En Côte d'Ivoire" les "Wès apprennent à vivre sans l'excision

Le Monde 12/10/1998

BANGOLO (Côte d'Ivoire) ,de notre envoyé spécial

Avant, en pays wè, les jeunes filles étaient excisées après leur puberté, vers quinze ans. Dans un
même village, les adolescentes décoraient leur visage de kaolin blanc et se prosternaient devant l'exciseuse, qui agissait au nom des esprits de la communauté, incarnés par les masques sacrés. "Avant, lorsque tu avais été excisée, personne n'élevait la voix contre toi, tu ne t'asseyais plus sur n'importe quel siège, c'était la garantie d'avoir un mari. Les femmes qui ne sont pas excisées ressemblent aux hommes [les Wès pratiquent l'ablation du clitoris et des grandes lèvres], ce sont des femmes garçons, explique Naïma Makoura, exciseuse. Avant, on ne mourait pas, on n'était pas malade à cause de l'excision, et puis les maladies sont arrivées. "
Ce dimanche, Naïma Makoura est vêtue de blanc, le visage peint de kaolin la tenue traditionnelle des exciseuses. Elles sont une dizaine, réunies devant le local de l'Association ivoirienne de défense des droits des femmes (AIDF), juste en face de l'église Saints-Pierre-et-Paul de Bangolo, quartier de Djouegui. Ici, on n'excise plus, et les exciseuses vont abjurer en public. Le chef du quartier, François Naï Djegui, un septuagénaire, explique pourquoi sa communauté a tourné le dos aux mutilations gé-nitales: "Nous les anciens, quand on nous dit un, on retient un ; quand les jeunes nous donnent les preuves, on les suit. " Les jeunes qui leur ont expliqué les dangers sanitaires de l'excision, ce sont les militantes de l'AIDF, emmenées par Constance Yaï, présidente nationale et originaire de la région.
A Bangolo, à 450 kilomètres au nord-ouest d'Abidjan, près de la frontière libérienne, l'emprise de l'animisme sur la vie quotidienne a reculé. C'est ce que veulent dire les exciseuses lorsqu'elles affirment que les maladies menacent, aujourd'hui plus qu'hier, les excisées: les bénéfices magiques de la mutilation sont moins puissants. De leur côté, les jeunes filles sont de plus en plus réticentes. Non qu'elles se soient soumises de gaieté de cœur par le passé - Agnès Guei Bah, ancienne exciseuse, présidente de l'AIDF de Bangolo, se souvient: "Il a fallu faire venir les hommes pour me maîtriser, tant je me débattais. " Mais, à l'époque - Agnès est aujourd'hui sexagénaire -, l'issue du combat ne faisait aucun doute. De toute façon, une jeune fille non excisée était exclue de la communauté: non seulement promise au célibat, mais tenue à l'écart de la société initiatique des femmes.
Même quand elle reste pratiquée, "excision a perdu de son importance collective. Chaque famille fait mutiler sa fille en privé, souvent avant la puberté. Cette pratique se rapproche de celle des populations musulmanes, les Dioulas, en Côte d'Ivoire, pour qui l'excision est un rite religieux - et non plus magique -, le pendant féminin de la circoncision des garçons. Constance Yaï reconnaît d'ailleurs que la lutte contre l'excision sera plus difficile en pays musulman (même si elle a d'ores et déjà acquis le soutien de plusieurs imams de Côte d'Ivoire) que chez les animistes.

Chez les Wès, la scolarisation des jeunes filles a fait reculer la pratique. Et, lorsque les exciseuses réunies à Bangolo se rendent en cortège jusqu'à la place du marché pour renoncer publiquement à leur ancien métier, les commentaires de la foule sont pour la plupart favorables. Un jeune homme affirme qu'il voudrait que sa future femme soit excisée, mais reconnaît que ses sœurs ne se sont pas soumises à la coutume. D'autres hommes sont plus favorables au changement. Denis Gohé, un instituteur, explique que les femmes excisées ne sont pas de bonnes partenaires sexuelles. "Les autres ont plus de... fraîcheur ", dit-il.
Si le reflux de l'excision paraît inéluctable à Bangolo, il n'en va pas de même dans tout le pays wè. Dans des villes où l'AlDF ne jouit pas de la même considération, les autorités coutumières luttent pied à pied contre toute idée de réforme. Le quotidien Le Jour a récemment publié les points de vue d'une demi-douzaine de femmes originaires de la ville de Man, parmi lesquelles plusieurs notables. Toutes, à une exception près, se sont prononcées contre l'interdiction de l'excision.
La Côte d'Ivoire devrait bientôt se doter d'une loi réprimant l'excision. Une fois le texte voté, il faudra encore faire disparaître une pratique qui touche près de la moitié des femmes ivoiriennes. Les autorités locales sont pour l'instant réticentes à affronter les coutumes régionales. Le mariage forcé dans les provinces de tradition musulmane, la persécution des veuves qui refusent d'épouser le frère de leur défunt époux en pays bété, les violences conjugales dans toute la Côte d'Ivoire sont pour l'instant tolérés, ne serait ce que parce qu'ils sont pratiqués par ceux-là mêmes - policiers, gendarmes, magistrats, administrateurs territoriaux - qui sont censés les réprimer.

Thomas Sotinel


Une pratique interdite mais peu réprimée

Avant la Côte d'Ivoire, l'Egypte, le Burkina, la Guinée-Conakry, le Ghana et le Nigeria ont adopté des textes interdisant l'excision, mais leur degré d'application est très variable. Au Burkina, l'Etat a pris en charge une campagne de sensibilisation dont les effets tardent à se faire sentir. Dans d'autres pays comme la Guinée, il s'agit de textes de pure forme, et l'excision continue d'être massivement pratiquée (50 % des femmes sont mutilées). La répression proprement dite reste rarissime, à l'exception du Ghana, où la pratique est minoritaire (20 % des femmes sont concernées) et où des exciseuses ont récemment été jugées et condamnées. Certains pays ont voté des textes de loi après que les tribunaux américains eurent reconnu le droit au statut de réfugié des femmes africaines menacées d'excision.