LE MONDE DIPLOMATIQUE | Mars 2005 |
Africaines contre l’excision
Quel meilleur argument
contre les mutilations sexuelles que le film poignant du cinéaste sénégalais
Sembene Ousmane (1) mettant en scène la révolte des victimes !
Selon les rapports d’Amnesty International, on compte de 100 à
130 millions de femmes et de fillettes excisées dans le monde. Certaines
finissent par se rebeller, comme cette trentaine de femmes du village sénégalais
de Malicounda qui, en 1997, ont publiquement bravé la tradition (2).
Tourné au Burkina Faso avec des acteurs ivoiriens, sénégalais
et burkinabés, le film de Sembene Ousmane s’inspire de ces faits
réels qu’il transfigure, par une tension permanente, en une fiction
fascinante. Le moolaadé est le pouvoir d’accorder protection à
ceux qui sont en fuite. Ainsi le veut une vieille tradition africaine. Aussi
vieille que l’excision, cette ablation du clitoris qui rend les femmes
frigides et fidèles. Comment ne pas prendre parti lorsqu’un mari
polygame flagelle son épouse en public pour avoir accordé protection
à des fillettes en fuite devant l’exciseuse ? Car, si elle tombe
sous les coups, son pouvoir de moolaadé est caduc. Mais si elle résiste,
elle devient intouchable...
Quand le maître du cinéma africain filme les rapports sexuels entre
le mari et son épouse préférée mais rebelle, la
caméra s’arrête sur le visage crispé par la douleur
que provoque cette plaie saignante. C’est parce qu’elle ressent
dans son corps les séquelles terribles de cette mutilation qu’elle
refuse de faire exciser sa fille et accueille les fillettes apeurées
se réfugiant auprès d’elle pour échapper aux couteaux
des exciseuses.
Peu à peu, la rebelle fait des émules dans le village. Cherchant
les causes de cette désobéissance de leurs femmes, les hommes
s’emparent d’abord des postes de radio, soupçonnés
de corrompre l’esprit des villageoises. On brûle les radios comme
à une autre époque on a brûlé les livres. On finit
par assassiner le seul homme qui a osé venir au secours de la femme flagellée
: un Africain qui a couru l’Europe et en a rapporté des idées
décidément trop larges pour cette société assujettie
à l’autorité et au respect des anciens qui s’érigent
en gardiens d’une tradition immuable.
« En Afrique, on ne fait pas du cinéma pour vivre mais pour communiquer.
Pour militer », dit Sembene Ousmane, qui a d’ailleurs abandonné
la plume pour la caméra afin de mieux communiquer avec un peuple africain
en majorité analphabète. Fils d’un pêcheur de la Casamance,
au Sénégal, né en 1923, il travaille d’abord comme
mécano, maçon, puis comme docker à Marseille. Dans son
premier roman, Le Docker noir, publié en 1956 (Nouvelles Editions, Paris),
il raconte sa vie de travailleur qui court les bibliothèques, les ciné-clubs
et les théâtres le soir, poussé par une soif de savoir toujours
inassouvie. A 4 ans, il entame sa formation de cinéaste aux studios Gorki,
à Moscou. Aujourd’hui, il en est à son quinzième
film et à son onzième roman. Ce qui lui importe, c’est de
toucher les gens, de discuter, de brasser des idées – ne serait-ce
qu’en projetant ses films sur la place d’un village africain.
Moolaadé est le deuxième volet d’un triptyque qui célèbre
l’héroïsme au quotidien, inauguré en 2000 par Faat
Kine, portrait d’une femme africaine, et qui s’achèvera avec
La Confrérie des rats, en cours de tournage. Le regard critique et résolument
progressiste de ce cinéaste engagé est une chance pour l’Afrique
et pour les femmes africaines, auxquelles il rend hommage.
BRIGITTE PÄTZOLD
(1) Sortie le 9
mars, coproduction de Filmi Doomireev (Dakar) et de Ciné-Sud Promotion
(Paris).
(2) Lire « Itinéraire d’une femme », Le Monde diplomatique,
juin 2000.