En Afrique, le microcrédit sert l'émancipation des femmes

Le Monde
Article publié le 29 Novembre 2007
Par Anne Michel envoyée spéciale au sénégal
Source : SUPPLEMENT SPECIAL

Près de 200 000 Sénégalaises ont obtenu un modeste prêt de Femme développement entreprise en Afrique. Elles ont conquis un début de reconnaissance sociale.

Sous l'auvent tendu pour l'occasion, qui protège du soleil enco-re mordant du début de la saison sèche au Sénégal, elles sont entre 300 et 400, assises en rangs serrés et silencieuses, nerveuses à l'idée de devoir prendre la parole en public. Venues de toute la région de Thiès, une grosse métropole agricole à 50 km de Dakar, elles ont fait des heures de route à bord de taxisbrousse brinquebalants et bondés, pour participer à l'assemblée générale de Femme développement entreprise en Afrique (FDEA), l'une des principales ONG du pays, spécialisée dans le microcrédit pour les plus pauvres, exclus du système bancaire.

Drapées dans les boubous des jours de fête, qui enserrent de très jeunes enfants, elles sont venues dire comment l'accès au crédit, et la formation qu'elles ont en même temps reçue pour apprendre à lire, à écrire et à gérer leurs pécules, a changé leurs conditions de vie, et celles de leur famille.

Awa s'est acheté un mouton et un boeuf avec son premier crédit de 50 000 francs CFA, l'équivalent de 76 euros. Elle se retrouve aujourd'hui à la tête d'un élevage de 50 bêtes et d'un prêt de 1 million de CFA, soit 1525 euros, pour à peu près autant d'épargne. Coumba, partie d'un petit commerce de mangues avec la Casamance, possède désormais, avec un groupement de femmes, tout un verger de papayes, de grenades et de corossols dans la commune du Pout, proche de Thiès. Et Adja, qui dirige un atelier de confection de cinq employés à Tivaouane, vend ses boubous aux notables de Dakar et songe à exporter une partie de sa production au Mali.
Devant l'assemblée des femmes, encouragées par de sonores “ sorokolés ” (hourras, en wolof), toutes commencent par remercier la FDEA de leur avoir fait confiance quand “ elles n'avaient que leur parole à donner ”. Puis, elles expliquent que leur plus grande satisfaction, c'est d'avoir obtenu un statut social. “ Avant, c'étaient les maris qui se levaient le matin et rapportaient l'argent, eux qui avaient le compte en banque. On était rejetées du système, raconte Awa, en wolof, mais maintenant, on a une activité qui nous permet d'acheter de la nourriture pour nos familles et du mobilier pour nos maisons. ” Adja, de Tivaouane, renchérit “ C'est .fini 'le temps où les femmes dépendaient de leur mari. On ne pouvait pas rester à tendre la main. Aujourd'hui, c'est nous qui avons les millions. Et les hommes nous regardent autrement ! ”

De fait, à travers le microcrédit, c'est de reconnaissance sociale qu'il s'agit. Au calme dans son petit bureau d'un quartier tranquille de Dakar, enfoui sous les bougainvilliers, Soukeyna Ndiaya Ba, présidente de la FDEA depuis vingt ans, ne cache pas sa fierté d'avoir fait du microcrédit un vecteur de promotion des femmes sénégalaises, quand celles-ci étaient cantonnées à des seconds rôles dans l'économie informelle.
L'ancienne ministre à la coopération décentralisée du gouvernement d'Abdoulaye Wade [de 2002 à 2005], tout à la fois mère nourricière et porte-drapeau des femmes sénégalaises, explique “ Ce que vous voyez là va bien au-delà du crédit. Ces femmes ont gagné une place dans la société. Les hommes ont eu du mal à accepter leur changement de statut et nous avons rencontré beaucoup de résistance. Mais ils sont maintenant devenus nos meilleurs avocats ! Je crois qu'ils sont fiers d'elles. ” Avec l'ensemble des institutions de microfinance présentes au Sénégal, Mm` Ba attend désormais de l'Etat qu'il “ prenne en compte le travail dans l'évaluation de la croissance du pays ”. “ Les femmes, souligne-t-elle, comptent pour plus de la moitié de la population sénégalaise. Elles créent des emplois et représentent, d'après les estimations, 60 % du secteur informel. Elles vont jouer un rôle important dans le développement économique.-”

A 51 ans, -Adja, mère de neuf enfants qu'elle élève seule à Tivaouane - et, précise-t-elle, “ habituée, en tant que présidente d'une association religieuse, à parler devant les marabouts ” -, est bien d'accord. Elle revendique un rôle central pour les femmes dans l'économie. Ce sont elles “ qui détiennent la clé pour lutter contre la pauvreté ”, soutient Adja. Elle raconte comment, dans les quartiers où les femmes ont pu accéder au crédit, se sont développés des îlots de prospérité qui irriguent les zones avoisinantes.

Adja attend de la FDEA qu'elle aille plus loin. En augmentant ses crédits pour financer de plus gros projets de développement, plafonnés à 1 million de francs CFA par emprunteur, soit à 1525 euros. En permettant l'éducation des enfants, “ l'un de nos principaux soucis ” glisse-t-elle, dans un pays où l'école est obligatoire jusqu'à 14 ans mais où l'analphabétisme touche encore 60 % de la population. Et en aidant à l'achat de logements, une revendication générale dans le pays, où, dans les quartiers populaires, l'habitat en dur peine à gagner face aux bidonvilles.

Pour Jean-Philippe Jolly, responsable des programmes socio-économiques de Groupe développement - une ONG cofondée en 1979 par Air France, UTA et Air Gabon avec le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), qui subven-tionne la FDEA et une quarantaine d'autres ONG locales dans le monde -, ces revendications témoignent des espoirs croissants des femmes. “ Pour elles, estime-t-il, l'accès au crédit représente l'occasion de mettre fin à leur marginalisation dans la société, car elles restent les premières victimes de l'analphabétisme [70 % des femmes seraient concernées] et n'ont accès à aucune ressource financière. ” Le microcrédit, pour M. Jolly, n'est pas un “feu de paille ”, mais “ un moyen efficace,parmi d’autres, d’apporter une aide durable au~ plus pauvres des pauvres, en les-sortant de la-misère satisfaire de l'assistanat ”.
Dans ce pays où 93 % de la population est de confession musulmane, mais qui pratique un islam modéré, l'émancipation des femmes par le travail paraît désormais bien acceptée. “ Les femmes portent tout le fardeau de la famille sur leurs épaules, les enfants et l'alimentation, explique M. Jolly. Le fait qu'elles exercent une activité économique est bienvenu, d'autant que leur argent est entièrement réinvesti dans la famille et sert à améliorer le niveau de vie. Les hommes, s'ils gagnent un peu d'argent, ont tendance à s'offrir une autre voiture..., voire une seconde femme, même si la polygamie tend à reculer en milieu urbain. ”

Le mouvement lancé par la FDEA au Sénégal a été copié dans d'autres pays d'Afrique, et on vient “ de très loin ” lui demander conseil, assure M" Ba. Surtout, elle est de plus en plus courtisée par les grands partis politiques du pays. A gauche comme à droite, les ténors politiques prennent la mesure de la popularité de l'ex-membre du gouvernement, débarquée en 2005 en même temps que les autres représentants de la société civile, et, surtout, de l'important réservoir de voix dont elle dispose : les 200 000 femmes qui sont passées par son association et sont tenues d'emprunter par groupe de cinq ont tissé entre elles un réseau solidaire.

Oumar Diagne, adjoint d'Idrissa Seck, maire de Thiès et ancien premier ministre, confirme qu'il n'est pas possible d'ignorer le mouvement amorcé. Non sans avoir souligné que “ la ville et son maire sont prêts à aider M" Ba et la FDEA ”, il se réjouit de voir l'association “ aider les femmes à aller de l'avant ”. “ Ce que fait Mm` Ba, c'était à la commune de le faire, reconnaît-il, c'est une vraie réussite, pas de la publicité qu'on entend à la radio. Celles qui portent les foulards vont bientôt prendre le pouvoir et nous les y aiderons. ”

Un autre élu de la commune du Pont estime-que les associations de microfinance “ contribuent à améliorer les conditions de vie de la population la plus défavorisée ”. “ Ici, témoigne le jeune conseiller municipal Malick Ndaye, 80 % de l'activité économique repose sur les femmes, mais comme il s'agit le plus souvent d'économie informelle, elles n'ont pas accès aux banques. On ne leur ouvre pas la porte. Le microcrédit est la meilleure solution pour les insérer dans la société. ”

Conscientes de leur poids collectif, les femmes pressent Mme Ba de s'engager en politique, pour défendre leurs intérêts. “ Il faut qu'elle y aille, qu'elle ne s'arrête pas en si bon chemin, on est toutes derrière elle, elle est battante et généreuse et offre même des voyages à La Mecque aux plus méritantes, ce dont chacune de nous rêve ici ! On at beaucoup à faire pour arriver à une égalité hommes femmes, pour mettre une femme derrière chaque homme ”, s'enflamme l'une d'elles.
Mme Ba rappelle que sa priorité est de poursuivre le travail entrepris depuis deux décennies. Elle veut attirer de nouveaux investisseurs dans son aventure, afin de passer à la vitesse supérieure et financer l'achat de logements décents pour “ la nouvelle génération de femmes ” qu'elle voit déjà arriver.