Paysans sans terre d’Afrique du Sud

Le Monde Diplomatique Sept 2003

Iniquité héritée de l’apartheid, la mainmise de la population blanche sur les terres en Afrique du Sud suscite la rancœur des familles noires paupérisées et provoque de vives tensions sociales. Contrairement au Zimbabwe, qui a procédé à une redistribution autoritaire des terres confisquées à des fermiers blancs, Pretoria a opté pour une réforme agraire « assistée par le marché ». Ce compromis politique se révèle peu efficace et favorise une minorité noire déjà intégrée.

Trois cases rondes et une petite maison de brique plantées sur trente mètres carrés de terre sèche. Pas d’eau potable, pas d’électricité. Il y a quinze ans que vit ici, dans la région du Kwazulu-Natal (Afrique du Sud), la famille Ntuli, soit une petite vingtaine de personnes, des femmes surtout, des enfants aux vêtements sales, des adolescents. Tous vivent des 650 rands (77,15 euros) par mois que le gouvernement verse à Sarah, la grand-mère, comme allocation de maladie.
Les quatre hommes valides cherchent du travail à Newcastle, la ville la plus proche. Au-delà du pont qui traverse la grand-route, de vastes champs de maïs sont arrosés en permanence par un système d’irrigation sophistiqué. La famille Ntuli, elle, se contente de remplir ses bidons d’eau à la rivière qui coule en contrebas de la route et recueille sa pollution. Le paysage est balisé de clôtures, de barbelés. A l’horizon, sur la ligne de crête, Sarah nous montre un petit tumulus : « C’est là qu’ont été enterrés nos ancêtres, mais nous ne pouvons pas y aller, le fermier nous l’interdit. » « Autrefois, explique la vieille dame au regard très patient, nous travaillions sur la ferme des Cilliers. Nous n’étions pas payés, mais nous étions autorisés à rester ici. Nous pouvions faire paître notre bétail autour de la maison. Le fermier nous donnait parfois 150 rands (18 euros) pour le mois. Tout cela est terminé. Depuis que le gouvernement a décrété que les ouvriers agricoles se trouvant sur les terres des fermiers blancs devaient toucher un salaire de 650 rands (77 euros) par mois, le baas (patron, en afrikaans) a décidé que nous devions partir, qu’il n’avait pas les moyens de nous payer. Nos trois vaches ont été confisquées et vendues. En principe, il nous est même interdit d’aller puiser de l’eau à la rivière. »
Moins de cinquante mètres séparent le modeste campement de la route où passent les pick-up des fermiers, les bus qui traversent le Kwazulu-Natal. Mais, sur ce sentier qui serpente à travers la broussaille, les garçons ne peuvent pas faire passer leur vélo ou leur moto : propriété privée.
Du reste, lorsque nous rejoignons la route, une femme guette notre retour. Téléphone cellulaire à la main, elle a déjà appelé son mari, son fils, la police. Elle éructe : « Que faites-vous sur ma terre ? A qui avez-vous demandé l’autorisation ? » Serait-il interdit de rendre visite à la famille Ntuli à son domicile, ces gens ne seraient-ils pas libres de recevoir qui ils veulent ? C’est alors que M. Mangaliso Kubheka, responsable national du tout nouveau Mouvement des paysans sans terre (MPST), perd patience : « La terre vous appartient peut-être, mais pas les gens qui s’y trouvent. Ceux-là sont des citoyens de la nouvelle Afrique du Sud, ils ont des droits. » Et de laisser échapper le fond de sa pensée : « D’ailleurs, lorsque vous êtes venus d’Europe, cette terre, vous ne l’avez pas amenée avec vous. »
Partout dans la région, les histoires se ressemblent : des familles noires, en majorité des femmes et des enfants, vivent sur de petits lopins de terre aux confins des vastes propriétés, et partout les relations avec les fermiers blancs se sont détériorées. Plusieurs d’entre eux ont été tués au cours des derniers mois, et du bétail a été volé. Pour M. Kubheka, il ne s’agit encore que de simple banditisme, mais qui s’explique par les tensions croissantes :« Alors que les fermiers blancs, durant des décennies, avaient bénéficié presque gratuitement du travail des ouvriers agricoles installés sur leurs terres, désormais ils assurent ne pas avoir les moyens de les payer. Ils les chassent donc, par familles entières, et embauchent des saisonniers, à la demande... »
Les « réserves de chasse », les « game parks », se multiplient, dans le Kwazulu-Natal comme dans toute l’Afrique du Sud : une fois qu’ils se sont débarrassés de leurs travailleurs, de nombreux fermiers installent sur leurs terres des crocodiles, des rhinocéros, des éléphants et ouvrent des parcs d’attractions à l’intention des touristes...

Un vaste mouvement de dépossession

Après neuf années de grâce, la patience des ruraux sud-africains pourrait trouver ses limites. Ils sont de plus en plus nombreux à rejoindre le MPST, fondé en 2002 par M. Mangaliso Kubheka. Ce dernier, après avoir eu des contacts avec son homologue brésilien, le MST, prône désormais des actions plus directes : « Nous désapprouvons les méthodes employées au Zimbabwe (1), où ce sont des fonctionnaires, des membres du parti, qui se sont approprié la terre redistribuée. Mais nous finirons nous aussi par recourir aux occupations. Déjà, nous allons créer l’armée des paysans sans terre, non pas pour attaquer qui que ce soit, mais pour nous défendre contre les compagnies privées de sécurité. Leurs commandos, engagés par les fermiers, harcèlent les travailleurs agricoles. Ils empêchent aussi les familles d’enterrer leurs morts sur des terres où elles ont vécu depuis des décennies. »
Si les fermiers refusent ce droit d’inhumation, c’est parce qu’ils savent que, par la suite, les familles pourraient l’invoquer pour réclamer le droit de revenir, ou de rester sur « la terre de leurs ancêtres ».
Dans la nouvelle Afrique du Sud, d’autres questions occupent l’actualité : l’épidémie de HIV-sida, qui affecte un adulte sur cinq (2), le rôle de puissance régionale que le président Thabo Mbeki veut assigner à son pays, le lancement du Nouveau partenariat pour le développement (Nepad). Cependant, la question de la terre demeure toujours la plus lourde des hypothèques de l’apartheid, même si, faute de relais politique, les travailleurs agricoles ne pèsent pas plus aujourd’hui qu’hier.
A travers tout le pays, le contraste demeure frappant entre, d’un côté, des étendues immenses, soigneusement clôturées, réservées aux pâturages, des cultures industrielles traversées par des routes en excellent état, et, de l’autre, des familles noires qui campent sur des parcelles minuscules. Au bout des pistes de terre, on retrouve ce qui reste des homelands d’autrefois, des terres usées, érodées, soumises à l’autorité des chefs traditionnels et que les hommes valides ont quittées pour les villes.
L’apartheid avait organisé les plus vastes mouvements de population et de dépossession du siècle dernier : entre 1960 et 1980, plus de 3,5 millions de Noirs avaient été chassés de leurs terres, relégués dans les « foyers tribaux » ou homelands ou dans les townships aux abords des grandes villes. Les Noirs, privés de terre, avaient ainsi cessé d’être des rivaux potentiels pour les fermiers blancs. Ils étaient devenus un réservoir de main-d’œuvre bon marché pour les fermes, les mines, l’industrie. Lors de son arrivée au pouvoir, en 1994, le Congrès national africain (ANC) s’était engagé à modifier un paysage où 60 000 fermiers blancs détenaient 87 % des terres cultivables tandis que des millions de Noirs se partageaient les 13 % restants. Nul n’ignorait que cette dépossession des Noirs, chassés de leurs terres ancestrales sans dédommagement ou compensation, n’avait pas été seulement le fait de la conquête coloniale ou de la guerre des Boers, mais qu’elle était le résultat d’une politique délibérément menée depuis 1913 (lorsque fut promulgué le Land Act). Après l’arrivée au pouvoir des Afrikaners en 1948, les homelands ou foyers tribaux furent créés, et l’Etat raciste accéléra les déplacements de population entamés depuis le XIXe siècle.
On aurait donc pu espérer que le nouvel Etat sud-africain, celui de la majorité noire, s’implique activement dans le démantèlement des iniquités du passé. Il n’avait cependant pas les moyens d’aller trop vite. En effet, l’une des clés du compromis passé entre le Congrès national africain (ANC) et le gouvernement de M. Frederik de Klerk était de ne pas s’aliéner la population blanche, et notamment les fermiers. Sans surprise, la réforme agraire, présentée comme une priorité par le ministre de l’agriculture de l’époque, M. Derek Hanecom, se révéla ambitieuse dans ses intentions mais modérée dans sa pratique. Elle comportait trois volets : la restitution des terres (Restitution of Land Rights Act, 1994), la réforme de la tenure, visant à assurer plus de sécurité aux locataires (Communal Property Associations Act, 1996) et la réforme agraire proprement dite (Labour Tenants Act, 1996, ainsi que Extension of Security Tenure Act, 1997).
La redistribution devait avoir pour objet de permettre l’accès à la terre aux groupes les plus désavantagés. Sur ce point, l’Etat, qui naguère avait été l’instrument de la confiscation de la terre, préféra renoncer à ses prérogatives et s’abstenir de tout redressement autoritaire. Il privilégia la réforme agraire dite « assistée par le marché », fondée sur le principe de la libre volonté des parties. Les cultivateurs noirs désireux de se porter acquéreurs pouvaient soit se lancer dans l’entreprise individuelle, à condition d’en avoir les moyens, soit former des groupes d’acheteurs, et cela afin de valoriser au mieux le subside de 16 000 rands (1 900 euros) promis à chacun par le gouvernement. En dépit de l’iniquité de départ entre les intervenants, le principe de base était donc la liberté des deux parties et le respect de la propriété privée.
Le programme de reconstruction et de développement promulgué en 1994 prévoyait de redistribuer 30 % des terres agricoles dans les cinq années à venir. Dès son accession au pouvoir, le gouvernement de la majorité noire a, dans les campagnes, multiplié subsides et allocations, créé des cliniques mobiles, ouvert des écoles, amélioré l’accès à l’eau potable (tout en faisant payer les consommateurs puisque la distribution d’eau a été privatisée). Cependant, les progrès ont été très limités : en juin 2000, sur 65 000 demandes de restitution, 6 250 seulement avaient abouti et 1 % seulement des terres avaient été redistribuées (3). En huit ans, 1 098 008 ha ont été transférés, soit 1,2 % des terres occupées par l’agriculture commerciale.
Quant aux victimes des déplacements forcés, après huit ans de réformes, 386 000 personnes avaient bénéficié des programmes de restitution. Mais, en réalité, il s’agissait plus souvent de citadins qui avaient reçu une allocation de 40 000 rands (4 750 euros) que de paysans sans terre. Les fermiers blancs, quant à eux, pouvaient réclamer jusqu’à 3 millions de rands par ferme cédée. En juin 2000, le gouvernement a cependant réitéré son intention de transférer 15 millions d’hectares au bénéfice des agriculteurs noirs au cours des cinq prochaines années, une promesse qui représente trois fois l’équivalent du budget prévu pour les acquisitions de terre en 2003-2004.
Cette perspective fait sourire M. Mangaliso Kubekha : « Bien souvent, lorsque nous signalons aux autorités qu’un fermier est disposé à vendre sa terre, en indiquant que des agriculteurs noirs sont prêts à relever le défi, nous n’obtenons pas de réponse. On nous dit qu’il n’y a pas d’argent, alors que le ministère de l’agriculture n’a même pas dépensé tous les fonds qui lui étaient alloués pour racheter des terres. »
La réalité, ainsi que le souligne une organisation comme l’Association for rural advancement (AFRA), qui lutte depuis vingt ans pour la réforme agraire, c’est que les priorités du gouvernement sont ailleurs. A Pietermaritzburg, au nord de Durban, M. Sanjaya Pillay, porte-parole de l’organisation, explique que « le gouvernement, au lieu de donner priorité aux pauvres, a choisi de parier sur les plus forts, ceux que l’on appelle les “fermiers émergents” ». Autrement dit, ceux qui recevront des crédits sont les fermiers commerciaux noirs, à condition qu’ils puissent apporter leur propre contribution, pour un montant de 5 000 rands (590 euros).
Ce qui exclut évidemment 70 % de la population rurale, considérée comme « pauvre », avec un revenu inférieur à 1 680 rands par an. Les plus entreprenants, ceux qui ont déjà accès aux sphères d’influence, seront les vrais bénéficiaires de la réforme. Pour les 7 millions de personnes vivant sur 65 000 fermes commerciales blanches ou les 12 millions de Noirs qui vivent dans les anciens homelands, il n’y a pas encore eu beaucoup de changement...
L’AFRA considère que « le principal acquis du nouveau régime, c’est d’avoir déracialisé l’iniquité. Certains fermiers noirs ont été cooptés par les Blancs. Leur réussite est mise en avant, il y a des exemples de monitoring (4), où les fermiers blancs “adoptent” et forment leurs compatriotes noirs ». Mais les paysans sans terre sont plus marginalisés que jamais, et aucune solution n’est proposée aux citadins qui, victimes d’un chômage évalué à 45 %, souhaiteraient revenir à l’agriculture. Pour M. Pillay, c’est le programme « Croissance, emploi et stratégie de la redistribution » ( Growth, employment and redistribution strategy, GERS) qui a fait dévier les intentions initiales vers la libéralisation, l’ouverture des marchés, la privatisation de l’eau... En fait, loin d’adopter un programme en faveur des pauvres, l’ANC a entrepris la modernisation du secteur rural, désormais centré sur les exportations génératrices de devises et la logique du marché. « Une réforme que les Afrikaners n’auraient pu réussir. »
COLETTE BRAECKMAN
(1) Lire « Bataille pour la terre au Zimbabwe », Le Monde diplomatique, mai 2002.
(2) Lire Philippe Rivière, « Vivre à Soweto avec le sida », Le Monde diplomatique, août 2002.
(3) Tom Lebert, Tinkering at the Edges, Land reform in South Africa, 1994 to 2001, rapport préparé pour la conférence internationale sur l’accès à la terre, Bonn, du 19 au 23 mars 2001.
(4) Sorte de compagnonnage, mélange de surveillance et d’assistance.