A portée de pirogue de l'île Macias-Nguema

Le Monde 12/03/1979

C'est parce qu'il était en butte aux tracasseries des jésuites espagnols que le pasteur ( Alfred Saker quitta l'île de Fernando-Poo, depuis lors rebaptisée Macias-Nguema, pour la baie! d'Ambas, où il créa Victoria. Cela se passait en 1845, à une époque où la compétition était extrêmement ! vive entre missionnaires catholiques et protestants, en Afrique comme partout à travers le monde. Ministre baptiste, sujet britannique, Alfred Saker fonda ainsi non seulement la première mission chrétienne de la côte camerounaise, mais également le premier établissement européen permanent au Cameroun (1).
Les activités d'Alfred Saker, qui passa trente années dans cette région du' globe, sont innombrables, et c'est grâce à son action personnelle que Victoria fut officiellement annexée à l'empire britannique, le 9 juillet 1884, par le consul E. M. Ewett. Ce dernier devait passer à la postérité sous le surnom de " Too late Consul.., une sorte de " Monsieur trop tard .., parce que les Allemands le devancèrent de quelques heures à Douala et purent ainsi y implanter le IIeme Reich.
Un modeste obélisque de basalte posé sur un socle de brique cuite commémore, au centre de la ville, le débarquement d'Alfred Saker. L'église qu'il a construite de ses mains est le plus vieil' édifice de Victoria. Saker, qui acheta au roi William de Déido un terrain pour y installer sa mission, était accompagné par un dénommé John Merrick. Missionnaire baptiste également, celui-ci était le fils d'un ancien esclave jamaïcain aux talents multiples. Prêtre, enseignant, explorateur, il fut le premier à faire l'ascension du mont Cameroun, dont les 4000 mètres dominent Victoria. Artisan, Merrick construisit une presse, sur laquelle furent imprimées les premières bibles traduites en langue douala et bimbia.
Comme Saker, Merrick venait de . l'ile espagnole de Fernando-Poo, puissante masse volcanique située exactement à 22 miles nautiques de Victoria. Lorsque la brume sèche ne bouche pas l'horizon, comme c'est fréquemment le cas en décembre par exemple, l'île est parfaitement visible de la côte camerounaise. De nuit notamment, on distingue sans aucune difficulté les lumières de la capitale, l'ancienne Santa-Isabel, rebaptisée Malabo. C'est parce que Malabo se trouve à portée de pirogue du Cameroun que le dictateur Francisco Macias Nguema, qui fait régner la terreur en Guinée-Equatoriale, a donné l'ordre de saisir ou de détruire toutes les embarcations privées.
Les habitants de l'île se trouvent ainsi dans l'impossibilité totale de fuir un pays qui vit à peu près coupé de l'extérieur depuis que la compagnie Cameroon Airlines a supprimé, en 1978, le vol hebdomadaire reliant Douala à Malabo. Les nombreux chalutiers soviétiques, qui croisent au large de Malabo depuis que le gouvernement guinéen a cédé la totalité des droits de pêche dans ses eaux territoriales, constituent autant de navires de surveillance assurant l'isolement complet des insulaires. Quant aux visiteurs étrangers, ils ne s'aventurent que rarement dans l'île depuis que certains d'entre eux ont été contraints de payer une rançon au gouvernement guinéen avant de pouvoir regagner leur pays (2).

Le repli de l'ile Macias-Nguema sur elle-même explique en partie le déclin du port de Victoria, resté très actif, dix ans après l'accession du Cameroun à l'indépendance. En effet, à l'époque où les manœuvres nigérians immigrés travaillaient encore sur les plantations de Fernando-Poo, il existait un mouvement constant de voyageurs entre l'île et le continent. L'ouverture, en 1969, de la route dite de la réunification, destinée à unir plus étroitement l'ancien Cameroun britannique à l'ancien Cameroun français, et reliant Victoria à Douala, a porté le coup de grâce aux activités portuaires et développé celles de la capitale économique du Cameroun, désormais toute proche.
Blottie au pied du mont Cameroun, dont le sommet reste à peu près toute l'année dissimulé par une abondante masse de nuages, la cité a conservé l'aspect colonial qui était le sien à la fin du siècle dernier. Le tracé de ses rues, le dessin de ses larges avenues plantées de manguiers, son vaste jardin botanique, certains de ses bâtiments administratifs, évoquent curieusement son homonyme, capitale de l'archipel des Seychelles, située dans l'île de Mahé, dans la partie occidentale de l'océan Indien.
Occupée dès 1887 par les Allemands, au moment de leur installation au Cameroun, la ville a conservé peu de souvenir de cette époque. La société missionnaire de Bâle, à laquelle les baptistes britanniques durent alors céder l'ensemble de leurs installations, n'y apporta pas de modifications profondes. Pourtant, les colonisateurs du IIeme Reich mirent en valeur le pays, y créèrent des plantations, ouvrirent une école technique destinée à initier les paysans Bakweri aux méthodes modernes de travail sur les plantations et bâtirent des édifices publics. La préfecture actuelle, construite sur des pilotis de brique et entourée de vérandas ouvertes au souffle de la brise océane, date de cette époque ainsi que l'hôtel Atlantique. Ce dernier a été installé dans les locaux d'un ancien hôpital de l'armée impériale, et est actuellement géré par un ressortissant allemand.
Mais lorsque, après le traité de Versailles de 1918, la France et la Grande - Bretagne reçurent mandat de ,la Société des nations sur le Cameroun, la circonscription de Victoria fut une des quatre cédées aux Britanniques. Ces derniers y laissèrent une empreinte profonde justifiant encore amplement le nom de la ville. En 1956, quatre ans avant la proclamation de l'indépendance de l'ancien Cameroun français. un Committee of ladies and gentlemen to promote friendship between french and british Cameroons (sic) fut créé à Victoria et milita en faveur de la réunification de l'ancienne colonie allemande. Neuf années plus tôt, l'administration britannique avait fondé la Cameroon Development Corporation, installée dans la banlieue résidentielle de Bota, où les expatriés avaient recréé avec obstination les paysages du Kent et du Surrey..
Au Head Office de la C.D.C. (prononcez Sidisi, les rares assistants techniques européens portent tous shorts kaki à longues jambes et bas de coton de même couleur. Les dimensions des vitres des bureaux et des villas sont celles des cottages anglais. Les gazons sont coupés ras et leur couleur émeraude s'harmonise parfaitement avec le vert plus crû des palmeraies et des cocoteraies. La majorité des édifices sont ventilés et non climatisés. L'homme chargé des relations publiques porte le titre de press officer et le protocole qui préside aux rapports avec les hauts fonctionnaires ou les agents d'autorité est beaucoup plus strict que dans 196 régions francophones du pays. . La C.D.C. a repris à son compte la gestion des plantations allemandes, confisquées à leurs propriétaires une première fois en 1918, puis définitivement en 1939. M. Ngu, directeur général, explique avec enthousiasme, dans un ,anglais châtié: "La compagnie est l'un des plus importants fournisseurs d'emploi du Cameroun. Elle compte vingt mille personnes et paie mensuellement 330 millions de francs C.F.A. (3) de salaires... Sur les 18000 tonnes de caoutchouc annuellement produites au Cameroun, 12000 proviennent des hévéas de la C.D.C. Sur 45000 tonnes d'huile de palme camerounaise, 25000 sont produites par la C.D.C. De 1977 à 1978, le chiffre d'affaires de notre société sera passé de 5,5 milliards à 7 milliards de francs C.F.A. et le bénéfice net de 1 milliard 200 millions â 1 mil-liard 600 millions... "
Interrogé sur les conflits sociaux, M. Ngu qui vient, juste avant' de nous recevoir, de tenir une réunion " de routine" avec les syndicalistes, répond en souriant: "Nous avons quelques grèves. Mais toujours rapidement et heureusement résolues... Rien de comparable en tous cas à ce qui se passe en France... "

APRES la C.D.C., c'est la Société nationale de raffinage (SONARA) qui constitue ici la principale source d'activités. Au cap Limbho, près d'une splendide plage de sable rouge que fréquentent chaque dimanche 1es habitants de Douala, on achève d'imposants travaux de terrassement. C'est là, à proximité des ruines d'un fortin et d'un cimetière allemands, que sera construite la raffinerie qui, dès novembre 1980, traitera le pétrole camerounais. - M. Pewzer. directeur général de la société dont le groupe Total est le chef de file. indique: " Les 600 000 tonnes de brut produites par les gisements. offshore" qui se trouvent au large de Victoria seront intégralement raffinées sur place. L'ensemble du projet représente 63 milliards de francs C.F.A. d'investissements... Toutes les mesures de lutte contre la pollution des eaux et de l'air, contre les odeurs et le bruit ont d'ores et déjà été arrêtées en fonction des progrès techniques les plus récents... " Ces dispositions sont heureuses, car d'ores et déjà, sans que la SONARA puisse être mise en , cause, - le site balnéaire de Mife Six ,est sérieusement pollué. A proximité immédiate des bungalows sèchent au soleil de nombreuses boules de goudron, semblables à des gros morceaux d'anthracite...

Mais c'est moins le développement proprement dit que les problèmes de transformation de la société qui lui sont directement liés - qui préoccupent les notables locaux. Dans cette agglomération de trente mille personnes, où la proportion de jeunes est considérable, les générations montantes sont turbulentes. Pour John Ebong Ngole, Senior Divisional Officer, préfet du département du Fako, " les classiques affaires de contrebande maritime ou d'immigration clandestine à partir du Nigéria sont- mineures, de même que les querelles tribales entre Bakweri et Bamiléké ". En revanche, constate le représentant du pouvoir central, " il est urgent de trouver des activités pour les jeunes ". Quant à Manga William, paramount chief de Bimbia, dont le blazer et la cravate à. rayures club viennent directement de Jermyn Street, il déplore: " L'autorité se perd. Autrefois, la population de Victoria faisait preuve d'une discipline exemplaire. Les missionnaires protestants venus de Fert1ando-Poo avaient le sens du commandement et leurs ouailles celui de l'obéissance... "

Philippe Decraene.

(1) Voir les articles Saker et Merrick de l'Historical Dictionary of Cameroon, de Victor T. Le Vine et Roger P. Nye, The Scarecrow Press, Metuchen, N. J. 1974.
(2) C'est ainsi que les occupants d'un hélicoptère appartenant à une compagnie pétrolière ayant fait un atterrissage forcé dans l'île à ]a suite d'une erreur de navigation aérienne ont dû, en 1978, acquitter une rançon avant d'être autorisés à repartir.
(3) 1 franc C.F.A.= 0,02 franc.