Mali, partir pour se nourrir

LE MONDE | 03.12.05 |

Un soir de juin, un téléphone portable a vibré à Kabaté. Un appel que l'on attendait, sans plus oser vraiment l'espérer, chez les Kanté. La vaste famille, toutes générations mêlées, vit dans ce village perdu au milieu d'un paysage lunaire, où serpente le grand fleuve Sénégal, près de Kayes, dans l'ouest du Mali. Sous chaque acacia dans cette région ocre et brûlante du fin fond du Sahel, des vieillards parlent de leur jeunesse chez Simca, des années passées dans un foyer de Montreuil ou de leurs nuits à nettoyer le métro parisien. Ce soir-là, Fousseny, 26 ans, parti un an plus tôt pour "faire la France" comme son père, a annoncé qu'il avait accompli ce dont rêve chaque garçon de Kabaté : franchir la Méditerranée. Lui s'est arrêté en Espagne.
De son épopée, quelques bribes seulement sont parvenues au village : trois journées de brousse sans manger, des semaines sur un camion, un mois de prison, puis un bateau, probablement depuis la Mauritanie. "Tout le monde le croyait mort. On a été très heureux de le savoir là-bas. Il était très fatigué", raconte en soninké sa mère, une matrone âgée qui s'affaire autour d'un feu pendant que les hommes font la sieste.
Allongé sur une natte dans une chaleur reptilienne, Alassane, frère jumeau du nouvel émigré, sourit de toutes ses dents : "La vraie fête a eu lieu quatre mois plus tard, quand Fousseny a rappelé pour dire qu'il avait eu des papiers. Ce jour-là, toute la famille s'est réunie pour boire et manger, on a même égorgé un mouton !" Pour l'instant, aucun envoi d'argent n'a matérialisé le succès du fils. Qu'importe. "Quand tu pars à l'aventure, même si tu ne gagnes pas d'argent, tu gagnes une connaissance qui te guidera pendant toute ta vie", philosophe Alassane, qui n'a qu'une idée : suivre son jumeau, en espérant que leur ressemblance l'aidera à obtenir des papiers.
Même si "la route de la France est de plus en plus difficile", même si les tragédies de Ceuta et Melilla — enclaves espagnoles au Maroc —, vécues à travers la radio, ont traumatisé les villageois de Kabaté, le rêve du départ semble intact. Question de tradition voyageuse chez les Soninkés, question de nécessité dans un village que chaque année de sécheresse laisse exsangue. Question de fierté aussi : être un homme, c'est subvenir aux besoins de ses parents, quoi qu'il en coûte. "Quand on baptise un garçon, témoigne une jeune femme, on demande à Dieu de lui donner la chance de partir en France pour qu'il aide sa famille."
Question d'évidence enfin. La maison d'un émigré se reconnaît au premier coup d'oeil. Vaste bâtisse en ciment, parfois à étage, au lieu de huttes en banco, en terre, chapeautées de paille, panneaux solaires pour faire briller quelques ampoules ; épouses aux toilettes variées, enfants arborant de rutilants maillots de football et équipés de gros postes radiocassettes, voire de portables. De fait, constate Mamadou Sylla, secrétaire général de la commune, tout ce qui permet de survivre aux 2 000 habitants de ce village est financé par ses 200 ressortissants émigrés, principalement en France : les parcelles irriguées comme les moulins à piler à moteur, le puits de grand diamètre comme les réserves de céréales et de riz, la nouvelle école publique comme l'imposante mosquée aux deux minarets.
"Quand tu comprends que ton grand frère gagne à Paris en un mois ce que le plus chanceux des fonctionnaires maliens perçoit en deux ans, tu sais ce qu'il te reste à faire, assène Yamadou Bagoyogo, 21 ans, qui exerce ses talents de coiffeur au son de Bob Marley. Même s'il me dit que c'est dur, je partirai moi aussi, parce que c'est mon devoir et parce qu'en Afrique, on ne peut rien avoir." S'il a une seule chose à dire aux chefs d'Etat réunis les 4 et 5 décembre à Bamako, la capitale du Mali, pour le sommet Afrique-France, c'est cela : "Qu'ils nous laissent chercher la route." Dans deux ans, Yamadou partira pour Bamako. Rejoindre son frère "en Seine-Saint-Denis".
Karim, 18 ans, dont le T-shirt Nike trahit les aînés émigrés, attend lui aussi que son père décide de son départ. "Je préférerais mener tranquillement ma vie au village, confie-t-il. Mais ici, je n'ai aucun espoir. L'émigration, c'est le bonheur pour toute la famille." Il imagine déjà son père lui répétant les conseils — "Là-bas, pas de bagarre, pas de vol, et l'argent gagné, tu ne le gâtes pas en France, tu le ramènes à la famille." Il emportera seulement quelques vêtements et il aura les larmes aux yeux quand les parents et amis lui diront au revoir. Dans la capitale, qu'il atteindra après plusieurs jours de route, il trouvera refuge chez des ressortissants de Kabaté qui accueillent les jeunes en transit. Là, il touchera l'argent que ses "frères" de France auront envoyé pour son voyage et lui permettre de manger en attendant un visa.
Si le parcours est balisé jusqu'à Bamako, l'aventure se fait ensuite plus incertaine. Il devra s'adresser à un coaxer, un intermédiaire malien qui, moyennant une somme astronomique — jusqu'à 2 millions de francs CFA, soit 3 000 euros — financée elle aussi par les émigrés, se fera fort de lui procurer le précieux tampon. L'attente peut durer des mois, un an ou deux, voire ne jamais aboutir. Dans le meilleur des cas, le coaxer rendra compte de temps en temps de ses vaines démarches. Dans le pire, il disparaîtra avec l'argent.
"A l'ambassade, il faut beaucoup de chance", admet Diaba Y. qui, à Bamako, héberge les jeunes de Kabaté pendant leur attente. La femme admet que, chaque année, seuls trois ou quatre sur une quarantaine de migrants parviennent à décrocher un visa. Durant leur long séjour, certains survivent en vendant du dentifrice dans la rue. D'autres finissent par prendre racine dans la capitale, ou par rentrer bredouilles au village. Jusqu'à la prochaine tentative...
Rares sont les jeunes de la région de Kayes qui se rabattent sur la périlleuse voie terrestre, réservée à "ceux qui n'ont aucun frère dans l'émigration". Chacun, à Kabaté, croit en sa chance de partir un jour en avion. "Partir, c'est aussi un défi, une lutte entre la France et nous, confie l'un d'eux. Même si vous construisez un mur de Berlin, nous le franchirons. On a été colonisés par la France, c'est en France que l'on doit aller."
Mais derrière ces déclarations bravaches, "l'évidence" de l'émigration commence à se lézarder. D'abord parce que l'argent des expatriés, s'il est plus fourni que l'aide publique au développement, n'a pas mieux réussi à impulser une dynamique durable. Tout juste à assurer la subsistance des villageois. Faute d'investissements productifs locaux, les sommes transférées financent surtout l'achat de biens importés, du riz aux matériaux de construction, en passant par le carburant et les semences.
"L'émigration a fait naître des besoins nouveaux", analyse Ibrahim Traoré, maire de la commune de Kolimbiné, dont Kabaté est le chef-lieu. Les jeunes délaissent les cultures traditionnelles, le sorgho et le mil, pour acheter du riz d'importation thaïlandais, autrefois un produit de luxe. "Pour stopper la fuite de nos forces vives, il faudrait commencer par produire ce que nous consommons. Ce n'est pas en émigrant que l'on va régler le problème." Pour M. Traoré, 50 ans, ancien émigré lui-même, c'est de l'éducation et de la formation professionnelle que viendra le salut. Mais si les projets sont nombreux, les financements manquent. Les jeunes chômeurs de Kabaté mettent en cause le gouvernement malien, "qui ne nous soutient pas".
Monsieur le maire ne dit pas autre chose : "Les pays riches sont responsables des inégalités planétaires. Mais l'avenir de la jeunesse africaine, c'est d'abord la responsabilité de nos Etats." Le spectacle du désoeuvrement des jeunes l'inquiète. "Ils ont grandi dans une situation d'assistanat. Presque tout ce qu'ils possèdent vient de l'émigration et, ici, ils sont sous-employés. Leurs pères ou leurs frères qui travaillent pour eux en France ne sont pas éternels..."
Or le raidissement des politiques d'immigration a progressivement brisé les migrations rotatives qui permettaient aux jeunes de succéder en France aux aînés. En verrouillant les entrées, on a aussi bloqué les sorties. "Les émigrés savent que, s'ils rentrent au pays, personne ne pourra les remplacer en France et les revenus disparaîtront", résume un ancien émigré de Kabaté. Déjà, de nombreux hommes ont fondé un foyer en France — ou un second foyer. Epouser une Française "avérée" ou en devenir est après tout le seul moyen d'obtenir la nationalité convoitée. Les petits-enfants du village l'ont d'ailleurs souvent. Beaucoup vivent dans des cités de banlieue et ignorent le Mali. Les ressources de leurs parents, mobilisées en France, irriguent de moins en moins le village natal. La fermeture des frontières, après avoir distendu les solidarités familiales, menacerait-elle le Sahel d'asphyxie ?
Se sentant pris au piège d'une émigration qui leur échappe, les habitants de Kabaté ont gardé un goût amer de la visite de Nicolas Sarkozy dans leur village, le 9 février 2003. Ils s'étaient cotisés pour lui offrir un bélier et un cheval et ont même promu le ministre de l'intérieur "citoyen d'honneur". Les photos affichées à la porte du maire en attestent.
Quelques mois après avoir entendu le ministre vanter les mérites du "codéveloppement", les élus disent s'être fait éconduire quand ils ont voulu le prendre au mot lors d'un voyage à Paris. "Il est contre l'émigration qui nous fait vivre, et il a accepté nos cadeaux !", s'étrangle Ibrahim Coulibaly, comptable de la commune, taraudé depuis ce jour par une grande question : "Peut-on être élu président de la France si on n'aime pas l'Afrique ?" En miroir, un dessin d'enfant à la craie sur le portail d'une maison d'émigré de Kabaté semble répondre qu'on ne peut pas vivre ici sans rêver de la France. C'est un avion transparent, rempli de passagers, qui vole sous la bannière "Air de France".
Philippe Bernard