Les moignons de Mogadiscio

LE MONDE | 12.01.07 |

Quand ils cherchent, le soir à l'hôtel, une ville aussi détruite que Mogadiscio, les envoyés spéciaux hésitent entre Monrovia, Grozny ou Beyrouth. Mais c'est peut-être plus loin qu'il faut chercher, plus loin dans le temps, du côté de Pompéi ou de Delphes. Car il suffit de quelques pas dans ce qui fut la vieille ville pour avoir l'illusion de visiter un site antique - bien qu'en Italie et en Grèce il n'y ait pas besoin d'escorte armée.

Dans le quartier Abdul Aziz, juste au-dessus du vieux port, des pierres taillées et des tambours de colonnes sont répandus en pagaille sur le sol ; on imagine les bâtiments à leurs fondations, et les quelques morceaux encore debout esquissent des fenêtres en ogive. Les pillards et le vent ont si bien nettoyé la place qu'aucun accessoire urbain n'atteste du début du XXIe siècle. Ni panneau de circulation, ni éclairage public, ni publicité, ni arrêt de bus. Il n'y a là que pierre blanche et soleil de plomb, comme si seize ans de guerre civile avaient fait reculer la capitale somalienne non pas de quelques décennies, mais de deux millénaires.
Et surtout, comme à Pompéi le matin tôt, il n'y a personne. Mais cette impression-là, au moins, est trompeuse. A peine ouvre-t-on la portière de la voiture que des femmes et des enfants surgissent des ruines pour dévisager le visiteur avec stupeur.
- Tu crois qu'il est éthiopien ? dit un gosse.
- Non, les Ethiopiens sont noirs comme nous, répond son frère.
L'apparition soudaine d'êtres humains rend les gardes du corps nerveux. C'est lors de rassemblements de prime abord anodins qu'une quinzaine de journalistes ont été tués ces dernières années. "Il faut partir", lâche un garde. Trois cents mètres plus loin et voilà, au centre d'un immense terre-plein, la porte de la Mer : deux tours cerclées du fascio, le symbole de l'Italie fasciste, reliées au sommet par une passerelle. Un monument sans grâce érigé par Benito Mussolini pour marquer le kilomètre zéro de la route qui allait lui servir en 1935 à envahir l'Abyssinie (aujourd'hui l'Ethiopie). Mais la Somalie, italienne ou indépendante, a perdu toutes ses guerres contre son grand voisin, si bien que la route a le plus souvent été utilisée dans l'autre sens, et une fois encore à la fin décembre 2006. Les troupes d'Addis-Abeba ont alors mis en fuite les forces des Tribunaux islamiques et occupent désormais Mogadiscio.
Un homme nous attend à l'ombre de la porte. Abdi Khayre est, dit-on, le dernier à se souvenir. Les autres sont trop jeunes, morts ou partis. Il a 75 ans et a pratiqué l'archéologie ; il a survécu au milieu des ruines et n'a pas quitté Mogadiscio depuis janvier 1991, date de la chute du dictateur Siad Barre et du début de la guerre civile. Bref, il sait tout, mais contemple les ruines avec tant d'accablement que cela le rend muet. "La ville ne revivra plus jamais", dit-il seulement. Par où commencer la visite de celle que les voyageurs appelaient "la Perle blanche de l'Océan indien" ? Abdi Khayre prend place à l'avant de la voiture et désigne le bord de mer.
Après un arrêt dans ce qui reste de l'ambassade de France, où vivent une centaine de réfugiés, l'on passe trois fantômes de villas luxueuses, puis le squelette du grand hôtel Europa avant d'arriver au bord d'une crique rocheuse. Là, il faut contourner un rassemblement formé autour d'un pêcheur qui s'apprête à couper la tête d'une tortue géante.
L'animal est couché sur le dos. Il gesticule. Le sang gicle. "Beaucoup de viande pour seulement 50 dollars", dit quelqu'un. Les pattes cessent de remuer. En contrebas, on aperçoit le mausolée de Hadj Ali. "Selon la légende, ce sont les vagues qui ont déposé un jour cette mosquée sur le rivage, murmure Abdi Khayre. Une procession s'y rend chaque année depuis le XIIIe siècle, afin de prier la mer de ne pas détruire la ville."
La destruction a eu lieu, mais ce n'est pas la faute des flots. A peine ont-ils chassé le dictateur Siad Barre que les principaux chefs rebelles, le général Mohamed Farah Aïdid et Ali Mahdi Mohamed, se proclament tous deux président. Des combats sporadiques éclatent. Mohamed Farah Aïdid a établi son quartier général à la Villa Somalia, l'ancien siège du pouvoir, et contrôle le sud de la ville. Ali Mahdi tient le nord. De plus en plus nourris, les échanges de tirs dessinent une "ligne verte" qui avance ou recule selon les jours, et traverse la ville en zigzaguant.
En novembre 1991 éclate une terrible bataille rangée, responsable de l'essentiel des destructions que l'on observe aujourd'hui. Quatre mois et 30 000 morts plus tard, la communauté internationale parvient à imposer un cessez-le-feu aux deux seigneurs de la guerre. Au même moment, une sécheresse sans précédent décime la population rurale, faisant dix fois plus de victimes. Ces deux catastrophes, humaine et naturelle, vont précipiter une intervention internationale qui sera elle aussi qualifiée de catastrophe.
Abdi Khayre ne sait trop que dire de cette période. Sa maison, un joli pavillon de l'époque italienne, était sur la ligne verte. Comment se fait-il qu'elle soit presque intacte alors que, de part et d'autre, les façades ne sont que trous béants ? "J'ai envoyé les enfants à la campagne et je suis resté pour tenir les pillards à l'écart, dit-il. On me respectait. J'étais un ancien. J'ai même réussi à sauver les arbres de ma rue." Ah, les arbres ! C'est vrai qu'ils sont luxuriants, tellement plus résistants aux impacts de balles que les humains et les maisons !
Une dépêche de l'Associated Press du 26 octobre 1993 raconte comment les garçons du quartier, un jour où les combats entre Aïdid et Ali Mahdi font une dizaine de morts, s'amusent à courir d'un tronc à l'autre pour énerver les snipers.
Les filles elles aussi traversent la route, portant de l'eau à des combattants parfois guère plus âgés qu'elles. Dès que l'un abat un adversaire, un groupe de femmes derrière un mur pousse des youyous et danse de joie.
Non loin, un vieil homme tient un garçon de 3 ans par la main et déclare à la journaliste que tout est de la faute des autres, qui multiplient les attaques et les provocations.
Notre archéologue, lui, préfère parler de sa carrière et de ses trouvailles. Après des études de cinéma et d'histoire de l'art à Moscou, à Athènes et au Caire, il revient à Mogadiscio en 1959 pour fonder une fabrique de jus de fruit. "Je n'étais pas doué pour les affaires, j'ai fait faillite, mais cela a été ma grande chance." La fermeture de l'usine lui permet d'aller vivre parmi les nomades et de creuser le désert. Des années de fouilles solitaires le convainquent que les Somaliens de l'antiquité n'étaient pas seulement les fournisseurs en encens et en myrrhe des pharaons, mais aussi leurs cousins éloignés, suffisamment civilisés et sophistiqués pour construire des pyramides - lesquelles n'ont pas encore été découvertes. "Je sais où il faut creuser, dit Abdi Khayre mystérieusement, mais j'attends que mon pays ait un gouvernement, sinon tout sera pillé."

Parmi les pièces de valeur exhumées, il y a surtout cette tablette gravée des Dix Commandements. Notre homme sort un dossier de sa chemise. Il contient les photos recto verso de la tablette et une copie de sa lettre du 17 janvier 1993 à Robert P. Oakley, ambassadeur américain à Mogadiscio, signalant la découverte de l'objet et le suppliant d'en organiser la protection. L'ambassadeur n'a jamais répondu ; il avait sans doute d'autres chats à fouetter. George Bush père vient alors de lancer l'opération "Restore Hope", sous l'égide de l'ONU, qui comptera jusqu'à 38 000 hommes, dont 28 000 Américains. Ils vont découvrir que le général Aïdid est leur plus grand ennemi, sans parvenir à le capturer. Durant la seule journée du 3 octobre 1993, ils vont perdre 18 soldats, une hécatombe qui provoque le retrait progressif des troupes.
La lettre porte l'en-tête d'Abdi Khayre, "chercheur indépendant", et un numéro de boîte postale à Mogadiscio. "Vous voyez ce tas de cailloux ? demande-t-il. C'est mon bureau de poste." Les yeux de l'archéologue passent de la lettre aux cailloux et des cailloux à la lettre. "C'était l'époque où j'étais un homme", lâche-t-il. Cela fait quinze ans qu'il n'a pas reçu de courrier. Et il n'a aucune idée de ce qu'il est advenu des dizaines de postiers et de facteurs qui travaillaient là.
Pour un instant, le vieil homme a l'air perdu. "Allons voir le quartier italien", soupire-t-il. La voiture va se faufiler entre des bâtiments aux murs crénelés par les grenades, aux façades brodées à l'arme automatique, aux toits crevés par les tirs de mortiers. "Ah, voilà le bar Impero, dit le vieil homme devant un amoncellement de béton et de verdure encadré encore de quelques arches. C'était le rendez-vous des hommes d'affaires italiens. Celui-ci, c'était le Topolino. Fameux pour ses cocktails. Le Littorio est là-bas, il avait deux billards fantastiques."
Une ville où l'on a tué, où l'on est mort pour chaque mètre carré donne à franchir d'innombrables frontières invisibles. Celle qui relie le caffè Nazionale, carcasse Renaissance tardive inspirée du palais ducal de Venise, à l'hôtel Europa, de l'autre côté de la Piazza Grande, est plus ancienne que la guerre civile. C'était la délimitation du quartier interdit aux Noirs. Une poignée de rues bien propres derrière l'arc de Triomphe dressé en mars 1928 pour l'arrivée du prince de Savoie, venu inaugurer la cathédrale Croce del Sud en face de l'hôtel du même nom. De la cathédrale, faussement gothique, il ne reste que trois pans de murs et un demi-clocher. L'hôtel est entier, mais envahi de verdure. Plus rien n'évoque le séjour au début des années 1980 de deux cinéastes français au coeur lourd, Frédéric Mitterrand (Lettres d'amour en Somalie, éd. Regard, 1985) et Raymond Depardon (Empty Quarter, 1985). Après la fuite du propriétaire italien, Thomas Briata, fin 1991, le réceptionniste, Ali Mohamed Roble, trente-cinq ans de maison, y a accueilli des blessés, jusqu'à ce jour de l'été 1993 où des combattants ont frappé à la porte. Méfiant, il a appuyé son oeil contre le judas avant d'ouvrir, mais c'est là qu'ils avaient placé le canon de leur arme afin que la balle lui traverse le cerveau.
En février 1975, Philippe Decraëne, du Monde, dresse l'inventaire des trésors du Musée national, hébergé dans le palais Garessa, aujourd'hui éventré sur la Piazza. Des pièces d'artillerie marine, des couteaux à manche recourbé, des fourreaux ciselés, des sièges sculptés, des coffres, des narguilés, des poteries chinoises et des bijoux, beaucoup de bijoux. "Tout a été pillé, lâche Abdi Khayre. Jusqu'en 1993 ou 1994, on trouvait ces objets au marché. Les journalistes, les humanitaires et les soldats des Nations unies, surtout américains, en ont beaucoup acheté."
De l'autre côté du marché à la viande, c'est Hamar Weine, à l'architecture typiquement portuaire. L'archéologue nous y promet une surprise. Il fait arrêter la voiture devant une porte et grimpe au deuxième étage. "Toutes mes trouvailles sont en sécurité à Galcaio (Nord-Ouest), souffle-t-il, sauf une, que je cache ici." Un jeune homme ouvre la porte d'un appartement désert et nous dirige vers un sac de plastique noir, dans une pièce aux volets clos. En surgit une dent d'une vingtaine de centimètres et de plus de trois kilos. Une molaire d'éléphant, peut-être de mammouth. "C'est une dent humaine, assure Abdi Khayre. J'ai trouvé le squelette entier dans le désert, le crâne, les bras, les jambes. Un homme de vingt mètres de haut !" Il espère intéresser une grande revue scientifique. En attendant, épuisé, il préfère que l'on poursuive la visite sans lui.
Nous voilà donc sur la colline qui domine la capitale et permet d'en bombarder les quatre coins. A l'ouest, on aperçoit la zone industrielle, où sont produits les spaghettis que les Somaliens mangent tous les jours - avec les doigts - depuis qu'en 1892 l'Italie a loué puis acheté ces terres au sultan de Zanzibar. Tout à l'heure, rue de Rome, devant l'ancien restaurant Stella d'Italia, un homme à la peau claire est venu parler, bientôt entouré d'une foule compatissante. "Je m'appelle Renato, mon père est italien, il est monté sur le bateau (lors de l'évacuation de 1994, peu avant la fin en débandade de l'opération "Restore Hope"), mais il n'a pas vu que les gardes m'ont refoulé. Le bateau est parti sans moi. Mon père s'appelle Franco Malvestito. Après, j'ai reçu deux balles dans la tête, mon cerveau est touché, je ne suis pas normal, j'ai deux enfants, vous croyez que je vais m'en sortir ?"
Avant d'être prisées des seigneurs de la guerre, les hauteurs de Forte Cheikh étaient le coeur du pouvoir marxiste de Siad Barre. On y trouve une Maison du peuple dont le béton a résisté ; un hôtel de police gardé par quelques voyous ; un phare trapu de l'époque fasciste, quelques ambassades et surtout la fameuse Villa Somalia, constamment rénovée par des seigneurs de la guerre en quête de reconnaissance internationale. Une petite demeure y a été aménagée pour le président Abdullahi Yusuf la semaine dernière, à son arrivée de Baidoa, une fois qu'il a disposé de 3 000 guerriers de son clan, les Darods. Le premier ministre, Ali Gedi, préfère le quartier des anciennes usines Fiat, plus au nord, peuplé par son sous-clan de l'ethnie Hawiyé.
De l'autre côté, la descente conduit au marché de Bakara, apparu après le début de la guerre civile. L'absence complète de gouvernement, d'impôts et de droits de douane en a fait une plaque tournante pour toute l'Afrique de l'Est. Traverser cet embouteillage inextricable de camions, de bus, de voitures, d'ânes et de chevaux relève de l'exploit, mais l'endroit semble n'avoir souffert d'aucun impact de balle. Si l'on entend parfois des tirs, à Bakara, il ne faut pas s'inquiéter. Ce sont les acheteurs d'armes qui les essayent. L'endroit a d'ailleurs pris le surnom d'Ektoke, ce qui signifie "tire au ciel". Personne n'y prête vraiment attention, sauf les pilotes des Nations unies. Ils ont découvert des trous dans le fuselage de leur avion et prétendent que c'est parce que le marché se trouve juste au-dessous du couloir d'approche de l'aéroport international.

Serge Michel