NIGERIA • Une culture africaine regonflée à bloc

Courrier International 10/07/2008

Grâce à leur cinéma, à leur littérature et à la mode, les Nigérians sont parvenus à redonner à l’ensemble de l’Afrique des valeurs communes.

L’industrie cinématographique nigériane a produit en 2007 près de 1 200 films. Un chiffre probablement inférieur à la réalité, vu le nombre de DVD exposés dans les vitrines et sur le trottoir. On a l’impression qu’ils sortent par millions. A l’instar de l’attraction exercée par une planète s’approchant de notre Terre, ils influent sur tout, économie, vie personnelle, accents et perceptions du monde. “Ils évoquent des histoires africaines, c’est pourquoi les gens les aiment tant”, estime le propriétaire d’un magasin de Kampala [capitale de l’Ouganda]. “Environ la moitié des DVD que nous avons en stock sont des films nigérians”, assure-t-il.
Nollywood a sa galaxie de stars, sur lesquelles circulent les rumeurs les plus folles, et dont la vie est suivie avec passion par les fans, dans le plus pur style de Hollywood. Et, comme Bollywood, Nollywood a sa recette du film à succès : intrigue enlevée et prévisible, avec un début et une fin tendus. On y trouve également de la sorcellerie. La chrétienté se heurte à la tradition, et la culture africaine au mode de vie euro­péen. Ce sont pour la plupart des productions à petit budget, de qualité médiocre, qui exploitent à fond des thèmes à sensation (sexe, criminalité, drogue et familles éclatées).
Nollywood, en contribuant à forger l’image identitaire noire, est devenu le vecteur culturel le plus puissant depuis l’arrivée du christianisme. L’homme noir incarne l’action, le héros à la vie pleine se retrouve au centre d’un monde entièrement noir. A l’évidence, les millions de personnes qui regardent les films nollywoodiens ressentent quelque chose que ne leur offre pas Hollywood. L’effet à terme de ce phénomène va au-delà de ce que les panafricanistes d’il y a trente ans auraient jamais osé rêver. En un rien de temps, ces films ont délimité le monde africain. Il y a encore peu, les experts considéraient que ce dernier était en pleine crise existentielle. Les Africains étaient avides de produits occidentaux, qui leur servaient à se mettre en avant. Le cinéma a joué un rôle important à cet égard : en montrant des personnages au teint clair et aux cheveux longs, il poussait les Africains à se blanchir la peau et à se défriser.
Dans un monde constitué d’Etats, qui aurait cru que le Nigeria, qui a souvent été l’incarnation même de l’Etat défaillant, soit capable d’engendrer un tel mouvement. Et c’est là tout le paradoxe. Alors qu’il entame sa cinquième décennie d’indépendance, son originalité commence à se dessiner. Le style nigérian a indéniablement imprimé sa marque dans la littérature, les sports, la mode, la criminalité et maintenant le cinéma. Dans les années 1950 et 1960, alors que l’impérialisme culturel européen semblait triompher en Afrique, que Shakespeare était le dramaturge in­contournable et Dickens le grand romancier, le Nigeria nous a donné Chinua Achebe et Wole Soyinka. A partir des années 1970, le vêtement nigérian a commencé à conquérir le continent et à traverser l’Atlantique, s’imposant comme LA mode noire. Vers le milieu des années 1990, les footballeurs nigérians ont donné le coup d’envoi de l’invasion des stades européens, lesquels ne cessent depuis de devenir de plus en plus noirs.
Une population importante, du pétrole, le fleuve Niger et ses terres fertiles… on a cité tous ces facteurs pour expliquer cette énergie créative. Mais l’Afrique occidentale tout entière possède un riche patrimoine culturel qui, dans d’autres colonies, a été détruit. La fin de l’ère coloniale, il y a un demi-siècle, a coïncidé avec l’essor de la littérature africaine. Des noms comme Achebe, Mongo Beti, Nuruddin Farrah sont apparus. Mais ils ont disparu avant les années 1960. Alors que le Kenya ou l’Ouganda affichaient un auteur ou deux tout au plus, le Nigeria disposait d’Achebe et de Soyinka, sans compter d’autres calibres. La complexité de l’œuvre de Soyinka l’a placé en première ligne de la littérature non seulement africaine, mais internationale. Il brille par ses fines références à Oshun [dieu yorouba] et par sa langue colorée entremêlant drame, comédie et tragédie.
Etaient-ils plus doués ? Non. Ils bénéficiaient du fait que les cultures précoloniales développées par leurs peuples sont restées, à ce jour, intactes. Aux quatre coins du Nigeria, des festivals culturels annuels constituent un riche patrimoine de types, de symboles, de langues, de récits et de tragédies dans lesquels les Nigérians créatifs puisent à l’infini. L’ancienne capitale, Ife, conserve l’immense prestige, le charme pittoresque et les rites qu’on trouve dans toute la vieille Afrique. Les processions des ooni [rois d’Ife] sont d’extraordinaires cortèges de serviteurs, de joueurs de tambour et de flûte, chacun portant un costume définissant son rang et son statut. Les gardes en habit chamarré du palais de l’émir de Zaria, les figures masquées des mascarades d’Oyo sont plus que des curiosités éphémères. L’art théâtral existe depuis longtemps au Nigeria, et les marionnettes amanikpo ont été les précurseurs de l’œuvre dramatique de Soyinka. Le Nigeria possède donc un patrimoine culturel très riche, présent dans toutes les acti­vités quotidiennes.
Ce que l’Afrique était, telle qu’elle a été préservée en Afrique occidentale, est vraiment agréable à regarder. Les sculptures en bronze du Bénin sont, de nos jours, vendues au marché noir dans le monde entier. La technique de moulage “à la cire perdue”, aujourd’hui largement utilisée dans les industries de pointe pour créer des pièces complexes pour les moteurs à réaction, par exemple, a vu le jour sur la côte méridionale de l’Afrique occidentale.
Les figures en terre cuite du sud du Nigeria soutiennent la comparaison avec les plus belles œuvres internationales. Très souvent, on voit des cinéastes, des acteurs et même des producteurs qui s’inspirent de ces rituels et intègrent à leurs œuvres ces traditions admirées dans le monde entier.

David Kaiza
The East African