Le tribalisme empoisonne la jeunesse

01/2008

Faute d’une culture nationale, les jeunes Kényans ne défendent qu’une vision tribale de la politique. Les récents débordements en sont la démonstration.

Nous voulons tous une élection honnête et bien organisée, qui ne suscite pas de polémique, où le décompte soit exact, où les perdants reconnaissent leur défaite avec élégance et embrassent le vainqueur, et où chacun rentre chez soi satisfait pour attendre la prochaine consultation, dans cinq ans. Nous redoutons les élections comme celle qui s’est déroulée fin décembre au Kenya : vote truqué, contestation des résultats par les observateurs et l’opposition suivie de violences, de viols et de destructions. On estime que, depuis l’annonce de la réélection du président Mwai Kibaki, plus de 800 personnes ont été tuées.
En dépit de ces tragiques conséquences, il faut admettre que les élections régulières qui ne prêtent pas à controverse nous renseignent beaucoup moins sur une société que les élections troublées. Aussi préjudiciables soient-ils, les scrutins contestés comme celui du 27 décembre sont extrêmement révélateurs. Ainsi, nous savons désormais que le Kenya n’est toujours pas venu à bout de ses démons, que beaucoup appellent “l’hostilité et la suspicion ethniques”. Nous savons aussi que les inégalités sociales qui expliquent la rage de la population constituent une menace à long terme pour la stabilité du pays.
Cependant, comme l’a observé un responsable d’entreprise à Nairobi, cette élection a détruit le mythe selon lequel l’avenir serait plus brillant au Kenya qu’on ne le pensait, du fait de la jeunesse et de la “détribalisation” de la majeure partie de leur population, et parce que, à la différence de leurs parents et de leurs grands-parents, les futurs présidents et ministres ne mèneraient pas une politique tribale. En réalité, lors du dernier scrutin, des millions de jeunes Kényans ont suivi les usages “locaux”. C’est la raison pour laquelle le président Kibaki a obtenu un nombre négligeable de voix dans la province de Nyanza, le fief de son principal rival, Raila Odinga, tandis que ce dernier ne recueillait pratiquement aucun suffrage dans la Province centrale, la base de Kibaki. Cela signifie que les jeunes électeurs – l’avenir “détribalisé” de l’Afrique – ont voté comme leurs grands-mères et leurs tantes. Car, dans le cas contraire, Kibaki aurait récolté beaucoup plus de voix dans le centre du pays.
Contrairement à l’idée généralement admise, il semble que les jeunes Africains soient moins éclairés sur le plan politique que leurs aînés. Tout d’abord, ils ont moins de connaissances civiques. Alors que leurs grands-parents dévoraient des livres et des journaux sur leur pays, les jeunes passent leur temps à lire des magazines de divertissement étrangers et à regarder les chaînes musicales américaines. En raison du déclin du football local et du succès croissant du championnat anglais, la majorité des jeunes qui votaient pour la première fois lors du dernier scrutin ont probablement regardé une centaine de matchs étrangers, et pas un seul disputé par les clubs kényans. Comme ils n’ont pas l’occasion d’apprécier une équipe de football locale, un acteur ou un chanteur kényans, ou même une belle fille de leur quartier, le seul moment où ils sont appelés à monter au créneau pour leur pays est celui des élections. Et nombre d’entre eux sont trop ignorants pour faire un choix avisé.

Charles Onyango-Obbo
The East African