AFRIQUE DU SUD • Ne confondez pas Soweto et zoo !

Courrier International 18 sept. 2007

Les cars de touristes qui viennent observer les tristes conditions de vie des habitants des banlieues noires suscitent de la colère chez ces derniers. On peut les comprendre, estime un éditorialiste sud-africain.

Soweto n'est pas un zoo créé pour le plaisir des petits Blancs, lance ce brother ["frère", comme s'appellent souvent les Noirs entre eux], furieux. Cette sortie, c'est sans moi. Les petits Blancs iront tout seuls."

Cet échange a été entendu, il y a quelques semaines, dans un fast-food de Johannesburg. L'homme, un "black diamond" ["diamant noir", surnom donné à la classe moyenne noire] qui, au vu de sa tenue, doit être cadre d'entreprise, déclare à ses interlocuteurs qu'il ne se joindra pas à ses collègues blancs pour une visite de Soweto.

"Mais bro', lui répond un comparse plus calme, ainsi, ils voient comment vivent les nôtres." L'autre ne veut rien entendre. Pour lui, si les petits Blancs veulent savoir comment vivent les Noirs, ils n'ont pas à faire un circuit en bus qui ne les mène que dans les coins "présentables" de Soweto. A ses yeux, ces visites des townships sont le summum de la condescendance. Il poursuit : "Vous avez déjà vu des Noirs faire le tour de Sandton en bus pour visiter le quartier [l'un des plus huppés de Johannesburg] ? ‘Messieurs dames, sur votre droite, une demeure de style Tudor. Celle-ci, sur votre gauche, rappelle beaucoup l'architecture coloniale du Cap. Là, vous avez une piscine. Si les Blancs adorent les piscines, c'est que, contrairement à nous les Noirs, ils savent nager.'"

Ce que voulait dire ce brother énervé, c'est que les Noirs savent comment vivent les Blancs parce qu'ils vont prendre un verre dans des pubs blancs, travaillent dans les jardins des Blancs, cuisinent pour des Blancs, lavent le linge de Blancs, etc. D'une certaine façon, les Noirs ont réussi à s'intégrer dans les banlieues résidentielles. Mais, de l'autre côté, aucune réciprocité.
Cette conversation m'est revenue à l'esprit cette semaine en lisant deux articles sans rapport, sur des personnes agressées par des animaux dans deux réserves du pays. Le premier racontait l'attaque d'une voiture par un lion, qui a réduit ses pneus en lambeaux, au Lion and Rhino Park de Krugersdorp. Le second s'intéressait à Lawrence Anthony, un défenseur de l'environnement, qui avait "bien failli être tué au cours d'une terrible agression par un éléphant fou furieux". Le quotidien racontait comment l'animal avait chargé le Land Rover de la victime et l'avait frappé violemment. Notre brave Lawrence Anthony y était dépeint en héros, et l'éléphant en vilain méchant.

Pourtant, mon affection va aux animaux qui vivent dans ces réserves. On ne les laisse pas apprécier leur solitude : un 4 x 4 peut débarquer à tout bout de champ au beau milieu de leur habitat, troublant leur tranquillité et leurs amours.

Imaginez un instant : vous êtes chez vous, dans l'intimité de votre foyer, en train de faire l'amour à votre épouse, et voilà qu'un car de tourisme rempli d'animaux se gare devant chez vous et que ses occupants se mettent à lorgner dans votre chambre, pendant que M. Lion, le guide, pérore : "Mesdames et messieurs, admirez donc la façon dont s'accouplent les humains."
Laissez donc les animaux tranquilles ! Si, de tout votre cœur, vous voulez vraiment les comprendre, vous devez… Ah, attendez. Et d'abord, pourquoi voulez-vous les comprendre ? Laissez-les s'accoupler, rester entre eux, manger les plantes et se dévorer les uns les autres. C'est pour cela qu'ils sont faits : manger de l'herbe et se manger entre eux. Et mourir. Pas pour être observés dans des zoos et des réserves. C'est pour cette raison, je crois, que de temps à autre ils perdent les pédales et s'en prennent à quelques "amoureux de la nature".

Je crois que de nombreux habitants de Soweto, comme les animaux des réserves, en ont assez de ces cars de tourisme remplis de gens qui regardent timidement à travers les vitres, prennent des photos et disent des trucs du genre : "Oh, que c'est triste, regarde donc ce négrillon qui a la morve au nez. T'imagines depuis combien de temps il n'a pas fait un repas équilibré ?"

Il doit bien y avoir d'autres moyens de connaître les habitants des townships que de visiter leurs quartiers en bus ou de les prendre en photo sans leur demander leur avis, comme s'il s'agissait d'animaux. Et même les animaux en arrivent parfois à se mettre en colère.

Fred Khumalo
Sunday Times