dire les descendants des premiers arrivants, ont été privés peu à peu de leur pouvoir et de tout ou partie de leurs meilleures terres. Mais si leurs esprits de la montagne protecteurs (mbolom) ont dû céder la prééminence à ceux des envahisseurs, ils ont souvent, tout de même, conservé une importance certaine: un des deux hommes à tout faire du prince doit appartenir à un clan autochtone et un représentant de ce dernier joue obligatoirement, dans les cérémonies religieuses, un rôle indispensable dans lequel nul noble, ni même le prince régnant, ne peut le remplacer.
Le prince se distingue de ses "sujets" de diverses façons. Son "château" est presque toujours perché sur le plus haut piton possible, dominant ainsi l'habitat très dispersé du commun des mortels. Ce "château" est constitué de nombreuses maisons aux murs de pierres taillées et au toit très pointu de chaume: le prince, en effet, pratique la grande polygamie: autrefois, les princes avaient couramment une trentaine ou une quarantaine d'épouses. Or chaque épouse doit avoir sa cuisine personnelle où elle vit avec ses jeunes enfants (fort nombreux le plus souvent).
Il arrivait, d'ailleurs, que la place vînt à manquer sur le piton: les épouses devaient alors se contenter d'une cuisine pour deux... A toutes ces cuisines s'ajoutent la chambre du prince, l'imposante salle des greniers qui abrite aussi les autels des ancêtres princiers, une salle d'accueil pour les visiteurs, une cour où se déroulent diverses cérémonies, une porte, des couloirs, etc.
Le prince a de nombreuses terres cultivables qui sont travaillées par des corvées constituées à tour de rôle par la totalité des hommes d'un quartier de la chefferie, et par des groupes de jeunes selon leur classe d'âge.
Ces classes d'âge sont une des institutions les plus originales des Mofu. Tous les quatre ans (dans les trois grandes chefferies), ont lieu de grandes fêtes au cours desquelles les jeunes garçons (de huit à douze ans, de treize à dix-sept ans), puis les jeunes hommes (de dix-huit à vingt deux ans, de vingt-trois à vingt-sept ans) célèbrent les rites qui, à chacun de ces quatre stades, les intègrent peu à peu à la communauté. Dans ces classes d'âge, se mêlent, pour une fois sans aucune distinction, les fils du prince, des nobles et des "gens de rien".

Maître de la pluie

Dans l'ensemble, les trois plus jeunes classes d'âge et les adultes s'acquittent du " travail" pour le prince sans rechigner. Le prince, en effet, les paie en retour. Non pas en argent ou en nature (il y a parfois des, distributions, de bière de.mil faite par les épouses du prince), mais en protection. Le prince est l'intermédiaire obligé entre ses sujets et le monde invisible. Son esprit de la montagne (mbolom) personnel a le pas sur les esprits de la montagne des "sujets".
Sans son autorisation, nul dans la chefferie ne peut commencer les semailles ou les moissons de mil, ni entreprendre la fabrication de la bière. L'imprudent qui braverait ces interdits s'exposerait à de mauvaises récoltes ou à toute autre catastrophe majeure.
Le prince est l'intermédiaire obligé entre, d'une part, le dieu et les esprits, d'autre part, ses "sujets ". Mais son autorité vient, en tout premier lieu, de ses pouvoirs sur la pluie qu'il fait venir ou qu'il arrête à son gré grâce à ses nombreuses "pierres de pluies" ou à l'unique et redoutable " pierre de sécheresse" (la "pierre arc-en-ciel"). Cette capacité de faire pleuvoir est tellement importante que les " pierres de pluie" sont le symbole et le support du pouvoir politique. " Nous avons un bon prince: il a bien plu cette année ", commentent les "sujets".
En cas de pénurie de mil - la nourriture de base des Mofu - le prince distribue le grain de ses greniers à ses " sujets" dans le besoin. Mais ceux-ci doivent souvent lui rendre ultérieurement le double de la quantité "prêtée": Pourtant, si le prince a d'énormes greniers de mil remplis grâce aux corvées, il n'en mange lui-même que très peu: sa nourriture consiste surtout en viande de mouton ou de chèvre, signe de son opulence. Le fait que le mil prêté doit être souvent rendu au double n'empêche pas le prince d'être généreux et ressenti comme tel. Tout visiteur est nourri et le prince distribue assez souvent nourriture et bière. La générosité est d'ailleurs une qualité obligatoire pour un prince mofu. Ainsi prend-il dans son château, pour qu'ils y soient élevés, les orphelins sans famille et sans ressources.
Seul le prince peut autoriser la recherche et le jugement d'un coupable, et il se réserve de trancher directement certains cas, en général avec l'aide d'assesseurs choisis parmi les anciens dont le rôle n'est pas seulement figuratif. De même, lui seul peut ordonner à. ses hommes à tout faire ou aux chefs de quartier de "crier" pour dissuader les sorciers d'exercer leur maléfique pouvoir, ou pour marquer le début d'une des grandes fêtes annuelles ou quadriannuelles.
Le rôle que le prince doit obligatoirement jouer dans la proclamation des fêtes a conduit, il y a une dizaine d'années à une situation cocasse. Le prêtre de la mission catholique de Duvangar "annonçait" Noël. .Les anciens ayant fait remarquer que "pour être prince. il faut " crier" les fêtes religieuses le premier ", le prince de Duvangar - qui n'est pas chrétien - a fait "crier" la "fête de l'année" avec huit jours d'avance sur Noël...
Avec autant de femmes, les princes mofu ont forcément des dizaines d'enfants (120, dont 58
morts en bas âge pour le prince Bello de Wazang qui vécut de 1914 à 1980). Mais la succession va toujours au fils aîné, même si les anciens de son clan doivent donner leur accord, même si la jeune fille, toujours très jolie, à laquelle il est obligatoirement uni au moment de son accession au trône et qui s'appelle à vie "l'épouse de pouvoir " lui a donné des fils.

A moto

La théogonie des Mofu est pyramidale, comme la société humaine. Tout en haut est situé un dieu unique, grand dieu créateur, prince du ciel, sans l'accord duquel rien peut se faire, ni les interventions des esprits de la montagne, ni celles des esprits des ancêtres. Bien entendu l'esprit de la montagne et les esprits des ancêtres du prince supérieurs à ceux des "sujets",même si l'esprit de la montagne du clan autochtone a conservé un rôle assez important que le prince ne peut négliger.
Les administrateurs blancs (allemands puis français) n'ont pas compris grand-chose à cette société mofu et d'autant moins qu'ils montaient très rarement dans le montagnes. Depuis l'indépendance , les administrateurs camerounais ignorent tout autant le monde des Mofu Au point que ceux-ci les appellent "les Blancs Noirs"...
Il est honnête de reconnaître que de leur côté, les Mofu ne connaissent rien du monde des Européens Au cours d'un enterrement, . Françoise Vincent s'est fait dire par la veuve éplorée: " Tu ne peux pas comprendre. Vous, les Blancs vous ne mourez pas"! Au fil des les Mofu se sont pourtant habitués à elle. Ils la considèrent maintenant comme une véritable amie.
Tout est en train de changer
Autrefois, les princes mofus ne sortaient pratiquement jamais de1eur château et encore moins de leurs montagnes, à la grande fureur des administrateurs, blancs ou noirs, résidant dans la plaine (à Maroua). Depuis une trentaine d'années il y a une école religieuse dans chacune des trois grandes chefferies, plus une école laïque à Durum où les fils de prince, et d'autres enfants, vont étudier. Actuellement, le prince de Duvangar est inspecteur des écoles. Il sillonne sa circonscription à moto...

Yvonne Rebeyrol

(1) Jeanne-Françoise Vincent. vient de publier les résultats de ses études sur les Mofu dans Princes montagnards du Nord-Cameroun. édition L'Harmattan.