Les nouvelles ont tardé mais l'aide fut prompte

The New York Times, New York 2002

D'ENOOSAEN (KENYA)
Pour les Massaïs qui vivent dans cette région du Kenya où seules les girafes dominent l'horizon, il est difficile de concevoir ce qu'est un gratte-ciel. Récemment, quand Kimeli Naiyomah est revenu dans son village après avoir fait ses études aux Etats-Unis, il s'est aperçu que ses frères massaïs n'avaient qu'une très vague idée de ce qui s'était passé le 11 septembre dans ce lieu lointain que l'on appelle New York. "Je n'avais jamais entendu parler du '9 septembre'", explique William Oltetia, chef des jeunes guerriers, pas encore tout à fait certain de la date. La plupart des Massaïs avaient appris la nouvelle à la radio, peu après les événements. Mais ils avaient échappé à l'horreur des images télévisées. Leur village n'a été doté de l'électricité que quelque temps avant les attentats. Alors, conformément à la tradition orale, M. Naiyomah les a fait asseoir et leur a raconté des histoires qui les ont stupéfiés.
Par son récit, le 11 septembre est devenu une réalité. Les Massaïs ont ressenti du chagrin et ont manifesté leur soulagement au fait que M. Naiyomah avait échappé à la catastrophe. Puis ils ont exprimé leur désir de faire quelque chose. Le 3 juin dernier, à l'occasion d'une cérémonie solennelle dans une clairière, ils ont béni quatorze vaches qu'ils ont offertes au peuple des Etats-Unis. Tout en marchant autour du bétail, les anciens ont chanté en maa. A l'issue de la bénédiction, les vaches ont été données à William Brancick, adjoint au chargé de mission de l'ambassade américaine à Nairobi. Remerciant les gens qui avaient offert des animaux venant de leurs propres troupeaux, celui-ci leur a expliqué qu'il lui serait difficile de les transporter et qu'il comptait les vendre pour acheter des bijoux massaïs qu'il emporterait ensuite avec lui aux Etats-Unis.
C'est le mois dernier que M. Naiyomah est rentré au pays. Là, il a parlé aux siens de flammes immenses dans des bâtiments qui se dressaient jusqu'aux nuages et d'hommes vêtus de costumes spéciaux qui étaient entrés dans les édifices pour sauver des vies. "Ils n'arrivaient pas à croire qu'il existait des immeubles si hauts qu'on pouvait se tuer en sautant de leurs fenêtres", dit-il.
"Aujourd'hui, nous éprouvons le même sentiment que si nous avions perdu l'un des nôtres", déclare Vincent Konchellah, 22 ans, qui a fait don d'une de ses douze vaches. Un Massaï peut offrir en présent trois choses qui sont pour lui particulièrement chères : un enfant, une parcelle de terrain et une vache, laquelle représente bien plus qu'une source de viande et de lait. Pendant les cérémonies, les Massaïs boivent le sang du bovin mélangé à de l'hydromel. "Pour nous, la vache est sacrée, explique M. Naiyomah. On lui donne un nom, on lui parle, on fait des rituels avec elle. Je ne sais pas si vous avez de la nourriture sacrée en Amérique, quelque chose qui semble surnaturel quand on le mange. La vache, pour nous, c'est ça."
Dans cette tribu de guerriers, les jeunes hommes apprennent encore à se battre, mais les Massaïs sont désormais déchirés entre la tradition et la vie du monde moderne. Il leur est dorénavant interdit de chasser le lion, alors que cela a toujours eu valeur de rite de passage pour les jeunes. De plus en plus, ces derniers restent à l'école et rêvent de quitter la brousse. Dans les huttes, la télévision a fait son apparition.
La plupart des Massaïs, cependant, s'avouent un peu perdus face aux subtilités du réseau Al Qaida. Mais ils comprennent ce que signifie la mort brutale de près de 3 000 personnes en même temps. Si un tel désastre les frappait, il n'y aurait plus d'habitants à Enoosaen. "Ce type, on serait sûrement obligé de le tuer", réfléchit M. Oltetia à propos d'Oussama Ben Laden. "Nous autres, Massaïs, nous avons des façons de tuer simplement, avec des sagaies, des arcs et des flèches." Interrogé sur la tactique qu'il adopterait, M. Oltetia conclut : "C'est un homme fort, donc on ne pourrait pas le faire directement. Nous l'encerclerions dans la savane."
Marc Lacey
The New York Times, New York 2002