Mayotte, porte dérobée de l'Europe

LE MONDE | 20.10.05 |

Des hauteurs de Chiroroni, au sud de l'île d'Anjouan, la vue porte jusqu'à Mayotte, par-dessus 80 kilomètres de mer scintillante. Un sentier conduit à la plage où d'antiques pirogues à balancier déversent leur cargaison de poissons. Des barques plus grandes attendent, posées sur le sable. Les embarcations se rempliront à la tombée du jour de candidats au passage vers la France. Elles partiront pour un périlleux voyage, ballottées par les vagues, méritant ainsi leur surnom, hérité d'une danse africaine chaloupée : les kwassa-kwassa.
Plus loin, entre deux cocotiers, la terre a été fraîchement retournée. Des pierres plates ont été levées face à La Mecque. Quatre corps anonymes ont été enterrés sans cérémonie. Il y a deux mois et demi, un kwassa-kwassa s'est fracassé sur la barrière de corail. Ces passagers-là n'ont pu être sauvés de la noyade. Le fossoyeur montre deux autres monticules, un peu plus loin, qui datent d'un an.
Encore la mer a-t-elle bien voulu rendre ces morts. Il en est tant qui disparaissent corps et âme au large, dans cette zone infestée de requins. Selon l'Observatoire de l'émigration clandestine anjouanaise (OECA), 200 personnes périssent chaque année dans la traversée. La passe entre l'île comorienne et l'île française serait "le plus grand cimetière de l'océan Indien", d'après Mansour Kamardine, député (UMP) de Mayotte. Rosmin, 20 ans, y a perdu plusieurs amies, dont une jeune mère et son enfant de 3 ans. En septembre 2004, Rosmin, elle aussi, a "tenté sa chance". Elle est partie de la plage de Bambao, après avoir remis 50 000 francs comoriens (100 euros) au passeur. Vingt-six personnes dont sept enfants et plusieurs femmes enceintes ont été entassées, à genoux, dans une barque dont le bord rasait les flots. Le calvaire a duré treize heures.
"Nous étions plongés dans le noir. Les gens priaient, pleuraient, ceux qui étaient malades vomissaient", raconte Rosmin. Longtemps, le passeur a louvoyé au large de Mayotte, tentant de tromper la vigilance des navires de surveillance. Puis il s'est jeté pleins gaz dans le lagon par-dessus le récif et a déversé sa cargaison humaine. Les clandestins se sont cachés jusqu'au petit jour avant de se fondre dans la masse.
Soifa et Anfouza, âgées de 18 ans toutes les deux, ont également risqué leur vie, en octobre 2002 et novembre 2004. Elles ont vendu jusqu'à leur ultime bijou pour payer le voyage, se sont embarquées sans savoir nager. "Avions-nous le choix ? A Anjouan, nous n'avions aucun avenir. Mayotte, c'était la possibilité d'une existence meilleure", explique Anfouza. Soifa, elle, partait pour soigner des douleurs gastriques. "Ici, il fallait payer l'hôpital et les médicaments. Là-bas, c'était gratuit." Une fois guérie, elle est restée un mois cachée chez une amie, en quête d'un emploi de serveuse. "Chaque fois que je sortais, je tremblais, de peur d'être attrapée", raconte-t-elle. A bout d'argent et d'espoir, Soifa, Anfouza et Rosmin sont finalement rentrées.
Toutes les trois aujourd'hui n'ont en tête qu'une idée : repartir dès qu'elles auront économisé la somme nécessaire. Puis tenter de trouver un travail, se marier, avoir des enfants. "Je serais si contente s'ils pouvaient être français", assure Rosmin.
A Anjouan, rien n'est fait pour enrayer le trafic. Les adresses des passeurs sont connues de tous, à Bambao, M'Rémani ou Marahare. A Domoni, un de ces trafiquants répare à la vue de tous un moteur, près de la crique maculée de sacs plastique et de détritus d'où il s'élancera, le soir venu. Entre deux étals de poissons, des hommes et des femmes attendent. Des liasses d'argent passent de main en main. Certains policiers sont soupçonnés de complicité. Quelques malfrats auraient été molestés, pour l'exemple, mais il se murmure que tel haut gradé de l'armée gérerait cinq bateaux en sous-main.
Le gouvernement se réfugie derrière un argument diplomatique, rappelé récemment à Paris par le président Azali Assoumani : les Comoriens n'ont pas à demander de visa pour Mayotte puisque cette île leur appartient. En 1975, trois des quatre entités de l'archipel (Grande Comore, Mohéli, Anjouan) ont opté pour l'indépendance. Les Mahorais ont choisi par référendum de rester français. Cette décision a été dénoncée par l'ONU. La République des Comores revendique donc officiellement le territoire.
En 1997, Anjouan avait fait sécession et demandé son rattachement à la France. Une partie de la population avait défilé le 14 juillet dans les rues de Moutsamoudou derrière des drapeaux tricolores. La France n'est finalement pas venue à eux. Eux ont donc décidé d'aller massivement vers la France.
A 10 000 kilomètres de Paris, Mayotte est ainsi devenue une porte, dérobée, de l'Europe. Selon l'Insee, sur une population de 160 000 habitants, l'île compterait 55 000 clandestins, venus essentiellement des Comores mais également de Madagascar et d'Afrique continentale. Ils forment l'essentiel de la main-d'œuvre dans l'agriculture, la pêche, le bâtiment, la restauration. Les immigrés sont également domestiques chez les "m'zoungous", les Blancs métropolitains, ou les riches Mahorais. Les salaires varient entre 100 et 500 euros par mois pour des horaires évidemment illimités. "Nous avons à faire à des esclavagistes des temps modernes", regrette Serge Castel, patron du Medef, qui dénonce "une concurrence déloyale pour ceux qui respectent les règles".
Ces clandestins, combien sont-ils parmi les centaines de malades qui attendent dans les couloirs du dispensaire Jacaranda, à Mamoudzou ? Les médecins refusent de rentrer dans ce décompte, au nom de l'obligation de soins qu'ils doivent à chacun. A la maternité de la ville, on tente de tenir des statistiques : 7 100 accouchements en 2002, 7 600 en 2004, 8 248 sur les neufs premiers mois de 2005. L'île totalise 1 % des naissances françaises et 65 % sont le fait de femmes entrées clandestinement. Il faut chaque année ouvrir plusieurs dizaines de nouvelles classes pour accueillir les enfants en âge d'être scolarisés.
Sur les hauteurs de Kaweni, aux portes de Mamoudzou, les sans-papiers s'entassent par centaines, dans ce qui est probablement l'un des plus grands bidonvilles sur le sol français. Des baraques en bois et en tôle, sans eau courante, avec des installations électriques piratées, grimpent serrées les unes contre les autres à l'assaut d'une colline qui devient bourbier chaque fois qu'il pleut. Des Mahorais louent pour 200 euros par an les quelques mètres carrés où les familles ont bâti leurs abris.
On vit ici dans la crainte des descentes de police. L'arrivée d'une voiture est scrutée avec inquiétude. Mais, très vite, ils sont une cinquantaine à se couper la parole pour raconter leur quotidien. Abdallah Mouhoudhoir, 20 ans, tient à donner son nom par dignité et lassitude de se cacher. A Anjouan, il cultivait la vanille, le clou de girofle et la fleur d'ylang-ylang pour gagner, les bonnes années, 100 euros par an. Il vit aujourd'hui à Mayotte comme vendeur à la sauvette ou saisonnier agricole, et gratte une centaine d'euros par mois qui le font survivre avec sa femme et ses trois enfants : 2 ans, 1 an et 2 mois. Abdallah n'a qu'une ambition : "Des papiers."
Mais il le sait, cela tient de plus en plus de la chimère. Depuis quelques semaines, la population locale est passée du mépris à l'ostracisme. Les choses se sont envenimées après une manifestation de clandestins, le 28 septembre, qui a dégénéré et attisé les rancœurs. La police a arrêté les meneurs, les a aussitôt expulsés. L'un d'eux a échappé à la descente musclée. Cet ancien instituteur d'Anjouan a quitté son île en 1998, las de n'être plus payé. Il travaille aujourd'hui comme manœuvre dans le bâtiment. "Les Mahorais ne veulent plus de nous", constate-t-il.
Les sans-papiers vivent aujourd'hui la peur au ventre. Mourdi a ainsi été chassé de sa maison par des hommes qui lui ont volé ses biens. Une mère de famille assure dormir dans la forêt, avec ses trois enfants, depuis que son propriétaire lui a intimé l'ordre de partir. Cet autre raconte comment des clandestins ont été passés à tabac après avoir répondu à une fausse offre d'emploi. "On nous traite comme des animaux", jure un homme. "On nous dit que nos papiers comoriens ont la couleur d'une couche de bébé sale."
Dans certaines communes, des comités de vigilance ont sommé les étrangers de partir sous huitaine. Le maire de Sada a ordonné à la police municipale de recenser les habitants qui emploient ou hébergent des clandestins. Dans les écoles, des mères de famille apostrophent les directeurs qui acceptent des enfants d'illégaux.
Les clandestins sont accusés d'alimenter le chômage quand 14 000 Mahorais sont en recherche d'emploi. Pas un vol non plus qui ne leur soit reproché. Il est vrai que les kwassa-kwassa ne repartent pas à vide vers Anjouan. Télévisions, ordinateurs, motos vendus là-bas n'ont pas souvent leur certificat d'origine... Des réseaux illégaux bricolent des faux papiers, arrangent des mariages blancs ou combinent de fausses reconnaissances d'enfants.
Le ras-le-bol des Mahorais est relayé par une large fraction de la classe politique. Les propositions pour un durcissement du droit du sol à Mayotte, reprises le 17 septembre par François Baroin, le ministre de l'outre-mer, ne trouvent guère de contradicteurs dans l'île. Elles visent à restreindre l'accès à la citoyenneté française pour les enfants de clandestins.
Les associations de défense des droits de l'homme jugent pourtant qu'un tel débat pèche par sa vacuité. La modification du droit du sol n'empêchera pas les Comoriens de fuir leur pays, assurent-elles. En outre, dans un archipel qui a toujours brassé ses populations, nombre de Mahorais ont des parents originaires des autres îles. Les esprits retors glissent également que la plupart des dignitaires de la République des Comores ont, en revanche, des passeports français parfaitement en règle. "La seule solution pour endiguer l'immigration clandestine, c'est de les aider chez eux", constate Serge Castel.
Face à la grogne, l'Etat a surtout durci son arsenal répressif. Les moyens de lutte contre l'immigration ont quasiment doublé. Le nombre des reconduites à la frontière à Mayotte représentait, en 2004, la moitié du chiffre réalisé dans la métropole. Le centre de rétention administrative à Dzaoudzi affiche complet. Jusqu'à trois vols charters quotidiens sont organisés vers Anjouan. Régulièrement, les médias sont conviés à des destructions de kwassa-kwassa interceptés - une quarantaine déjà pour l'année en cours.
Les règles d'accès aux soins médicaux ont également été révisées. Ceux qui ne peuvent justifier d'une affiliation à la Sécurité sociale, donc les clandestins, doivent désormais payer. Pour un accouchement, le forfait est de 360 euros. Dans les faits, les hôpitaux et les médecins rechignent et accueillent tous les cas d'urgence. Mais les femmes qui n'ont pas versé leur écot peinent ensuite à obtenir un certificat de naissance, perdant ainsi toute chance d'obtenir des papiers pour leur enfant.
L'inspection du travail multiplie, quant à elle, les contrôles. Des employeurs indélicats se sont retrouvés en garde à vue. Didier Perino, le directeur du travail, s'agace parfois des arguments que lui font valoir les gens pris en faute. "Ils me parlent de mesures humanitaires alors qu'ils ne font que profiter de la détresse de pauvres gens", explique-t-il. Le fonctionnaire dénonce une certaine "hypocrisie" ambiante. "On dit : les étrangers dehors, sauf bien sûr celui que j'exploite chez moi." Les peines encourues, quelques dizaines de milliers d'euros, ne sont guère dissuasives.
Le climat est pourtant suffisamment délétère pour que nombre de clandestins aspirent aujourd'hui à rentrer chez eux. Air Comores, la seule compagnie à assurer une liaison aérienne vers Anjouan, est submergée. Les moins fortunés attendent que soit rétablie une liaison régulière par bateau, promise pour le mois de novembre.
Les départs provoquent déjà des turbulences dans l'économie. Faute de cueilleurs et de transporteurs, le prix des bananes a doublé à Mayotte. Le poisson commence également à manquer depuis que les pêcheurs anjouanais ne sont plus autorisés à les décharger sur le port.
Benoît Hopquin