La mode africaine défile à Cotonou dans le cadre du sommet de la Francophonie

Le Monde 04/12/1995

Cotonou de notre envoyée spéciale

Alerte à Cotonou: boubou ex-tensible et ultra-fendu, des sirènes noires traversent la ville en moto-taxi pour une séance photos dans le plus grand marché de l'Afrique de l'Ouest... Lamine Kouyate, alias Xu-ly Bet, vient présenter pour la pre-mière fois sa mode sur le continent noir. En direct de son atelier de Pan-tin, il a déboulé au Bénin avec ses mannequins, Anahi (Rwandaise métisse), Margaret (bombe martiniquaise de l'agence Fam) et quelques rappeurs rastas, tous membres de la " Xuly Bet funkin'Factory ", invi-tés par la république du Bénin à l'occasion de Modafolies : un défilé de créateurs africains dans le cadre du sommet de la Francophonie, les 2, 3 et 4 décembre.
Abidjan, "le petit Paris de l'Afrique ", avait organisé en 1987 Les ciseaux d'or de la haute cou-ture. " Quartier latin " du continent.
noir, le Bénin du président Nicé-phore Soglo ne pouvait rester inac-tif. Ces Modafolies sont nées de l'adorable "caprice" de Claude Borna, jeune conseillère à la prési-dence, pilier de la jeunesse dorée de Cotonou, retournée au pays avec un CV griffé Montréal-Paris-New-York.
"Nous sortons d'années de si-lence ", rappelle-t-elle dans une al-lusion aux dix-sept ans de régime marxiste-léniniste. "Avant, les filles ne s'habillaient pas. n était mal vu de porter des minijupes. "
Couturier star - le seul à tenir un stand au Carrousel de la mode à Pa-ris pendant les défilés -, le Nigérien Alphadi est apparu comme le lea-der du renouveau. Issu d'une fa-mille princière nigérienne musul-mane, il préside la Fédération des créateurs africains. Et mesure le chemin parcouru: "Au départ, on disait que je prostituais les filles. Maintenant, je suis une idole. "

Un festival fin 1996
Parmi ses projets, un festival de mode africaine à Chiriet, près d'Agadès, en novembre 1996. "Le décor? Mille chameaux, quatre cents tentes touaregs, deux mille invités. Le podium sera en Plexiglas. n y aura des reines, des princesses... " Tou-jours souriant et sans rival, il taille aussi bien des ensembles d'après--midi dans du bogolan, que les costumes de Britannicus. A Niamey, quarante-cinq personnes travaillent pour lui. " Notre problème, c'est qu'il nous manque le petit sérieux de la mode européenne."
A voir le public en boubou de ga-la, une tendance se confirme: le " retour " de la tradition et le culte de l'africanité, dont le tissu pourrait bien être le vecteur. A ce titre, et même si aucun hommage ne lui a été rendu à Cotonou, Chris Seydou, couturier malien mort en 1994, était
un visionnaire: le premier à prendre le ciseau pour couper la toile de Korhogo ou de Kita. Dans son sillage, on retrouve Ly Dumas, descendante d'une lignée de rois camerounais, qui associe à la soie et aux taffetas des velours de Kasaï, ou des Ndop royaux et des Rabal, brocarts de coton. Elle vient d'ou-vrir une boutique à Paris.
La tendance s'officialise: Nicé-phore Soglo pose pour la presse in-ternationale en boubou du même
imprimé que sa redoutable épouse, Rosine. Les " grandes dames" afri-caines délaissent le crêpe satiné et l'organza, pour le kita, le fasso-dan-fani, un tissé baoulé de Côte-d'Ivoire. Sous l'autorité des puis-santes "mammas Benz" -les femmes d'affaires béninoises -, des ateliers de couture ont proliféré, baptisées "Conviction" ou " Dieu Fera ", sortes de cahutes remplies de machines à coudre à pédales.

Marché intérieur
Les créateurs déçus par leur expé-rience parisienne se tournent vers le marché intérieur: "A Paris, au salon du prêt-à-porter, on nous met au fond, au niveau trois. Le stand est payé par le ministère de la coopéra-tion. Les gens touchent, regardent. Disent: "C'est africain, c'est beau"... Et ils repartent. J'ai décidé de ne plus y aller. On a davantage besoin de machines à coudre que d'une minute à la télé ", dit Pathé 0, né au Bur-kina Faso.
Loin de cette vision académique de la femme africaine relayée par nombre de stylistes, deux créateurs ont fait l'événement: le Malien-Sé-négalais Xuly Bet (sorte de voyeur, en wolof) et la fausse vraie béni-noise Agnès Hekpazo: "La tradi-tion, c'est le mouvement. " L'un vit à Paris, la seconde à Cotonou.
Xuly Bet semble électrisé par cette génération des déracinés des villes, de ces filles de la nuit ama-zones des banlieues, beurettes et " petites nanas ", auxquelles il offre les vêtements qu'elles désirent sans le savoir. Ses fils rouges apparents et ses étiquettes géantes sont comme des symboles de ces tribus qui plantent et replantent leurs ra-cines en voyage.
"On vit une crise d'identité. D'un côté, une perdition totale dans les va-leurs admises aujourd'hui; de l'autre, un repli obscurantiste et presque kitsch. J'essaie d'avancer sans renier une mémoire. L'impor-tant c'est d'être universel en sachant d'où on vient.." Avec éclat, il' ose. Faisant peindre le visage des filles noires en noir, unissant bout à bout des visions surprises: un mannequin à perruque afro, un déhanche-ment fluo dans la nuit... Dans ce pays où une femme en costume traditionnel ne peut entrer dans un lieu public sans son mari, les, épouses africaines restent circonspectes: "C'est trop moulant, trop mode. Ce n'est pas pour nous. " Plus fourmi que cigale, Agnès Hekpazo, chef d'entreprise en pan-talon cigarette, bouscule autrement la tradition. Née à Nancy d'un père métis, elle s'avère être la descen-dante du fondateur du royaume du Dahomey. Considérée néannoins ; comme la "yuo" la blanche -, elle se bat contre les tabous et les immobilismes, prouve qu'on peut sortir 1200 mètres d'indigo par jour à Cotonou, tissant, teignant elle--même ses étoffes distribuées à Lyon. Elle envisage de créer un atelier dans le village de ses ancêtres. , En semant le trouble,' Agnès Hèkpazo, comme Xuly Bel, donnent un sens à ce vêtement "franco-phone" qui a perdu ses attributs: celui du métissage propre aux an-nées 90.

Laurence Benaïm

Les " géographies tissées " de Di Rosa et Hazumé

Hervé Di Rosa, le " Mister Gadget" de la peinture figurative des années 80 en France, et Romuald Hazoumé, dadaïste béninois, ont recomposé le puzzle du monde francophone à leurs couleurs. Leurs " géographies tissées" constituent le projet le plus authentique de ces francophonies culturelles. Les quarante-sept pays sont devenus des " appliqués ", pièces de lin cousues dont la tradition remonte au XVIIe siècle. D'un côté, le bestiaire folk d'Hervé Di Rosa, qui s'ins-pire des contes et légendes populaires du monde j de l'autre, l'uni-vers symbolique de Romuald Hazoumé, jouant sur les signes, dra-peaux et clichés: une SM tricolore pour la France, un ballon de foot pour le Cameroun, la chanteuse Cesaria Evoria pour le Cap-Vert, les initiales de MC Solaar pour le Tchad. Réalisés en double exemplaire, les uns seront offerts aux quarante-sept chefs d'état, les autres re-viendront aux artistes, après une escale à Paris, au Musée des arts africains et océaniens, en février et mars 1996.