Nzeluni, village au bord de la crise alimentaire
Climat. Le nord-est du Kenya est particulièrement touché par la sécheresse.
Réunion au sommet lundi à Nairobi

Liberation 29/07/2004

Nzeluni (est du Kenya) envoyé spécial

«Aujourd'hui est un jour béni.» Une quinzaine de paysans chantent en travaillant. Bêches et pelles cognent le sol rouge durci par la sécheresse. Pas de quoi se réjouir pourtant. Ils ne dépensent pas leur sueur pour leurs petites exploitations, ils ouvrent un passage pour des véhicules. Après l'échec des dernières récoltes, c'est la seule activité qui leur reste dans le village de Nzeluni, à 3 heures de la capitale Nairobi. En échange de leur labeur, ils espèrent recevoir de la nourriture du gouvernement pour les aider à tenir le coup jusqu'aux prochaines récoltes, à partir de janvier. Voilà deux semaines, le président kenyan Mwai Kibaki a qualifié de «désastre national» la crise alimentaire frappant le pays. Il a appelé la communauté internationale à intervenir pour nourrir les 3 millions de Kenyans touchés.
«Regardez ce maïs, il va servir de fourrage pour le bétail.» Un fichu jaune sur la tête, Béatrice Mwanzi, 44 ans, pose sa bêche pour faire visiter sa parcelle de terrain. Les pousses desséchées n'ont atteint que la moitié de leur hauteur et le maïs n'est jamais sorti. «On a planté, mais il s'est très vite arrêté de pleuvoir. Ça ne peut servir qu'à nourrir les animaux.» Dans sa maison de deux pièces, Béatrice pointe le coin sombre où elle conserve d'habitude ses sacs de nourriture. Elle n'a plus rien. Alors, quand elle travaille sur la route, son mari fabrique des briques. Avec leurs quatre enfants, ils devront se serrer la ceinture, mais elle est fataliste. «Cette année est pire que les autres, mais on est habitués à subir la sécheresse.»
Même ceux qui ont trouvé des revenus de substitution vont connaître les vaches maigres. Au village, la plupart des commerces sont fermés. Mercy Mwende, mère de deux enfants, vend du maïs et des haricots, fruits de la récolte précédente qu'elle était parvenue à conserver : «Avant, je vendais le kilo de maïs pour 5 shillings (5 centimes d'euro), maintenant il coûte 17 shillings. Et le prix monte alors que les revenus ont diminué. J'employais des gens pour travailler dans mes deux champs, je n'ai plus rien pour eux.»
La cantine de l'école primaire (près de 300 élèves) est fermée. «On voit que les enfants perdent leur concentration, constate le directeur Mukindi Denson. Ils ont l'air ailleurs. Ils sont affaiblis. Mais ils continuent de venir.» Nzeluni se trouve dans un des districts les plus affectés du pays. Un tiers de ses 330 000 habitants devrait dépendre d'une aide alimentaire extérieure dans les six prochains mois. Le grand Nord et la région côtière ont aussi été touchés par la sécheresse. Et si le gouvernement a été critiqué pour la lenteur de sa réponse à la crise (une réunion sur le sujet est prévue lundi à Nairobi avec des représentants de l'ONU), les habitants savent se prendre en main. Avec les autres paysans de Nzeluni, Béatrice l'affirme : «Personne n'est jamais mort de faim ici.»
Alexis MASCIARELLI