Malick Sidibé raconte les années yé-yé de Bamako

Le Monde 10/05/1995

A l'occasion d'une exposition à Paris, rencontre avec le photographe qui a été le portraitiste des nuits folles au Mali, dans les années 60

Malick Sidibé , Fondation Car-tier, 261, bd Raspail, 75014, Parts. Tél.: 42-18-56-50. Jusqu'au 11 juin.

BAMAKO de notre envoyé spécial

Les rues poudreuses de Ba-mako quadrillent 40 kilomètres de maisons basses. Pour la troi-sième fois, le chauffeur sort du taxi pour demander son che-min. Dans la cité sahélienne, nul ne sait où vit Malick Sidibé, le photographe. Il y a tant de photographes qui écument les mariages et les anniversaires! A l'inverse, l'évocation de " Malick, le réparateur" suscite une considération empressée.
Tout le monde connaît ce sexagénaire en boubou bleu, qui égrène son chapelet devant sa boutique à califourchon sur une chaise d'enfant: dans cette capitale africaine au million d'habitants, il est le seul à ré-parer les appareils.
Profession plus " respectable" que celle de photo-graphe, que Malick abandonna vers la fin des années 70, la jugeant galvaudée par l'arrivée des Minilab et de la couleur. Sa nouvelle activité affirma sa position. On vit Sidibé instruire les jeunes, fournir les plus doués en matériel, prendre la tête d'une association; bref, se poser en patron occulte de la photographie malienne. Une rumeur flatteuse auréole ses prestations: " Si Malick ne peut pas réparer l'appareil, il faut le jeter. "
Dans le studio devenu atelier, les carcasses d'appareils s'en-tassent dans un capharnaüm, loin de la blancheur aveuglante du jour. Une moitié de Zenit, un Brownie Flash quadragénaire, un projecteur milllésimé1932 voisinent avec des lunettes de soudeur et un masque à gaz. Trophées héroïques. " Je conserve les vieilleries, déclare Malice Sidibé, en souvenir du temps ou, avant de photographier au Simplex, je n'avais qu'un petit Foca Sport et un objectif 50 mn ".
Un drap rayé et des tronçons de pellicule rappellent ce qui fut jadis un studio de prises de vue. Troussant son boubou, Malick Sidibé y débusque des chemises en papier jaunies. Il y a là, sous la poussière, tout son passé de photographe.
Le succès, pour Malick Sidi-bé, est arrivé avec son exposi-tion, en décembre 1994, au premier Festival de photographie africaine dans sa ville de Bama-ko (Le Monde du 13 décembre). Il avait confié aux organisateurs cinq sacs de riz remplis de négatifs, d'enveloppes kraft bourrées de "cartes" (clichés) crénelées. Malick Sidibé a eu vingt ans dans les années 60. Il fut reporter de l'époque yé-yé. " Les années roses de Bamako ", sourit-il en feuilletant les che-mises classées par année. L'in-dépendance avait apporté l'amitié chinoise, les rythmes cubains, les lunettes Malcolm X et une griserie de liberté.
Au mess des officiers, le jeune homme capte le sourire espièglement farouche de gué-rilleros de carnaval. Sur les bords du Niger, on le laisse, photographier des baigneurs d mêlés. Cravates fines, chou-croutes et robes pot-de-fleur, la jeunesse dorée de Bamako pose dans les jardins des villas. A partir de 1968, les repor-tages mondains du sociable Malick vont verser dans l'échevelé. " C'était, dit-il, le temps des disques ." Bamako succombe à la folie qui secoue l'Occident. Les tubes de Johnny Halliday et d'Enrico Macias électrisent les nuits du Sahel, ou d'innombrables confréries de jeunes font concourir leurs soirées dansantes. Tout le monde demande à Malick -contre argent - d'immortaliser ses postures fétiches ou ses disques préférés... Brutal, presque syncopé, son flash nous a conservé la gestuelle et les poses de ces adolescents aux yeux blancs. Les Las Vegas, Les Chats sauvages, Les Réguliers, Les Charmeurs - "ils finiront par triompher ", proclame la pancarte d'une demoiselle. " A cette époque, commente Malick, il fallait être à la pointe de la mode. " En costume ou en minijupe, on dansait cheek to check, la main sur le fessier.
Voici Les Dragueurs sans frontières, Les Djentelemen, qui dansent comme des Egyp-tiens, et Les Amis du quartier Latin, aux mines sombres d'existentialistes, confits dans leurs costumes croisés... Malick se rappelle d'un autre groupe, le Santafé Club, dont les membres sont devenus de très hauts fonctionnaires. D'une année l'autre, les robes s'étriquent, le bas des pantalons s'évase, les chevelures bouffent...
Vingt ans plus tard, les célé-brités de Bamako reviennent -avec leurs enfants - se faire ti-rer leurs clichés de jeunesse. Ou les détruire comme cette jeune fille qu'il photographia il la plage en petite tenue et qui est devenue l'épouse d'un mi-nistre. La célébrité du vieux réparateur a fait le tour du quartier. Elle a aussi fait des envieux. Il s'en amuse: "Les gens viennent me faire des bénédictions, sans vraiment me de-mander de l'argent. Mais, quand je leur dis: " Pour le moment, on n'a rien , ils repartent en hochant la tête: " ça ira, ça ira.. "

Jacques Brunel