L’ex-Zaïre en proie au pillage
Trafic d’or entre le Congo et l’Ouganda

Le Monde Diplomatique décembre 2005 Pages 14 et 15

Le 4 novembre 2005, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté des sanctions (gel des avoirs, interdiction de voyager) envers ceux qui violent l’embargo sur les armes en République démocratique du Congo (RDC). Une économie de contrebande, notamment d’or, s’est installée dans l’est de l’ex-Zaïre. Les séquelles du conflit régional, qui a fait 3 millions de morts de 1998 à 2003, pèsent sur la RDC, où les élections générales, prévues en 2005, ont été repoussées à juin 2006.
Le village de Mongbwalu, dans l’Ituri, au nord-est de la République démocratique du Congo (RDC), a des airs de Far West : une seule rue poussiéreuse bordée de cafés ressemblant à des saloons ; un hôtel pouilleux à l’enseigne cabossée ; des bandes de jeunes motards qui observent le va-et-vient des passants, comme s’ils attendaient, d’un moment à l’autre, le début d’un duel. Le parallèle n’a rien d’outrancier : ici, comme dans les villes-champignons de la ruée vers l’or aux Etats-Unis, toute l’activité tourne autour du métal précieux.
L’Ituri se situe en plein milieu d’une des zones aurifères les plus importantes de la planète (1). Plusieurs quintaux d’or sont extraits, chaque mois, des mines artisanales éparpillées autour de ce village perdu qu’est Mongbwalu. Transporté illégalement vers l’Ouganda voisin, le métal est ensuite exporté en Europe, notamment en Suisse. Les énormes profits qui en résultent sont l’objet de toutes les convoitises et à la base du conflit qui, depuis 1998, ensanglante la RDC, et cette région (2).
Le sous-sol gorgé de minerais a valu à l’ex-Zaïre, géant de l’Afrique, le surnom de « scandale géologique ». Mongbwalu est devenu une sorte de « Klondike tropical » depuis que, en 1982, le dictateur Joseph Mobutu a libéralisé l’extraction du métal précieux dans certaines zones du pays. Des milliers de mineurs fiévreux et improvisés se sont jetés dans un « business » qui ne s’est jamais interrompu, même dans les moments les plus tragiques de la guerre. Chaque jour, au petit matin, quittant le village à bord de 4 x 4 déglingués, ils empruntent un chemin de terre défoncé et se dirigent vers les sites d’exploitation. Arrivés à destination, ils se répartissent en équipes et commencent à fouiller. Une immense ruche où s’affairent des centaines d’hommes dans des alvéoles de boue... Plongés dans l’eau jusqu’à la taille, certains creusent à un rythme forcené et déposent la terre dans des bacs en plastique, que d’autres se passent, cramponnés des deux côtés du talus, semblables aux minuscules maillons d’une chaîne de montage frénétique.
Chaque équipe travaille pour son compte : poussière détrempée et cailloux arrivent sur un tamis, au-dessus d’une flaque d’eau. Il s’agit d’abord de rechercher de la poudre d’or. Ensuite, dans l’espoir d’y voir apparaître les précieuses veines, les pierres les plus prometteuses s’effritent sous les coups de massue. « Il faut s’y connaître pour savoir où creuser », commente Etienne, qui a passé au moins dix ans sur les collines de Mongbwalu. Autour de lui, un groupe de jeunes ouvriers scrute avec soin de petits bouts de cailloux restés dans le tamis, à la recherche de quelques paillettes. « Aujourd’hui on n’a pas eu de chance, reprend Etienne. Mais je suis sûr que ça ira mieux par la suite. Si on tombe sur un bon morceau, on arrivera à gagner 5 dollars chacun. »
En haut du talus se détachent les vestiges d’une construction métallique : c’est ce qui reste de « l’usine », l’entreprise publique destinée à l’extraction de l’or de la région de Kilo-Moto, dont Mongbwalu représente la porte d’entrée. L’activité y battait son plein quand, au temps de Mobutu, l’Ituri se trouvait sous le contrôle du gouvernement de Kinshasa. A l’époque, le produit de la vente aboutissait directement dans les poches du dictateur zaïrois, lui permettant d’accumuler tranquillement des fortunes dans les banques étrangères. C’est tout de suite après sa chute, en 1997, qu’ont commencé les affrontements pour dominer ce coin de terre richissime.
La région de Kilo-Moto constitue l’un des foyers d’instabilité les plus importants de la région des Grands Lacs. Son potentiel extraordinaire – c’est la zone aurifère la plus étendue du continent – a suscité la convoitise des principaux acteurs de la « première guerre mondiale africaine » (3) : en 1998, à la suite de l’invasion du pays par le Rwanda et l’Ouganda, la région a été occupée par les forces de Kampala, qui transportaient directement l’or chez elles par avion.
Lorsque, après les accords de Sun City (Afrique du Sud), en 2003, les troupes étrangères ont dû quitter le pays, la zone est devenue le théâtre de violents combats entre l’Union des patriotes congolais (UPC), soutenue par le Rwanda, et le Front nationaliste et intégrationniste (FNI), lié à l’Ouganda. Les affrontements auraient fait 60 000 morts, malgré les interventions timides de la Mission d’observation des Nations unies au Congo (Monuc), présente sur place depuis 1999. Tombée entre les mains de l’UPC, la mine a ensuite été reprise par le FNI, qui la considère toujours comme son fief.
Entre autres choses, les miliciens ont été accusés de soumettre les ouvriers au travail forcé. Selon un récent rapport de l’organisation non gouvernementale (ONG) Human Rights Watch, le FNI saisirait une partie de l’or extrait et exigerait des mineurs 1 dollar par jour pour pouvoir travailler dans les mines (4). Les combattants nient farouchement : « La paix est là, nos hommes ont désarmé. Tous les ouvriers travaillent pour leur propre compte et pour le bien-être général du pays », affirme M. Iribi Pitchou Kasamba. Petit mais costaud, il est devenu le chef du mouvement, après que le président du parti, M. Floribert Ndjabu, a été arrêté en mars 2005 à Kinshasa et accusé d’être le commanditaire du meurtre de neuf casques bleus bangladais tués en Ituri en février 2005.
Entouré de ses « lieutenants » aux abords du site d’exploitation, inspirant aux mineurs un mélange de crainte et de respect, M. Kasamba qualifie les accusations de l’ONG américaine d’« énormes foutaises ». « Le seul argent que nous ayons reçu, ajoute-t-il, c’est les 8 000 dollars qu’AngloGold Ashanti nous a versés d’une façon tout à fait volontaire. » La grande entreprise sud-africaine, qui a obtenu les droits d’extraction sur une concession de 10 000 km2 autour de Mongbwalu, a récemment été accusée d’avoir versé des pots-de-vin aux rebelles. Or, depuis 2003, l’embargo établi par les Nations unies interdit tout soutien aux groupes armés en RDC. Les dirigeants de la société ont affirmé avoir été contraints de commettre cette infraction pour garantir la sécurité de leurs employés (5). Mais le scandale a d’autant plus terni la réputation de la firme qu’elle affiche une politique... « éthique » inspirée de la « responsabilité d’entreprise (6) ». De toute façon, AngloGold Ashanti n’a pas encore entamé le travail d’extraction dans sa concession. Et l’exploitation s’effectue à présent de manière artisanale, à l’aide de pelles et de tamis.
A proximité du site, une foule d’hommes équipés de trébuchets se tient prête à l’achat. Autour s’entassent les orpailleurs les plus chanceux, qui, le sourire aux lèvres, serrent dans leurs mains leur petit butin. C’est le début de la transaction : la poudre d’or est placée sur un réchaud à charbon et mélangée à de l’acide nitrique afin d’en détacher les impuretés. Une fois cette opération terminée, l’or qui reste est pesé et acheté. Le prix s’élève à environ 10 dollars le gramme. La cote change selon le marché et augmente au fur et à mesure qu’on s’éloigne de la zone d’extraction. A Bunia, chef-lieu de l’Ituri, l’or vaut 11,50 dollars le gramme. Les petits acheteurs à la source, ainsi que les dizaines d’autres qui se pressent dans la rue principale de Mongbwalu, travaillent pour le compte d’intermédiaires installés à Butembo, dans la province voisine du Nord-Kivu, et à Bunia.
Une foule de petits métiers se greffent sur l’exploitation de la mine : des femmes vendent des fruits, des pommes de terre et du riz ; de jeunes motards font la navette entre le site d’extraction et le centre de Mongbwalu ; un groupe bigarré de musiciens qui paraissent savoir mieux manier le fusil que la guitare surveille, de toute évidence, les allées et venues. Le système de gestion des recettes a l’air bien rodé : le FNI semble effectivement percevoir une dîme sur les ventes. Mais cela se révèle difficile à prouver : la simple présence du président du parti, M. Kasamba, constitue un efficace moyen de dissuasion. Personne ne souffle mot.
Ce n’est que plus tard, sous couvert d’anonymat, qu’un habitant de Mongbwalu acceptera de nous donner sa propre version : « A l’usine et dans les autres mines situées près du village, le FNI se borne à exercer un contrôle timide. Depuis l’arrivée des casques bleus, les miliciens ont dû se faire plus discrets. Mais il suffit de se rendre quelques kilomètres plus loin pour retomber sur les pratiques du passé : travail forcé, confiscation de l’or, harcèlement. »
Les 140 soldats pakistanais de la Monuc (7) chargés du désarmement des miliciens et arrivés en avril 2005 se veulent encore plus discrets que les combattants. Ils demeurent confinés dans leur campement à la sortie du village, et se bornent à effectuer quelques patrouilles. L’un des responsables du contingent avoue d’ailleurs « ne pas très bien savoir ce qui se passe là-bas dans les mines ».
Au siège de Bunia, on confirme sans mal cet état de fait : « En théorie, la Monuc pourrait surveiller le trafic des ressources », estime Mme Karin Volkner, « fonctionnaire des affaires politiques » de la mission, « mais en réalité nous n’avons pas vraiment les moyens d’exercer un tel contrôle. A Mongbwalu, il n’y a qu’un contingent militaire. Nous envisageons d’y envoyer un groupe de civils, mais, pour le moment, nous n’avons fait que des missions d’exploration. » Parfois engagés dans des opérations musclées et dans le soutien au processus électoral censé mettre fin à la période de transition (8), les hommes de la Monuc ne s’occupent guère du trafic qui se déroule pourtant sous leurs yeux.
Car à Bunia, la poudre d’or se vend au grand jour. Dans cette ville ravagée par la guerre et par la misère, où des milliers de réfugiés s’entassent encore dans un camp près de l’aéroport, le commerce du métal jaune constitue la seule activité économique possible. Sur les deux marchés locaux, presque tout le monde semble s’y adonner. Quelques-uns le font de manière ostensible : leurs petites échoppes portent des enseignes « Ici achat d’or ». D’autres se montrent plus discrets. Cependant, la présence d’un trébuchet et d’une bouteille d’acide nitrique laisse deviner la réalité.
D’après le code minier congolais adopté en 2002, une autorisation délivrée par les autorités centrales est nécessaire pour tout achat d’or au détail (9). Mais, dans cette région où l’Etat est inexistant, personne ne semble s’en soucier. « L’Ituri souffre de la défaillance des institutions, déplore Mme Volkner. Le gouvernement de Kinshasa, qui est très éloigné, s’est toujours peu soucié des populations de l’Est. Par-dessus le marché, quelques ministres sont directement impliqués dans le trafic de matières premières et n’ont aucun intérêt à établir la paix dans la région. »
Tout le commerce repose sur une filière bien organisée de mineurs artisanaux, d’acheteurs et d’intermédiaires. L’or des commerçants de la ville est racheté par une poignée d’hommes d’affaires, qui se chargent de le transporter en cachette à Kampala. La contrebande utilise les moyens les plus divers (camions ; 4 x 4 ; motos ; pirogues, à travers le lac Albert), en misant sur l’extrême rareté des contrôles à la frontière congolaise. Au fur et à mesure, le nombre d’acteurs impliqués se réduit. Dans la capitale ougandaise, trois sociétés seulement se chargent de l’achat d’or, toutes gérées par des entrepreneurs d’origine indienne. La plus importante d’entre elles, l’Uganda Commercial Impex Ltd. (UCI) (10), a son siège dans le faubourg de Kamutckia, à une demi-heure de voiture du centre-ville.
« Chaque mois, raconte le propriétaire, M. Jamnadas Vasanji Lodhia, nous achetons environ 350 kg d’or, pour 5 millions de dollars au total. Et nos fournisseurs sont toujours les mêmes : six-sept personnes, tous des Congolais de Bunia et Butembo. » Le plus connu d’entre eux est sans doute M. Kambala Kisoni, propriétaire de la Congocom Trading House et d’un petit Antonov qui, sous l’enseigne de Butembo airlines, assure une liaison presque quotidienne entre Mongbwalu et Butembo. Les Nations unies l’accusent d’avoir violé l’embargo à maintes reprises : selon les experts de l’ONU, il aurait facilité le transport d’armes et de personnels du FNI à Mongbwalu (11).
Joint par téléphone, M. Kisoni rejette toute accusation : « On nous considère comme des complices des rebelles. En fait, nous sommes pris en otage par les gens du FNI, qui agissent en maîtres absolus de la zone. Ils nous obligent à verser 60 dollars à chaque atterrissage à Mongbwalu. Nous souhaitons que les forces armées congolaises puissent reprendre le contrôle de la région et y rétablir l’ordre. »
M. Kisoni ne nie pas exporter de l’or sans autorisation du ministère des mines de Kinshasa, mais il se justifie : « Il est devenu dangereux d’exporter avec une licence. Compte tenu de la corruption des appareils de l’Etat, on risque de tout perdre. Dans le temps, on avait une licence, mais on nous a volé trois fois notre cargaison d’or. Et nous savons que les voleurs étaient liés au gouvernement. » D’après l’entrepreneur congolais, Congocom n’est rien d’autre qu’une banque informelle : « Ici, l’or est une monnaie d’échange. Avec celui de nos clients, nous achetons des marchandises qu’ils vendront par la suite au Congo. Les acheteurs de Kampala, comme l’Uganda Commercial Impex, s’occupent d’ouvrir des lignes de crédit auprès des grandes entreprises qui fournissent les produits à nos clients. Nous nous bornons à travailler en tant qu’intermédiaires entre les commerçants du Congo oriental et les sociétés ougandaises. »
A Kampala, l’or acheté par l’UCI est fondu au siège de la compagnie. Les petits lingots sont ensuite envoyés chaque mois à la Metalor Technologies SA à Neuchâtel (Suisse), une des principales firmes européennes de métallurgie précieuse. Toutefois, depuis juin 2005, le marché paraît bloqué : à la suite de la publication du rapport de Human Rights Watch, la compagnie suisse a décidé d’arrêter les importations. Furieux, le patron de l’UCI ne mâche pas ses mots : « Ce commerce existe depuis un siècle. J’ai du mal à comprendre pourquoi ils en font toute une histoire. Ils nous accusent de voler les richesses du Congo, mais nos fournisseurs sont bien des Congolais, qui avec l’argent qu’on leur donne achètent des marchandises à revendre chez eux, où il n’y a rien. Ils n’achètent pas d’armes, mais du sucre, du café, des couvertures et des vêtements. D’ailleurs, à quoi bon acheter des armes ? Le Congo en est bourré. Sur le plan économique, c’est ce qui rapporte le moins. »
M. Lodhia dit ne rien savoir des liens présumés de ses fournisseurs avec les groupes armés de l’Ituri. Il affirme connaître Bunia et Butembo, mais ne s’être jamais rendu à Mongbwalu. « Il m’est arrivé de temps à autre d’aller voir nos clients à l’est du pays, assure-t-il, mais je n’ai jamais visité les mines. » Il nous montre les livres comptables de sa compagnie, où sont enregistrés les millions de dollars de transactions effectuées avec ses clients congolais : l’argent est placé en grande partie sur des comptes bancaires offshore, à l’île Maurice ou à Hongkong. « Nos fournisseurs ne font aucune confiance aux banques locales, explique-t-il. Nous versons l’argent sur les comptes qu’ils nous indiquent. Ce qui est conforme à la loi. »
En effet, ce commerce est tout à fait légal : l’Etat ougandais n’exige pas de certificats d’origine. Il se borne à percevoir un droit de 0,5 % sur les exportations d’or et une redevance de 1 200 dollars par an pour une licence. En théorie, le métal importé de l’étranger devrait être déclaré lors de son entrée dans le pays. Mais il est tellement facile de franchir la frontière congolo-ougandaise que personne ne se donne la peine de passer par la douane.
Les chiffres trahissent l’ampleur du trafic : en 2003, la valeur de la production aurifère locale s’élevait à 23 000 dollars, l’or officiellement importé à 2 000 dollars et celui exporté à... 45 millions de dollars. Selon les mêmes données fournies par le ministère de l’énergie et du développement minier de Kampala, l’Ouganda a produit, cette même année, 40 kg d’or et en a exporté... plus de 4 tonnes (en 2002, la production s’élevait à 2,6 kg, pour une exportation de 7,6 tonnes).
En raison de cette gigantesque opération de contrebande légalisée, l’or est la deuxième source d’exportation ougandaise, après le café. « C’est un secret de Polichinelle ! s’emporte M. Lodhia. Tout le monde sait que l’or de Kampala vient du Congo. D’ailleurs, dans l’ancien Zaïre, surtout à l’Est, l’Etat est inexistant et il n’y a aucun contrôle. Il en a toujours été ainsi depuis l’époque de Mobutu. »
En fait, l’Ouganda est devenu la plaque tournante de l’or congolais à partir de 1994, lorsque le gouvernement de Kampala a décidé d’enlever à la banque centrale le monopole d’achat du métal précieux, de supprimer les droits d’exportation élevés (entre 3 et 5 %) et d’assouplir la réglementation imposée jusque-là aux sociétés commerciales. Auparavant, l’or de l’Ituri transitait par le Kenya, où le commerce avait déjà été libéralisé. M. Lodhia lui-même avoue être passé de Nairobi à Kampala. « Du point de vue logistique, il est beaucoup plus simple de travailler depuis l’Ouganda : le pays est plus proche de la République démocratique du Congo et, qui plus est, ici les conditions de sécurité sont excellentes », explique l’entrepreneur indien.
Sur le trajet qui mène des villes congolaises à la capitale ougandaise, la valeur de l’or augmente : l’UCI l’achète à 13,50 dollars le gramme. Le prix de vente à l’étranger varie selon les oscillations des marchés internationaux. « Mais nous travaillons sur la base d’une marge de profit de 0,5 % », précise M. Lodhia, avant d’ajouter : « L’exploitation de l’or est le gagne-pain de milliers de personnes à l’est du Congo. Ces militants de Human Rights Watch font un lobbying acharné pour l’arrêter, mais ils sont inspirés par une idéologie qui finit par frapper les intérêts mêmes des personnes qu’ils voudraient défendre. Moi, je perds de l’argent, mais je ne meurs pas de faim. Si les Suisses n’achètent plus et si je ne trouve pas d’autres débouchés, d’ici peu je serai obligé d’arrêter mes achats. »
Des mineurs artisanaux de Mongbwalu aux grands commerçants de Kampala, en passant par les intermédiaires de Bunia et de Butembo, les acteurs impliqués dans ce trafic sont effectivement des milliers. S’il est incontestable que l’exploitation de l’or a entretenu – et continue d’entretenir – les groupes armés à l’est de la RDC, il serait difficile d’y mettre fin par des embargos ou des pratiques similaires.
Le groupe d’experts de l’ONU considère d’ailleurs que, « étant donné la superficie du pays, une interdiction totale de l’exportation des ressources naturelles de la République démocratique du Congo serait une mesure extrêmement coûteuse et difficile à appliquer (12) ». D’après eux, la solution idéale serait un système de « traçabilité » permettant de stopper la contrebande vers l’Ouganda. Mais un tel mécanisme, réalisé pour les diamants avec le processus Kimberley (13), n’a pas encore été mis au point pour le métal précieux.
« Le seul moyen d’empêcher les seigneurs de la guerre de faire des profits, estime M. Enrico Carisch, expert financier aux Nations unies, serait d’exercer des pressions sur les gouvernements de la région afin qu’ils mettent un terme au régime d’impunité ; en particulier, les Ougandais devraient normaliser le commerce bilatéral avec le Congo. Pour ce faire, toutefois, il faut que le gouvernement de Kinshasa regagne, avec l’aide de la communauté internationale, le contrôle de l’est du pays. » Dans une région où l’Etat est absent et où l’or demeure la seule source de revenu pour la plupart des gens, on imagine d’autant plus mal une modification brutale des mécanismes d’exploitation qu’il existe une demande internationale soutenue.

Stefano Liberti

(1) La Constitution de 2005 (article 2) prévoit le redécoupage des 11 régions de la République démocratique du Congo en 26 provinces : l’Ituri, qui fait actuellement partie de la province orientale, devient une province à part entière avec Bunia pour chef-lieu.
(2) Lire Colette Braeckman, Les Nouveaux Prédateurs. Politique des puissances en Afrique centrale, Fayard, Paris, 2003, et « Guerre sans vainqueurs en République démocratique du Congo », Le Monde diplomatique, avril 2001.
(3) Lire Mwayila Tshiyembé, « Transition à hauts risques au Congo-Zaïre », Le Monde diplomatique, juillet 2003.
(4) Human rights watch (HRW), « Democratic republic of Congo. The curse of gold », 2005.
(5) Lire « Gold group admits militia cash “errors” », The Financial Times, Londres, 2 juin 2005.
(6) www.ashantigold.com
(7) A la date du 30 juin 2005, l’effectif total de la Monuc est de 15 490 soldats, 703 observateurs militaires, 231 policiers civils, 747 « personnel civil international », 1 209 « personnel civil local » et 436 volontaires de l’ONU. Le mandat de la mission, qui devait prendre fin le 1er octobre 2005, a été prorogé jusqu’au 30 septembre 2006. www.monuc.org
(8) Prévues pour le 30 juin 2005, les élections générales qui devaient marquer la fin de la transition ont été reportées et n’auront sans doute pas lieu avant juin 2006.
(9) Human rights watch, rapport cité, p. 98-99.
(10) Les autres entreprises sont Machanga Ltd. et Bhimji Ltd.
(11) Rapport du groupe d’experts sur la République démocratique du Congo, Conseil de sécurité des Nations unies, New York, 25 janvier 2005, S/2005/30.
(12) Rapport du groupe d’experts sur la République démocratique du Congo, Conseil de sécurité des Nations unies, New York, 26 juillet 2005, S/2005/436.
(13) Lancé en 2003, le système de certification du processus Kimberley oblige tout Etat producteur à émettre un certificat concernant l’origine de ses diamants.