NOLLYWOOD BOULEVARD ; L'INDUSTRIE DU CINÉMA AU NIGERIA

Le Monde 2 - 30/04/2005

On connaissait Hollywood en Californie, Bollywood à Bombay, voici Nollywood au Nigeria. Une industrie hyperprolifique capable de produire près de 1200 films par an. A Lagos, les polars ultraviolents et les comédies romantiques sont tournés à la va-vite avec des budgets dérisoires. Et le public africain s'en arrache les cassettes dans le monde entier. Le photographe Ludovic Carème a rencontré dans ce pays très religieux les plus grandes stars de Nollywood, des femmes qui ont trouvé dans le cinéma le moyen de leur libération.
Environ 1200 longs-métrages tournés chaque année. Des dizaines de stars au service d'une industrie qui emploie plus de 300000 per-sonnes et génère plus de 100 millions d'euros de chiffre d'affaires annuel. Mais les visages de ces acteurs ne sont connus que du seul public africain. Ils viennent du Nigéria, de Nollywood (contraction de Nigeria et de Hollywood). Ici, c'est l'envers de Bollywood, l'usine indienne du cinéma mondial: pas de gros budgets, ni de salles de cinéma d'ailleurs, pour cause d'insécurité chronique et de crise économique. En revanche, 67% des Nigé-rians possèdent des magnétoscopes. Car, à Nollywood, tout est filmé en caméra vidéo et commercialisé en K7 sur les marchés nigérians.
Surgies du pays le plus peuplé d'Afrique -120 millions d'habitants -, ces fantasques productions rayonnent sur tout le continent et au-delà grâce à la plus importante diaspora noire du monde. Produire une home-vidéo ne coûte que 222 euros la minute, soit 50 fois moins que pour un film réalisé au Burkina Faso. A Lagos, capitale économique du Nigeria et deuxième ville la plus peuplée d'Afrique, moins de deux semaines suffisent pour tourner un film et moins d'un mois pour le retrouver dans les boutiques du monde entier. Sur tous les tons et à toute vitesse, Nollywood mixe la culture de la mondialisation et la post-modernité nigériane: vaudou, pétrodollars et insé-curité. Après l'horreur et l'ultraviolence, la mode est aujourd'hui aux comé-dies romantiques et aux sagas évangéliques produites pour l'une des nations les plus pratiquantes du monde.
Dans cette industrie de l'urgence, à l'image du pire et du meilleur de l'Afrique urbaine, les femmes nigérianes ont trouvé un nouveau moyen de s'affranchir. Qu'elles soient costumières, productrices ou actrices, les his-toires de ces femmes sont autant de scénarios. A Nollywood, on trouve d'ex--étudiantes en droit enchaînant une dizaine de tournages par an, d'an-ciennes danseuses de musique traditionnelle fuji osant dévoiler leurs courbes malgré la pression religieuse des églises pentecôtistes, des doyennes de comédie yoruba passées par les pièces de Wole Soyinka, ou des starlettes spécialisées dans des rôles de bad girls qui leur collent à la peau. Mais aussi des musulmanes haoussa enfreignant, pour la passion du ciné-ma, la charia régulant le nord du Nigeria. Et évidemment des stars installées dans les quartiers très chics de Lekki, le Beverly Hills de la mégalopole nigé-riane. La plus grande de ces stars, Genevieve Nnaji, touche 17000 euros par film. Elle en a gagné plus de 150000 en 2004. Derrière elle, Rita Dominic, Ste-phanie Okereke, Bukky Wright, Shan George, Stella Damasus-Aboderin, Bimbo Akintola, l'explosive Cossy Orjiakor ou la nouvelle Grace Everly sont les autres têtes d'affiche les plus lucratives du moment.
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JEAN-CHRISTOPHE SERVANT

Sex-symbol. Ex-danseuse de clips de musique traditionnelle fuji, Cossy Orjiakor est aujourd'hui le sex-symbol de la home-vidéo nigériane. Et une cible des Eglises évangéliques du pays, qui accusent Hollywood de propager la pornographie.
Starlette. Grace Everly et ses amies, un dimanche après-midi à la plage, à Lagos. Avant de devenir une starlette de Hollywood, Grace vendait des oranges sur les marchés de la mégalopole aux 13 millions d'habitants.
Charia et cinéma . Sous le regard des almajirai, enfants mendiants des écoles coraniques, pause déjeuner lors d'un tournage àKano, au nord du Nigeria. Les films haoussa de cette région musulmane, où a été instaurée la charia, sont diffusés dans tout le Sahel.
Tournage. Plateau de tournage à Lagos d'un film de Chico Ejiro, alias Mr Prolific, le plus rapide réalisateur de Nollywood et l'un des pionniers de la home-vidéo nigériane.
Femme fatale. Spécialisée dans les rôles de femmes fatales, l'actrice Kate Henshaw-Nuttal a tourné près d'une centaine de films en cinq ans.
Piratage. A Lagos, le marché aux cassettes d'Idumota, labyrinthe de films piratés et de home-vidéos, est le cœur du systeme Nollywood. Chaque semaine, une dizaine de nouveaux films nigérians y sont commercialisés avant d'être distribués dans tout le pays.
Bad girl... Dans le quartier de Surulere, haut lieu des producteurs de Lagos, l'actrice Gloria Anozie-Young pose devant son domicile. Spécialisée dans les roles de bad girls et de prostituées, elle a du mal a se défaire de cette étiquette.
De Nollywood à Hollywood. Un tournage à Lagos avec Geneviève Nnaji, l'actrice la plus cotée de Nollywood : 17 000 euros par film. Connue tout autant a Atlanta qu'à Freetown, Genevieve ambitionne désormais de s'attaquer à Hollywood: " Nos acteurs n'ont rien à leur envier. "
Superstar. Geneviève Nnaji donne rendez-vous dans le quartier de Lekki, le Beverly Hills de Lagos.
Ludovic Carème