MUTEBI II couronné

Le Monde 04/08/1993

"Je n'espérais pas un tel jour " confie la princesse Nabaloga sœur aînée de Ronald. Muwenba. Mutebi, au soir du couronnement de son frère, sacré trente-sixième roi des Bagandas. "Mon rêve le plus profond devient réalité ", avoue Silvester Mayambalat chef de district à Buddo Hill, la colline royale où se déroulent les cérémonies marquant la restauration de la royauté bagandaise samedi 31 juillet soit vingt-sept ans après son abolition. "Nous savons désormais que l'impossible : peut devenir possible ! "t s écrie le maître d'œuvre des cérémonies, le professeur Ssemalcula-Kiwanulca, de l'université Makerere.
. Ce jour-là les invités étrangers ont été témoins d'une des réalités africaines: le profond attachement d'un peuple à la royauté. Le couronnement traditionnel s'est déroulé à l'endroit même où le roi Kintu, fondateur du royaume du Baganda, s'était fait introniser, au début du quatorzième siècle, après avoir défait le tyran Bemba.
Avant l'aube, Mutebi a rejoué cette bataille avant de se rendre au lieu-dit de Naggalabi. Là, le gardien des lieux l'a dépouillé de sa toge de prince, taillée, comme les habits ancestraux, dans de l'écorce. Mutebi a revêtu de nouvelles capes, offertes en signe d'allégeance par les représentants des cinquante-deux clans bagandais. Il a fait mine d'abattre le jeune bœuf qu'on lui présentait, puis a prêté serment, une lance et un bouclier à la main, s'engageant ainsi à nourrir et à protéger ses sujets.
C'est le chef des Nkima (singes), le clan de sa mère, qui a déposé la couronne sur sa tête, tandis que ses conseillers se prosternaient de tout leur long.
La filiation matrilinéaire des rois bagandais et la tradition qui leur interdit de se marier au sein de leur propre clan permettent à cha-que famille d'espérer produire un jour un monarque. Peut-être est-ce là le secret de la longévité de la dynastie bagandaise.
Sous un ciel soudain noirci par l'orage, alors qu'un vent violent faisait trembler les arbres centenaires de la colline, le couronnement a été annoncé au monde par un roulement de tambour auquel a répondu la clameur des centaines de milliers de personnes venues célébrer, dans une ferveur quasi religieuse, le retour du kabaka (roi).

Des cérémonies œcuméniques

Mutebi II est alors sorti de l'enceinte royale, juché sur les épaules d'un homme du clan Embogo (buffles), et suivi par la princesse Nabaloga, assise à sa droite durant toute la cérémonie. Selon la tradition, elle partagera le pouvoir avec son frère. Ce dernier a traversé une foule en délire avant d'entamer la partie religieuse de son intronisation.
Après avoir été couronné par le chef de son clan, il devait l'être par le chef de l'Eglise protestante d'Ouganda. Les dignitaires catholiques, orthodoxes et musulmans assistaient à cette cérémonie somme toute œcuménique, tant du point de vue religieux que du point de vue ethnique. Les souverains des trois autres royaumes du pays (Bunioro, Toro, Ankde) ainsi que le chef des Basogas avaient été invités aux côtés de la famille royale du Swaziland. Chose plus rare encore, des danseurs acholis, une tribu du Nord, ont présenté leurs hommages au nouveau souverain. Le président Yoweri Museveni, chaleureusement applaudi par une foule visiblement reconnaissante, était au premier rang. Le chef de l'état a voulu la restauration de la royauté bagandaise au nom de la renaissance culturelle de l'Ouganda. .
Emporté par son enthousiasme, un serviteur du roi hurle à l'adresse du président: " Nous n'avons pas besoin de multipartisme 1" Celui qui a renversé le régime pluraliste du président Milton Obote en janvier 1986, après six ans de guérilla, ne craint pas d'affirmer publiquement que les Ougandais ne sont pas encore mûrs pour un système réellement démocratique. Il rappelle volontiers que les rivalités échevelées des partis, depuis l'indépendance, ont profondément divisé le pays.
Pressé par le Congrès du peuple ougandais (CPO, protestant) et le Parti démocratique (PD, catholique) d'abolir son système sans parti - les candidats aux élections se présentent à titre individuel -, le chef de l'état s'est réservé la possibilité de convoquer un référendum dans les mois prochains pour demander aux Ougandais s'ils souhaitent un retour immédiat (sous-entendu: ou différé) du multipartisme. A en croire les observateurs, il n'est pas sûr que le " oui"l'emporte, tant la population a été marquée par les rivalités ethniques, et surtout religieuses, entre le CPO et le PD.
En restaurant l'autorité culturelle du roi, Yoweri Museveni porte définitivement l'estocade à Milton Obote, qui avait aboli les monarchies en 1967. Et, du même coup, il tente de s'attacher le soutien des Bagandais (25 % des 16,5 millions d'Ougandais) dans la perspective d'un référendum ou d'un retour au pluripartisme d'ici un an. L'Assemblée constituante, qui sera élue dans quelques mois, n'aura pas eu à statuer sur la question.

"Une bonne opération à court terme"

Selon certains, le geste du président est l'aboutissement d'une promesse qu'il avait faite à Mutebi, lorsque celui-ci lui avait rendu visite alors qu'il guerroyait encore contre le régime Obote à partir du pays bagandais. " C est une bonne opération à court terme, estime un diplomate occidental, mais d'ici quelques années il risque d'être confronté aux monarchistes radicaux qui rêvent d'un retour à l'ordre ancien dans lequel le roi retrouverait ses pouvoir d'antan, au besoin dans un cadre fédéral. "
Le Conseil national de résistance (CNR, Parlement) a voté, début juillet, un amendement à la Constitution autorisant la restauration des royautés et la restitution de leurs biens confisqués en 1966. " Nous avons besoin de raviver nos traditions culturelles " expliquait alors le chef de l'état, en évoquant néanmoins l'inopportunité des rêves de grandeur inutiles et de la glorification d'un supposé âge d'or "incapable de nous protéger de l'envahisseur étranger".

Double allégeance

Pour l'heure, le roi des Bagandais a récupéré ses propriétés foncières, aujourd'hui occupées par des milliers de paysans, ainsi que le palais de Bulangé, à Kampala, où l'armée s'était installée pendant vingt ans. Quant au palace de Lubiri, l'état-major militaire a promis de s'en retirer d'ici quatre ans, lorsqu'un nouveau quartier général aura été bâti.
Plus que de voir les autres tribus réclamer davantage d'autonomie au gouvernement central, le président Museveni doit aujourd'hui se méfier des conservateurs bagandais. Certains d'entre eux se sont déjà élevés contre cette restauration en demi-teinte, qui confine le roi dans un rôle culturel alors qu'autrefois " sa parole était loi ". D'autres, plus discrets, affichent leur satisfaction, mais précisent en aparté que " la reconquête du pouvoir politique se fera graduellement ". Le camp des modérés estime pourtant que la Constitution de 1962 contenait déjà les germes d'un conflit monarco-républicain, puisqu'elle accordait une certaine autonomie aux anciens royaumes et la présidence de l'état au puissant roi du Baganda de l'époque, Mutesa II, qui avait, de plus, créé son propre parti.
Même les Bagandais, qui veulent voir désormais une complémentarité entre le roi et le président, paraissent embarrassés lorsqu'ils expliquent la double allégeance à laquelle ils sont confrontés. D'autant qu'ils retirent de leur longue histoire, et de leur dynamisme économique, un sentiment de supériorité qui invite à " montrer l'exemple". Mutebi II semble vouloir limiter son rôle au domaine culturel et ne pas interférer avec les autorités civiles du pays. Mais il est difficile de prévoir quelle tendance l'emportera au sein du Lukkiko, le Parlement bagandais, véritable centre du pays, même si le président Museveni a clairement fixé les limites de la restauration de la royauté.

Jean Hélène