Niamey : quand les bidonvilles mangent les arbres

LE MONDE | 01.02.07 |

Les jeunes filles font cercle autour des visiteurs, à deux pas de leur "hangar", une case de paille qui leur tient lieu de logis. La lune commence à monter sur le bidonville de Tallagué, à Niamey, la capitale du Niger, où des paillotes s'éparpillent au milieu des tas d'ordures. Les filles sont les dernières arrivées au camp, elles viennent d'Attaloga, dans la région de Filingué, à une centaine de kilomètres de Niamey. "On a suivi les traces de notre grand-père qui est là depuis huit ans, dit Mariana Hinssa. Cette année, le déficit céréalier a été énorme, nous n'avions plus de quoi survivre au village. On a décidé de se rabattre sur la ville pour faire des petits métiers, pouvoir se payer quelques fripes et envoyer un peu d'argent au village." Elles sont arrivées avec leur seul baluchon, ont emprunté de l'argent pour acheter les cordes nécessaires à la fabrication d'un hangar, et pour le secco, les nattes de paille servant à confectionner les cases.

Niamey

Certaines filles ont déjà trouvé du travail comme domestiques en ville : elles sont payées 6 000 francs CFA par mois (9,15 euros) et elles peuvent rapporter leur repas. Le soir, elles rassemblent ce qu'elles ont à manger et le partagent. Elles sont dix-sept, qui s'entassent pour dormir dans le hangar de paille d'une dizaine de mètres carrés. Quelques-unes sont mariées et ont des enfants - les maris sont partis et il y a peu de chance qu'ils reviennent un jour.

Mariana et ses soeurs, cousines, nièces, ne sont que les dernières arrivantes de la cohorte du dénuement qui survit à Niamey, dans ce pays classé comme le plus pauvre du monde par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) dans son dernier rapport annuel. Plus de 30 000 miséreux ont installé des villages de fortune dans la "ceinture verte" qui entoure la capitale, une forêt de 1 kilomètre de large. A l'ombre des margousiers, les cases restituent l'atmosphère de la campagne, entre les femmes qui pilent le mil, les marmots qui courent ici et là, et les chèvres qui déambulent. Mais partout les ordures - surtout des sacs de plastique, seuls détritus que ne savent pas récupérer les hommes ni les bêtes - rappellent que l'on n'est pas vraiment dans la brousse.

Depuis peu, des fils de fer barbelés accrochés à des poteaux de ciment blanc et rouge dessinent les frontières du nouveau conflit entre les habitants des bidonvilles et les autorités. "On va tout baliser et grillager, avertit Ibrahim Maman, le directeur de l'environnement pour la région de Niamey. Après le balisage, viendront le déguerpissement, le nettoyage des ordures, puis la replantation des endroits dégradés. Ensuite, nous lancerons des appels d'offres pour créer des activités de loisir afin qu'il y ait une occupation permanente de la ceinture, et que cela génère un revenu pour les collectivités."

Le "déguerpissement", c'est-à-dire l'exil forcé des occupants sans titre, ou "l'urbanisme au bulldozer", selon une formule répandue en ville... L'enjeu n'est pas mince : le maintien d'une barrière verte dans un pays soumis à une désertification intense. Dans les années 1960, les autorités avaient lancé la plantation d'une grande ceinture végétale en arc de cercle autour de Niamey, afin de la protéger de l'harmattan, le vent sec du nord, et maintenir un grand "poumon vert" à proximité de la capitale.

Pendant une vingtaine d'années, le travail a avancé régulièrement, conduisant à une belle forêt de margousiers - un arbre d'origine indienne qui s'adapte parfaitement au Sahel - de 2 500 hectares, 25 kilomètres de long sur 1 kilomètre de large. Les photos aériennes montrent ainsi que Niamey, avec sa ceinture verte et les nombreux arbres plantés dans ses rues, est la zone la plus boisée de la région. Mais la pression de la pauvreté risque de ruiner cette forêt, dans un conflit dramatique entre contrainte sociale et besoin écologique.

Il y a vingt ans, la ceinture verte était loin de la ville. Mais celle-ci, dont la population croît de plus de 4 % chaque année, ne cesse de s'étendre. "Avant, personne n'allait là-bas, dit Adam Abdou, urbaniste à la Communauté urbaine de Niamey. Mais, depuis les années 1990, le front urbain a rattrapé la ceinture verte et l'a même sautée par endroits."

La pauvreté, combinée à la croissance démographique la plus élevée au monde, a conduit les paysans vers la ville, dans les nouveaux lotissements ou, pour les plus misérables, dans les bidonvilles de la ceinture verte. Les premières arrivées ont commencé avec la grande famine de 1984-1985. Puis "l'ajustement structurel", prôné par le Fonds monétaire international (FMI), a commencé à chasser les employés des entreprises d'Etat, comme Noamou Magé, qui vit dans le bidonville face au quartier de Tallagué.

"J'étais ouvrier à la Société nigérienne de textile, où je gagnais 70 000 francs CFA (107 euros) avec les heures supplémentaires. C'était un bon salaire, presque autant que celui d'un instituteur, explique l'employé. J'ai été licencié en 1999, après la privatisation de l'entreprise. Je n'ai plus eu de revenu : la compensation qu'on a obtenue - 1 million de francs CFA - a été absorbée par les dettes qu'on avait à l'égard de l'entreprise." Et notamment l'achat à crédit d'une moto, recommandée par l'entreprise pour que les ouvriers arrivent plus rapidement au travail. Au lendemain du licenciement, son bailleur l'a sommé de quitter sa maison dans les deux jours. "J'ai été voir le propriétaire de ce champ, il a bien voulu me louer l'espace pour mes trois cases, 1 000 francs CFA (1,50 euro) par mois chacune."

Maintenant, ce sont les campagnards qui alimentent le flux, comme les filles d'Attaloga. Ils venaient d'abord pour "l'exode" saisonnier, la période après la saison des pluies où il n'y a pas grand-chose à faire au village : en ville, ils occupent des petits emplois, manoeuvres, portefaix, commerces ambulants. Et, peu à peu, ils prennent l'habitude de ne plus revenir au village.

Dans les bidonvilles, les conditions sanitaires sont très mauvaises : il n'y a pas d'eau disponible, pas de sanitaires, les ordures s'accumulent - les bennes municipales viennent souvent se vider aux abords mêmes des cases -, la délinquance se développe : prostitution, jeux de hasard - le "tchatcha", sorte de loterie de cartes très populaire -, commerce de hachisch, etc.


De surcroît, les bidonvilles entraînent une dégradation des plantations, le bois étant souvent coupé pour être revendu en ville ou simplement pour cuire le repas quotidien. "Toutes les cases sont faites avec du bois prélevé sur la ceinture, affirme Ibrahim Maman, le directeur de l'environnement. Ceux qui n'ont pas d'autre revenu l'exploitent frauduleusement. La brigade forestière fait des rondes deux fois par semaine : en 2005, elle a ramassé 612 coupe-coupe, et 29 personnes ont été déférées au parquet."

Mais les squatteurs ne sont pas les seuls à dégrader la ceinture verte, dont 400 hectares ont déjà disparu. "Auparavant, le produit de la vente des parcelles à lotir allait à la Caisse de prêt aux collectivités territoriales, qui finançait les équipements nécessaires aux terrains vendus, comme l'adduction d'eau ou les écoles, dit l'urbaniste Adam Abdou. Mais à partir de l'ajustement structurel, cette caisse a eu des difficultés et, au lieu de lui verser le produit de la vente des parcelles, les collectivités, manquant elles-mêmes de ressources, l'ont utilisée directement comme la source de revenus la plus disponible."

Une intense spéculation foncière s'est ainsi développée, poussant les communes qui composent Niamey à vendre les terrains non plus en fonction des besoins, mais pour s'assurer des ressources. La ceinture verte est un espace sur lequel elles lorgnent avidement. L'Etat lui-même est entré dans la danse : faute de pouvoir payer les salaires de ses fonctionnaires, il a commencé en 1997 à donner des parcelles autour de la ceinture verte pour couvrir les arriérés de salaires des fonctionnaires.

La forêt de Niamey résistera-t-elle à ces pressions multiples ? Les urbanistes cachent à peine leur envie de l'occuper. "On pourrait y construire des écoles, un hôpital, des grands équipements, suggère Adam Abdou. Cela ne peut rester un espace contemplatif." "Il faudrait faire une ceinture verte beaucoup plus loin, explique Haïdara Abdoulaye, secrétaire général de la Communauté urbaine de Niamey, et limiter définitivement la taille de la ville." Une solution qui, de facto, avalise la disparition du parc périphérique. L'Etat n'est pas d'accord : "Cette idée d'une deuxième ceinture verte est une dérive, déclare Ibrahim Maman. Celui qui n'a pas su conserver un acquis ne peut pas en créer un autre."

Les autorités sont toutes d'accord sur un point : le départ des squatteurs. "On va préparer un lotissement pour les gens, dit Haïdara Abdoulaye. Ceux qui ne pourront pas payer retourneront au village." "Retourner au village ?, rétorque Arouna Seydou, un leader des habitants, qui mène la résistance. On ne peut contraindre quelqu'un qui a fui la misère à y retourner s'il sait que rien n'a changé." Le coeur du problème est là : la misère est si grande dans les campagnes que l'on est encore mieux en ville, quelles que soient les conditions.

Pour sauver le poumon de Niamey, il faudrait recréer du travail au village. "Le milieu rural est totalement délaissé, dit Moussa Tchangari, directeur de la radio Alternative et figure de l'opposition. Dans un pays à 80 % rural, quand l'Etat ne soutient pas l'agriculture, ça ne va pas."

Hervé Kempf