Les mourides entre utopie et capitalisme.

Le Monde diplomatique 11/1995

Une mince silhouette dans un boubou blanc, le visage enveloppé dans une écharpe immaculée: l'effigie d'Amadou Bamba, fondateur du mouridisme et de la ville de Touba, décore les ,.panneaux des échoppes, le tableau de bord des taxis et des " cars rapides ", ou les bureaux de certains hommes politiques sénégalais. Né en 1853 à M'Backé Baol, Amadou Bamba appartenait à une famille noble-proche de Lat Dior, le damel (roi) du Cayor, qui avait lutté contre l'implantation du chemin de fer et de l'arachide par les colons français. Lui-même exilé en 1895 au Gabon, puis à nouveau en 1903 en Mauritanie, ce mystique musulman soufi fonda au retour sa propre confrérie, la mouridiya, qui compte aujourd'hui environ deux millions d'adeptes.
Aux temps de l'invasion étrangère et des affrontements guerriers entre féodaux wolofs et pouvoir colonial, Cheikh Amadou Bamba avait lancé un message de paix qui eut un grand succès auprès des communautés paysannes dévastées par la guerre et par les exactions des bandes guerrières de Lat Dior, les tieddos: "Refusons la guerre sainte. faisons la guerre sainte à nos âmes. " La véritable originalité de ce mot d'ordre résidait dans sa doctrine de sanctification par le labeur: "Travaille comme si tu ne devais jamais mourir, et prie comme si tu devais mourir demain (1). "
Amadou Bamba sécularisait la conduite religieuse de ses disciples, en situant le salut à l'intérieur du monde profane. Ce message mystique a été un facteur d'adaptation à la modernité capitaliste introduite par le colonialisme, mais aussi un levier identitaire (religieux, national) et une manière de se soustraire à l'éthique féodale des royaumes wolofs, où ceux qui travaillaient avaient un statut d'infériorité. Amadou Bamba revendiqua même " le partage des tâches ", en instituant l'égalité entre les divers types de travaux et en nommant des cheikhs dans tous les milieux sociaux. Si bien que, aujourd'hui, il est considéré comme un héros national s'étant opposé à l'avancée coloniale, alors qu'il avait mis au travail la population pour produire l'arachide au service de la colonie.
En 1912, les terres du bassin arachidier commençaient à s'appauvrir, et Cheikh Amadou Bamba organisa la "colonisation des terres neuves ". Dans un milieu hostile (déserts arides, lions et surtout pasteurs nomades peuls),les chefs mourides pourvoyaient aux besoins d'organisation et de concentration des colons dans les nouvelles zones de culture. ils obtenaient de l'administration française les itinéraires futurs des routes et des voies ferrées, y amenaient leurs talibés en groupes bien disciplinés, et organisaient la lutte contre les pasteurs nomades.
Cette conquête pionnière, soutenue par l'administration française,. était faite au nom de valeurs spirituelles: les disciples, simplement nourris, retournaient à la saison sèche dans leurs villages. Au bout de dix ans de service, le talibé recevait une terre, et la daara - communauté agricole maraboutique où les jeunes travaillent la terre et apprennent le Coran - devenait un village, avec femmes et enfants.
Même si cette culture intensive a contribué à dégrader les terres et à provoquer une extension du désert, cette mystique du travail et la croissance de la production de l'arachide ont enrichi la confrérie, et nourri le charisme de Cheikh Amadou Bamba, qui eut l'autorisation d'édifier un lieu de culte pour les mourides dans son village natal, Touba: une grande mosquée, dont la construction fut commencée en 1926, un an avant sa mort.
Soucieuse de contrôler cette confrérie en pleine expansion, l'administration coloniale s'immisça dans les procédures de succession du cheikh mouride et soutint son fils aîné, Muhamad Al Mustapha M'Backé (2). Une fois désigné, ce dernier eut pour priorité la poursuite de la construction de la grande mosquée de Touba et sollicita les Français: ce fut le début du clientélisme de la confrérie à l'égard du pouvoir politique. Ainsi, durant les années 30, la France trouva des appuis auprès des marabouts pour lutter contre les premières tentatives de revendications syndicales.
Les années 50 et 60, avant comme après l'indépendance, furent un âge d'or dans les relations clientélistes entre le pouvoir politique et les confréries, les uns protégeant les intérêts maraboutiques, les autres perpétuant leur rôle d'auxiliaires de l'administration. Une inflexion apparut à partir de 1968, avec le troisième calife, Sérigné Abdou Lahat M'Backé, qui pendant douze ans s'était fait auprès du président Léopold Sédar Senghor le porte-parole du monde rural et avait marqué sa volonté d'indépendance.

Des fonds considérables

Survinrent la sécheresse, la baisse des cours de l'arachide, l'entrée en crise du monde rural, au moment même où une phase de grands travaux commençait à Touba. M. Abdou Diouf, président du Sénégal - à partir de 1980, réussit ce que son prédécesseur n'avait pas obtenu: transformer en allié officiel Sérigné Abdou Lahat M'Backé, devenu son conseiller privilégié, qui, en échange, bénéficia d'aides financières pour réaliser ses projets à Touba.
Ainsi, aux élections de 1988, le calife général des mourides appela ses talibés à voter pour M. Abdou Diouf sous la forme d'un n'diguel (mot d'ordre) : " Celui qui ne votera pas pour Abdou Diouf pendant les élections de février 1988 aura trahi Cheikh Muhamad Bamba. "L'actuel gouvernement sénégalais a concédé à la confrérie une forêt de quelques centaines d'hectares à l'est du pays, le Khe1com, et des projets d'infrastructures dans la ville sainte des mourides sont envisagés par divers ministères.
Touba, relatif îlot de prospérité dans un Sénégal en déliquescence, vit des sommes considérables que reçoivent les marabouts de leurs talibés: les contributions des salariés, de gros commerçants, mais surtout d'une masse de petites gens, de micro-artisans, de
boutiquiers, ou même de vendeurs ambulants de statuettes africaines ou de lunettes de soleil dans les pays d'immigration, parfois lointaine, jusqu'en Europe ou aux Etats-Unis.
Cet argent est réinvesti dans la ville de Touba, mais aussi dans l'attribution aux talibés de petites unités artisanales et commerciales en marge de l'économie officielle. Les circuits de l'économie de traite de l'arachide ont permis aux marabouts d'accéder à de nouveaux produits de consommation, voire au luxe, mais n'ont pas été à la base d'une accumulation capitaliste.
Pour le paysan, la colonisation agraire sous leur égide a représenté également des avantages matériels et sociaux autant que religieux. En février 1995 encore, la presse sénégalaise expliquait que les paysans, qui avaient pourtant bénéficié de subventions de l'état, préféraient vendre leur récolte d'arachide au marché parallèle de Touba plutôt que de l'apporter au marché officiel..
Les daaras tout autour de Touba mêlent école coranique et travail des enfants dans la parcelle du maître. Elles appartiennent au secteur informel, qui ne comprend pas seulement de petits " entrepreneurs ", mais aussi des apprentis non payés, des enfants vendeurs ambulants - statuts plus proches de la servilité que du salariat. A Touba, on pouvait rencontrer récemment, dans une daara, des enfants avec de lourds cercles de fer aux chevilles, pour les empêcher de s'enfuir...
A partir de la fin des années 60, avec la crise de l'arachide et l'accélération générale de l'exode rural, le mouridisme s'est implanté dans les villes, à Dakar surtout. Mais, cette fois, ce sont les talibés eux-mêmes qui ont développé des réseaux religieux et commerciaux, en utilisant la confrérie et ses relations privilégiées avec le pouvoir politique: un indice de la réussite de la sécularisation amorcée par Amàdou Bamba, mais aussi le résultat des phénomènes de collusion, de corruption et de clientélisme qui prolifèrent sur fond d'état affaibli. Ainsi les nombreuses échoppes du grand marché de Dakar, Sandaga, dont les façades sont agrémentées d'un portrait d'Amadou Bamba ou de l'inscription " Talibé du Cheikh untel ", bénéficient d'un statut spécial qui permet d'éviter le racket policier ou le contrôle en cas d'activité illicite. .
Durant les dernières décennies, les talibés eux-mêmes ont organisé la solidarité confrérique dans les villes et créé les dahiras, associations autour d'un marabout ou au sein d'une même entreprise commerciale, et en particulier les déplacements collectifs pour rendre visite à leur marabout ou pour aller à Touba. Plus récemment, les couches moyennes et salariées des villes, dont le niveau de vie a été rudement touché par la dévaluation du franc CFA en janvier 1994, se sont engouffrées à leur tour dans le mouridisme, rejoignant les couches populaires.
Ces réseaux entretiennent de multiples relations avec l'immigration. En 1986, lorsque la baisse des taxes sur l'importation recommandée par la Banque mondiale a conduit à l'inondation de produits d'électronique importés de Hongkong, de New York ou de Taïwan, des mourides installés à l'étranger ont servi d'intermédiaires pour établir des relations avec des grossistes étrangers, ou distribuer les marchandises à l'intérieur du pays. Ces réseaux, qui reposent sur des liens fami-liaux, l'appartenance à une dahira, ou la fidélité à un même marabout, créent des relations de confiance et de sécurité propices aux échanges commerciaux.
Touba, territoire privé, est également un des lieux privilégiés pour toutes les contrebandes. En 1976, après accord entre Cheikh Abdou Lahad et le président Senghor, une brigade spéciale de gendarmes payés par l'état sénégalais mais obéissant aux ordres du calife avait été créée: le marché "ocas" avait été détruit, et un autre construit. pour abriter des activités légales. Aujourd'hui, cette contrebande est repartie de plus belle, montrant bien que Touba est une zone de tolérance où se joue, sous une apparence religieuse, toute la question du rapport à l'état et au droit de l'économie informelle: non-respect du droit du travail, fiscalité inexistante, voire activités illicites...
" Celui qui ne peut pas vous secourir ici-bas ne vous sera d'aucun recours dans l'au-delà. ", affirme un proverbe sénégalais. De fait, un cheikh a d'autant plus d'adeptes qu'il est susceptible de leur fournir des avantages matériels. Touba est un lieu où chaque talibé peut venir s'installer, avec sa famille, dans un espace concédé par le calife. Depuis une dizaine d'années, ces parcelles sont attribuées gratuitement. Chaque quartier a un chef, théoriquement élu comme tous les conseils ruraux sénéga-lais, en fait désigné sur la consigne du calife.
Touba est, avec Dakar, la ville du Sénégal qui enregistre le plus fort taux de croissance démographique (12,6 % par an). Une atmosphère de chantier y règne. Autour de son minaret haut de 87 mètres, Touba pousse à l'horizontale et s'étend désormais sur une surface de 27 kilomètres de diamètre. La ville est divisée en deux espaces principaux : d'un côté, la mosquée et d'autres édifices qui préfigurent un espace plus beau, celui du paradis; de l'autre, les maisons qui s'étalent à l'horizontale, le long de rues qui partent toutes de la mosquée. Dans les somptueux édifices publics ou les appartements richement meublés du marabout - les merveilles les plus récentes de l'électronique s'y mêlent aux étoffes, tapis et objets clinquants -l'idéal domine la réalité quotidienne du talibé de tellement haut que, même dans ces points de contact, demeure l'éternelle distancé entre l'homme et la puissance surnaturelle, la baraka.
Il est impressionnant de voir le nombre de gens qui attendent, tous les samedis, pour solliciter l'attribution d'une parcelle qui. leur permettra de s'installer à Touba. Le talibé peut être assuré qu'il sera logé mais aussi nourri, vêtu si besoin est par son cheikh, qui sera aussi l'intercesseur susceptible de lui ouvrir la porte du paradis. Aussi, il n'est pas rare que des malades du sida viennent finir leurs jours à Touba, ce qui n'est pas sans poser des problèmes sanitaires, car les structures hospitalières sont inexistantes, la voirie rudimentaire, les services administratifs absents, etc. Certes, il y a de nombreuses écoles coraniques, et une université de la confrérie va ouvrir ses portes, immense et somptueuse; mais, pour 150 000 habitants, il n'y a que huit classes non confessionnelles.
A l'inverse de la tidjaniya, l'autre grande confrérie, qui a une implantation multinationale et élitiste, les mourides ont d'abord une dimension populaire et nationale dont les Sénégalais, fidèles ou non, se montrent fiers: "Le mouridisme est le meilleur rempart contre l'intégrisme! " Les arguments ne manquent pas: l'hostilité de l'Arabie saoudite, les relations étroites entre le pouvoir et la confrérie...
La daara des étudiants mourides, dont le rayonnement part de Touba vers tout le Sénégal et atteint les pays d'immigration, tranche cependant sur le caractère ouvert des organisations mourides et leur capacité à se mêler au reste de la population: dans ce monastère, avec des ateliers, des étables, des bureaux, des cuisines pour les réceptions du calife, vivent seulement des jeunes hommes, futurs cadres de la confrérie, qui marchent pieds nus et pratiquent une religion ombrageuse, en particulier sur la question de la relégation des femmes. Très disciplinés, jouissant d'importants moyens, ils sont le noyau dur de la confrérie, en liaison directe avec le calife, et organisent notamment le magal, le pèlerinage qui fait converger chaque année vers Touba plus de deux millions de talibés...
M'Backé, la ville officielle, à 5 kilomètres de Touba, et de plus en plus intégrée à son périmètre d'urbanisation, joue au contraire un rôle d'exutoire. Là sont installés les "campings" qui accueillent les touristes, visiteurs ou fidèles désireux d'échapper à la loi coranique qui interdit de boire ou de fumer, de faire de la musique profane ou de jouer aux cartes. Loin de se formaliser de l'existence de cet espace mécréant à la porte de la ville sainte, le calife semble l'encourager, rappelant ainsi qu'à l'origine - comme toutes les confréries - le mouridisme a opéré un syncrétisme entre les cultures autochtones et l'islam par le biais du cheikh, .le saint, ce qui était le rêve d'Amadou Bamba...

Sophie Bava et Danielle Bleitrach*

* Respectivement sociologue et maître de conférences à l'université de Provence (Aix-Marseille).
(1) Il ne s'agit pas de l'équivalent de la non-violence de Gandhi, mais plutôt de l'expression d'un légitimisme: " Rendons à César... ".
(2) Le détenteur du califat général des mourides est nécessairement un descendant direct d'Ama-dou Bamba.