Les liasses de "blessés de guerre" s'arrachent à Kinshasa

Le Monde 30/09/2003

"Argent ! Blessés de guerre !", scande Rodrique, 13 ans, sur le bord de la chaussée, dans le brouhaha du quartier Matonge, centre névralgique de Kinshasa (République démocratique du Congo, RDC). Dans chaque main, il tient des billets en lambeaux, véritables bouquets de papiers fanés qu'il manipule avec précaution avant de les présenter aux chalands ou aux receveurs des taxi-bus qui encombrent les rues de la capitale congolaise aux heures de pointe.
Imprimé en grande pompe il y a six ans, le franc congolais affichait une valeur égale à celle du dollar américain.
Mais, depuis, la guerre qui a ravagé la RDC a aussi entraîné sa monnaie dans une chute vertigineuse. Face à cette dépréciation, la Banque centrale-a imprimé les plus grosses coupures - de 100 francs - à tour de bras. Aujourd'hui, il faut près de 400 francs congolais pour atteindre 1 dollar.
Mais aucune des petites coupures, si nécessaires à l'immense majorité des Congolais pour faire face à leurs maigres dépenses quotidiennes, n'a été nouvellement injectée sur le marché. Les billets existants sont déchirés, rances de sueur, souvent rapiécés à l'aide de papier collant, de pâte de manioc ou de sauce de poisson. D'où ce triste surnom qui leur vaut statut : "Blessés de guerre".
"Ils sont sales, mais tout le monde est à leur recherche" note Rodrique, qui dès 6 heures, choisit d'abord sa "victime" : généralement une vendeuse de pain ou de cacahuètes à laquelle il se présente avec un billet de 100 francs."La vendeuse tient à vendre ses arachides alors, même si ça l'embête, elle trouve de la monnaie" explique-t-il, malicieux.
Une fois sa liasse de "blessés de guerre" en poche, il se poste aux carrefours et la revend plus cher aux receveurs de bus pressés.
A l'Ecole de santé publique de Kinshasa, des médecins se sont émus de l'état "déplorable" de ces petits billets. "Ce sont des nids à microbes", avertit le professeur Kiyombo Mbela. Souvent conservés à proximité des parties génitales par ceux qui les détiennent, les billets, une fois échangés, sont séparés à l'aide d'un peu de salive par ceux qui les reçoivent.
"Les "blessés de guerre" sont vecteurs de maladies respiratoires et dermatologiques. Même la fièvre typhoïde, le choléra et la tuberculose peuvent être transmis par ce support", affirme le médecin. Mais il prêche dans le vide. Quant à la Banque centrale congolaise, elle-envisagerait d'en imprimer de nouveaux, mais dans un délai inconnu. Aussi, quel que soit le danger qu'ils représentent, les "blessés de guerre" ont encore une longue vie devant eux.
Arnaud Zajtman