Madagascar, le peuple de la décharge
LE MONDE | 20.06.05 |

En grimpant la colline qui surplombe Antananarivo, on perçoit comme un cliquetis. Il faut parvenir au sommet pour comprendre : là en bas, c'est une ruche, une gigantesque carrière où des centaines d'hommes et surtout de femmes concassent des blocs de granit à coups de petits marteaux. Quand les cailloux atteignent le bon calibre, chacun les jette sur son petit tas personnel. D'autres, armés de masses, s'attaquent à de plus gros blocs dont ils feront des pavés. Une journée de ce travail de forçat rapporte moins de 1 euro, juste de quoi acheter un peu de riz.
Sous le soleil ardent qui accentue les camaïeux d'ocre et de gris, la scène a quelque chose de biblique. Une image qui n'est pas pour déplaire au"maître" des lieux, le Père Pedro Opeka. Né en 1948 en Argentine, de parents slovènes, ce lazariste est un peu le pendant malgache de Sœur Emmanuelle. Encore que son épaisse barbe de patriarche et son énergie de baroudeur évoquent plutôt l'abbé Pierre des années 1950. Depuis seize ans, son association, Akamasoa ("Les bons amis" en malgache), aide l'innombrable peuple des gueux de "Tana" à passer de la survie à une existence rude mais digne.
A Madagascar, l'un des pays les plus pauvres de la planète, dont le G7 vient de décider d'annuler la dette, 70 % de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté. Dans la capitale, la paupérisation est si galopante que Médecins sans frontières, présent depuis 1987, a annoncé courant mai son retrait du pays. Motif : "l'accès gratuit aux soins pour les enfants des rues et leurs familles [que l'association humanitaire avait mis en place] n'est plus pertinent." Les pauvres sont devenus trop nombreux, ils ne se distinguent plus du reste des citadins.
La nuit venue, autour du marché central, des cohortes de sans-abri - ils seraient plus de 10 000 rien qu'à Tana - se blottissent dans tous les recoins, sous des cartons ou des lambeaux de couvertures et, fait rare en Afrique, des femmes couchent dehors avec leurs bébés. Inévitablement, la violence se répand bien au-delà des quartiers chauds. Récemment, à deux pas de l'université, un vagabond soupçonné de vol a été brûlé vif. La consommation de haschich et de toaka gasy, un tord-boyaux à 70° distillé dans des alambics bricolés, fait des ravages.
La crise politique de 2002 qui vit deux présidents "élus", Didier Ratsiraka et Marc Ravalomanana, se disputer le pouvoir durant cinq longs mois - provoquant des affrontements entre les "côtiers" qui soutenaient le premier et les Merinas des hauts plateaux, partisans du second - n'est presque plus qu'un mauvais souvenir. Mais la crise économique perdure et elle est terrible. L'inflation qui frise 30 % l'an, la dépréciation brutale de la monnaie et la flambée des prix du pétrole ont laminé le pouvoir d'achat des populations au-delà du supportable. C'est dans ce contexte que"les bons amis" se battent avec opiniâtreté.
Pour le Père Pedro, l'aventure commence en 1989. De retour des rizières du Sud où il fut missionnaire une douzaine d'années, le prêtre découvre un jour, au-dessus de Tana, une multitude de miséreux pieds nus au milieu des rats. Enfants et adultes ne vivent pas seulement sur, mais "par" les ordures. Dormant parfois dans des tunnels creusés sous les immondices, ils sont des milliers, armés de crochets, à s'échiner du matin au soir pour récupérer les miettes d'une société de sous-consommation. La confrontation brutale avec ce "peuple de la décharge" agit sur Pedro comme une nouvelle révélation. Il va consacrer sa vie à sauver ces damnés. Le saint Vincent de Paul de la Grande Ile recrute quelques étudiants dévoués, saisit son bâton de pèlerin et part à la recherche du nerf de sa nouvelle guerre : l'argent. L'homme est charismatique, il a de la passion et un don inné pour la communication. Il ira plaider la cause de ses ouailles jusque sur le plateau de Thierry Ardisson. Et ça marche ! L'argent arrive, l'espoir renaît.
"Aujourd'hui, annonce-t-il, avec mes 280 collaborateurs malgaches, dont 80 % de femmes, on fait tourner une quasi-ville de 17 000 âmes, avec neuf écoles, trois collèges, un lycée et trois cimetières." Pedro baptise, marie les jeunes et veille les morts. Fils de maçon, il prêche aussi par l'exemple, maniant la pioche ou la truelle, trouvant son bonheur dans un activisme exalté. En le suivant à travers les lieux de vie d'Akamasoa, on est assailli par des grappes d'enfants qui accourent vers leur sauveur. "Vous voyez, sourit-il en tapotant gentiment la tête de quelques mioches, ils n'ont plus peur des vazahas [les étrangers]. Et s'ils tendent la main, ce n'est plus pour mendier." Même Natacha, une fillette de 8 ans au regard intense dont le nez a été dévoré par un rat lorsqu'elle avait un mois, ne tend plus la sébile.
Pour autant, note le prêtre, "les pauvres ne sont pas faciles. Le futur, pour eux, c'est demain. Nous devons constamment lutter contre les rechutes, les bagarres, les fugues, l'alcoolisme, la drogue, la résignation". Le combat porte heureusement des fruits. Dans la communauté d'Antolojanahary, un domaine de 450 hectares à 70 km de la capitale, où les cas les plus lourds ont été en quelque sorte "mis au vert" , on est frappé par la sérénité d'une vie rurale qui, ce jour-là, s'organise autour du stockage de la récolte de riz. Dans le collège Prince-Albert, ainsi nommé parce que c'est Monaco qui le finance, de nouvelles classes pimpantes vont bientôt accueillir les enfants de tout le voisinage. Sur les collines alentour, les ouailles de Pedro ont planté des milliers de pins et d'eucalyptus. Touzou, une jeune fille de 23 ans qui enseigne le français, s'approche de nous. A la demande du prêtre, elle montre une photo d'elle, prise quatorze ans plus tôt. On y voit une petite fille maculée de crasse, en haillons, debout sur la décharge. "Son père a été assassiné et cinq de ses huit frères et sœurs sont morts en bas âge", résume Pedro. Grâce à lui, Touzou s'en est sortie.
De collines en vallons, trois générations de constructions témoignent de l'ampleur de la tâche accomplie par "les bons amis". Première "couche" , des petites cabanes de bois, vite déglinguées. Puis ce furent des cases d'argile, couvertes de chaume. Enfin de "vraies" maisons, en brique, avec des toits de tuile ou de tôle.
Au bord de la décharge où les camions continuent à déverser 700 tonnes d'ordures chaque jour, - "le déménagement de cette saloperie devrait être une urgence absolue !", s'indigne le bouillant ecclésiastique - et où la récup' se poursuit dans une insoutenable odeur surette, plusieurs rangées de minuscules et sordides cabanes d'argile abritent encore des "pionniers" , comme Jeanine, Martin et leurs quatre enfants qui se partagent une paillasse dans le lot 74. "Même ceux-là bénéficient d'une certaine sécurité, d'une vie structurée, de soins, de WC et de douches" , souligne le prêtre. Ils profitent aussi de l'éclairage public et des lampadaires installés par Electriciens sans frontières (ESF), une ONG française très active à Madagascar. Surtout, les enfants sont scolarisés et bénéficient d'un vrai repas quotidien à la cantine financée par l'Union européenne.
Dans le "quartier" d'Ambarriala, qu'un seul mur sépare de la décharge, Jean-Charles, 37 ans, Nana, 32 ans, et leurs trois enfants font visiter avec fierté la maison en dur qui leur a été attribuée. Avec deux fauteuils en rotin, des étagères, une radio et un vélo chinois pour aller travailler, c'est presque l'aisance. Sur la colline d'en face, les alignements de maisons toutes neuves ou en chantier font songer à un lotissement : rues pavées, écoles, un hôpital, plusieurs points d'eau potable, une menuiserie et même un atelier de métallurgie. Akamasoa génère déjà 4 000 emplois."Les bons amis" sont donc encore très loin de l'autofinancement et ne fonctionnent que grâce aux donateurs.
"Nous avons démontré qu'à partir de rien on pouvait faire des miracles", répète le Père Pedro, qui se réjouit d'avoir enfin vu ses efforts reconnus par le nouveau président. Propriétaire d'un petit empire industriel et médiatique, Marc Ravalomanana dirige le pays comme une entreprise. Resté vice-président de la FJKM qui fédère les Eglises protestantes, luthériennes et anglicanes de Madagascar, "Ravalo" , comme on l'appelle à Tana, se présente comme "un instrument de Dieu" et va jusqu'à défendre la légitimité des théocraties. Il n'est sans doute pas le mieux placé pour s'attaquer aux pesanteurs religieuses, omniprésentes à Madagascar. Le culte local des ancêtres, par exemple, perpétue le fatalisme et les superstitions. Dans les rizières, on voit des piquets coiffés de grigris censés éloigner les "mauvais esprits" . Les sectes de tout poil et de toutes croyances pullulent. Alors que la population est passée en quarante ans de 5 à 17 millions d'individus, le contrôle des naissances reste marginal.
Parmi les priorités gouvernementales affichées, la réussite la plus visible concerne les routes, laissées à l'abandon pendant des décennies. En trois ans, dans ce pays un peu plus grand que la France, 5 000 km auraient été refaits. Ce qui permet de constater que la misère galopante n'épargne même plus les campagnes. Naguère exportateur de riz, le pays assure rarement la "soudure" d'une récolte à l'autre. A défaut de riz assaisonné de feuilles de brèdes, l'aliment de base, beaucoup de paysans doivent se contenter de manioc.
Au sud, rien ne frappe plus le regard que la disparition rampante des légendaires forêts. Pour trouver le combustible nécessaire à la cuisson de leurs repas, les paysans pratiquent la déforestation à la machette. A Antisrabe, à 170 km de Tana, des milliers de tireurs de pousse-pousse aux pieds nus attendent désespérément des journées entières le client qui ne vient pas. La ville vivote misérablement.
A Tsarahonen, à 45 km de piste de là, l'action humanitaire est plus économique que caritative. "Les ressources essentielles de la commune viennent des pommes et des zébus. Nous n'avons ni électricité ni téléphone et nous devons puiser l'eau à la rivière, à un kilomètre" , explique Clarisse Ranovohangy, responsable du centre communal de développement, qui vient de remettre leurs prix - un cahier, un crayon - aux jeunes lauréats d'un concours d'écriture française. "Nous essayons de lutter contre l'analphabétisme, qui touche 40 % des adultes, et de développer le planning familial car ici les familles comptent souvent 8 ou 10 enfants."
Bientôt, le centre qui sert de lieu de formation déménagera dans un bâtiment en brique. Des panneaux solaires seront installés par les Electriciens sans frontières et permettront d'alimenter un ordinateur, une imprimante et un lecteur de DVD. Le maître d'œuvre de ces initiatives est l'association Codev, présidée par Raymond Bouther, un professeur franc-comtois retraité. Codev se démène pour éditer des brochures et des DVD interactifs accessibles aux analphabètes, afin de diffuser des informations sur l'élevage. Mais la grande affaire de M. Bouther, c'est une fromagerie, créée en 2001 pour fabriquer du gruyère revendu aux supérettes locales. "Nous voulons que les ruraux acquièrent leur autonomie, explique le retraité au grand cœur. Je m'efforce surtout de les mettre en contact avec des gens qui savent faire des choses."
Il y a aussi là Jean-Marie, un solide fromager du Haut-Doubs qui, à 61 ans, n'avait jamais pris l'avion. Il y a Pierrot, un technicien thermique de Besançon venu étudier la manière de "faire du chaud et du froid" pour les cuves. Et puis Nicolas, un jeune ingénieur agroalimentaire du Jura. Tandis que les Français spéculent sur l'utilisation des panneaux solaires que va installer ESF pour seconder le groupe électrogène, voici les collecteurs qui détachent de leurs vélos les bidons en provenance des petites fermes. "Le lait, c'est ce qui rapporte le plus, indique M. Bouther. Nous le payons cash car les paysans ne peuvent pas attendre les trois mois d'affinage entre la traite et la vente du fromage. A notre échelle, nous pratiquons ainsi le commerce équitable." Reste à convaincre les éleveurs d'échanger leurs zébus contre de bonnes vaches laitières. Mais le zébu n'est pas seulement l'animal emblématique de la Grande Ile, il est aussi le symbole traditionnel de prospérité. Celui qu'on égorge dans les cérémonies qui ponctuent la survie rurale.
Robert Belleret