Epuration ethnique au Kenya, dans la vallée du Rift
LE MONDE | 24.01.08 |

Le long des pistes, les portes des commerces pillés claquent au vent. Sur les collines, les bâtiments incendiés semblent d'atroces caries. Chaque jour, des maisons brûlent, des habitants sont chassés ou tués. Dans la région de Kipkelion, au coeur de la vallée du Rift, la tourmente post-électorale kényane s'est muée en un ouragan qui menace d'emporter la raison d'une des régions les plus fertiles, les plus peuplées et les plus mélangées du Kenya.

Non que la folie ou la rage aveugle règnent sur les violences. Assassinats et incendies sont sélectifs. Ils frappent en priorité les Kikuyu, membres du groupe ethnique du président Mwai Kibaki, réélu grâce à des fraudes le 30 décembre 2007. Les agresseurs, majoritairement leurs voisins, appartiennent au groupe des Kalenjin, vaste confédération ethnique ayant soutenu l'opposition.

Les troubles, comme dans tout le Kenya, ont commencé à l'annonce des résultats électoraux. Trois semaines plus tard, dans la vallée du Rift, ils n'ont fait qu'augmenter. Ce soir, mercredi 23 janvier, au monastère Saint-Bernard perdu au bout d'une route caillouteuse serpentant dans les collines, le Père Dominique Nkoyoyo sonne à nouveau l'alarme. Patrouillant à bord de sa vieille Land Cruiser cabossée en fin d'après-midi, il a trouvé de nouveaux barrages de pierres et de troncs d'eucalyptus dressés dans les environs du monastère cistercien dont il est le supérieur, et où sont réfugiées sept cents personnes, essentiellement des Kikuyu.

Quatre jours plus tôt, près d'un millier d'hommes, des Kipsigi et des Nandi (groupe des Kalenjin), avaient monté des barrages avant de lancer une série d'attaques, "mettant le feu aux quatre coins de l'horizon". Ensuite, ils sont partis à l'assaut du monastère en bandes, armés d'arcs, de flèches, de gourdins et de machettes.

Dans la panique, les Pères cisterciens ont d'abord massé les femmes et les enfants dans l'église. La peur d'y être brûlés vifs les a jetés dehors. "J'ai appelé les autorités et je leur ai dit : envoyez tout de suite des askaris (forces de sécurité). Sinon, vous ne trouverez que des cendres et des cadavres demain matin", raconte, impavide, le Père Dominique en dégageant la piste d'une série de rochers. Cette nuit-là, l'horreur a été évitée de justesse. Les feux allumés à proximité du monastère se sont éteints dans l'humidité. Les forces de police, arrivées en urgence, tirant au jugé dans l'obscurité, ont repoussé les assaillants vers les forêts voisines.

Mais ces derniers se trouvent toujours dans les environs. Pour s'en convaincre, il suffit de monter par un sentier à peine praticable jusqu'à Nyairobi. Sur cette éminence, en surplomb, se trouvaient commerces, école et habitations de Kikuyu. Tout est rasé. Albert, l'un des sinistrés, embrasse d'un geste les ruines d'une existence, et analyse : "Les attaques ont commencé partout au moment de l'annonce des résultats. De l'essence avait été stockée pour les incendies. Des groupes d'attaquants avaient été constitués. Des responsables politiques locaux s'occupaient de la logistique. Tout était préparé à l'avance."

Sur la colline d'en face, un groupe d'une cinquantaine d'hommes observe la scène. Beaucoup sont armés d'arcs et de flèches. "Les voilà. On leur amène du ravitaillement par véhicule. Ils peuvent attaquer d'un instant à l'autre. Partons !"

Ici, l'état de semi-insurrection dans lequel le Kenya s'est trouvé plongé a atteint un autre palier. D'autant plus facilement que les différends fonciers ont commencé dès avant l'indépendance, lorsque les colons britanniques ont expulsé les Kikuyu pour s'approprier leurs terres, poussant une partie d'entre eux à s'installer dans la vallée du Rift.

Au fil des décennies, les disputes au sujet de la terre se sont faites plus aigres, puis violentes, en temps d'élections, jusqu'à hanter toute la vallée du Rift. Alors, dans les écoles, à proximité des bâtiments administratifs, partout où ils espèrent échapper aux assaillants, les Kikuyu comparent leurs informations, dressent des listes de responsables politiques impliqués dans les attaques. L'aspect systématique des destructions accrédite leur thèse d'une tentative d'épuration ethnique post-électorale.

Billy, comme beaucoup de victimes des violences, refuse à la fois d'être cité par son nom de famille et de quitter la région dans le flot des dizaines de milliers de Kikuyu qui fuient en s'entassant dans des camions. A Nyasiakia, une dizaine de kilomètres plus loin, il décrit une violence de voisinage : "Là, c'est ma maison. Brûlée. Comme toutes les maisons des Kikuyu. Et juste à côté, la maison intacte, c'est notre voisin kalenjin. Il était là le jour de l'attaque, à côté des "guerriers". C'est même lui qui a pris deux de nos sept vaches. Tenez, on les voit d'ici." Dans son blouson, il serre son titre de propriété. "C'est la seule chose que j'ai emportée quand ils sont venus brûler. Si ce document disparaît, on prendra ma terre."

Côté kikuyu, on tient les listes de coupables supposés. Côté kalenjin, on s'y emploie aussi. "On collecte des informations, on fait des listes", affirme, à Salgaa, Frank, un Kalenjin, ex-capitaine de l'armée de l'air. "Nos gens sont agités au-delà des limites", reconnaît-il. Regardant passer des véhicules surchargés de familles kikuyu qui fuient la vallée du Rift en emportant leurs biens, il s'emporte : "Ils se plaignent, mais apparemment ils ont encore beaucoup de choses, non ? Et nous aussi, nous avons des victimes !" Dans la clinique voisine, un garçon maculé de sang, couché à même le béton, se tord de douleur, la tête entaillée par des coups de machette.

Jean-Philippe Rémy


Kenya


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Nakuru, troisième ville du Kenya, livrée à son tour à la haine
LE MONDE | 26.01.08 |

Les troubles n'ont commencé que depuis quelques heures, mais déjà le quartier de Gilani est en feu, vendredi 25 janvier. Alors que d'épaisses colonnes de fumée montent dans le ciel, des femmes et des hommes tentent d'arracher leurs biens aux flammes qui dévorent les maisons. A la sortie ouest de Nakuru, troisième ville du Kenya, Gilani est peuplé essentiellement de Kikuyu. Aujourd'hui, ce sont les voisins du quartier de Kaptembwa qui jouent les incendiaires. Entre Gilani et Kaptembwa passe soudain une ligne de feu. Autre bord politique, autre composition ethnique qui n'avait, jusqu'à l'explosion des violences postélectorales, jamais constitué un motif de préoccupation, les deux zones sont happées par un cycle d'attaques et de vengeances en passe de les consumer.
A Nairobi, où l'annonce des résultats contestés de la présidentielle, le 30 décembre, avait déclenché une insurrection dans les bidonvilles, la tension est descendue d'un cran. Mais c'est au tour de la fertile vallée du Rift, qui traverse le Kenya, d'être frappée par le vent de la destruction.

Les jours derniers, des attaques se sont multipliées dans les campagnes, organisées essentiellement par des membres du groupe ethnique kalenjin (lié à l'opposition), et visant les habitants de l'ethnie kikuyu, celle du président Mwai Kibaki. Ces derniers, fuyant en camion ou sous protection policière leurs villages et leurs hameaux, venaient se réfugier à Nakuru. La violence, aujourd'hui, les y rattrape. Les deux bords politiques sont en train de tirer leur conflit, enjeu de pouvoir, sur le terrain de l'appartenance ethnique. Et chacun constitue des groupes de "défense" qui sont en réalité des milices.

A Nakuru, ils sont maintenant aux prises dans des batailles rangées dont les vraies victimes sont les populations. Côté kikuyu, un responsable de quartier explique sans ambages : "On allait attaquer les Kalenjin, et la police nous empêche de passer. On se dit qu'ils s'interposent. Mais ils laissent ensuite passer les Kalenjin pour brûler notre quartier. C'est bien la preuve que la police n'est pas neutre, non ?"

"IL FAUT QU'ILS S'EN AILLENT"

Dans la confusion, chacun est certain à Gilani que des guerriers traditionnels kalenjin venus de brousse se sont infiltrés en ville, armés de flèches empoisonnées. Partout, il n'est question que de hordes d'attaquants, de légions de guerriers venus des forêts voisines par centaines pour déferler sur la ville. "Ils sont possédés, ils sont armés, ils sont dangereux", crie un homme muni d'un bouclier de fortune. La vérité est qu'on n'aperçoit nulle part ces hordes, mais que les milices des deux bords, fondues dans la population, entraînent tout le monde dans une spirale autodestructrice faite de haine ethnique et de pillages.

Illustration douloureuse à Kaptembwa. La cohorte des jeunes armés, supporteurs de l'opposition, manie la rhétorique de la juste colère électorale, mais s'interrompt quand passe une malheureuse femme, pliant sous le fardeau d'un ballot arraché à sa maison voisine en feu. "Kikuyu ! Kikuyu ! Rentre à Othaya", une ville de la région peuplée essentiellement par les Kikuyu. Les machettes et les gourdins se lèvent, le pire est évité par la présence d'un groupe de la police antiémeute. Entre deux hurlements, les hommes en armes résument le plan de la journée : "L'opération, aujourd'hui, consiste à brûler les maisons des Kikuyu. Il faut qu'ils s'en aillent, c'est chez nous ici." Stephen montre sa machette, au fil soigneusement aiguisé sur un bout de béton : "Avant c'était un outil agricole, maintenant, c'est notre outil de justice." Des bières passent de main en main, les propos se font confus. Tandis que Joseph Nyakund promet de déclencher "un tsunami qui ira jusqu'à la Méditerranée", tous promettent de "chasser les Kikuyu".

Puis la police s'ébranle et descend vers les émeutiers. Les troupes de l'Unité de service général (GSU), à la brutalité légendaire, n'ont pas jugé bon de se munir de gaz lacrymogène. Le maintien de l'ordre, à Nakuru, se fait aujourd'hui par tirs à balles réelles. Moins d'une heure après leur passage, les mêmes jeunes se sont regroupés, mais au sol gisent, dans un rayon de quelques dizaines de mètres, trois d'entre eux, le crâne fracassé par une balle de la police.

Plus haut, sur le boulevard principal, des familles kikuyu assises au milieu de leurs meubles et de leurs valises, sauvés in extremis lors d'attaques dans les villages et hameaux des environs, attendent un nouvel assaut. Des jeunes, des vieux, des voyous, des pères de famille, ivres de peur et de colère, se sont emparés des armes à leur portée, machettes, bouts de planches, fers à béton, pierres.

Des voitures brûlent, des pierres volent, des barrages s'érigent. Sur le boulevard, la police ouvre le feu à un cheveu au-dessus des têtes pour chasser les émeutiers. Dans la ville placée sous couvre-feu, où l'armée kenyane, pour la première fois depuis le début de la crise, s'est déployée, nul n'était en mesure d'établir, samedi matin, le bilan exact des décès, qui pourraient dépasser la dizaine. En fin de journée, vendredi, le directeur de l'hôpital de la ville avait déjà reçu 116 blessés, "la plupart touchés par des armes blanches".
Jean-Philippe Rémy


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Kalenjin et Kikuyu réduisent Mau Summit en cendres
LE MONDE | 28.01.08 |

Comme des spectres, les habitants de Mau Summit errent sur les cendres de leur ville. Avant les élections du 27 décembre 2007, des convois de camions faisaient halte à ce carrefour planté sur la route de l'Ouganda pour passer la nuit et faire le plein à la station-service.

Les paysans de la région venaient y partager une bière ou s'y faire prendre en photo dans le studio de la ville. Depuis, les fraudes massives accompagnant l'annonce de la réélection du président Mwai Kibaki, le 30 décembre, ont déclenché une insurrection dans les rangs de l'opposition, puis allumé par réverbération des foyers de violence à travers le pays, finissant par atteindre Mau Summit.

Jeudi, la ville a été rayée de la carte. Selon un plan d'autodestruction à l'oeuvre dans une partie de la vallée du Rift, vaste région fertile traversant le milieu du Kenya, des assaillants ont incendié et pillé les habitations. A Mau Summit, ils semblent avoir fait preuve d'une rage particulière. Dimanche 27 janvier, tout ce qui était inflammable finit de se consumer dans des amas noirâtres d'où émergent des pans de murs, des cheminées et des tôles tordues par la chaleur du brasier qu'il faut se hâter de récupérer avant que des pillards ne s'en emparent.

John Ndungu tenait le studio photo de Mau Summit. Pendant vingt ans, il a fait les portraits de ses habitants aux moments solennels de leur existence sans se poser de questions sur leur appartenance ethnique. Il s'y employait il y a encore un mois, dans ce qui lui semble, à présent, "une autre époque, un autre Kenya".

L'onde de choc post-électorale qui vient de fracasser sa ville semble aussi avoir atteint son identité. Jusqu'ici, John Ndungu était avant tout photographe. Le voici contraint de se définir comme "un Kikuyu", l'ethnie du président Kibaki. Au milieu d'autres hommes de sa communauté, il revient de l'église presbytérienne où il chantait des hymnes le dimanche, content d'avoir sauvé les registres des naissances et des décès de la voracité destructrice des pillards.

"Tous ces gens qui nous ont attaqués, ce sont des voisins, des amis", soupire-t-il devant les décombres de son studio. Du coin de l'oeil, il suit un groupe de femmes et d'enfants, sac sur le dos, en train de fourrager dans les cendres, à la recherche de miettes de pillage. Sans élever le ton, sans colère apparente, l'ex-photographe explique : "Des Kalenjin. On ne peut pas les empêcher. Si on les touche, tous les hommes de leur groupe vont descendre des collines avec des arcs et des flèches pour se venger." Les membres de cette fédération de groupes ethniques ont voté majoritairement pour l'opposition. Dans les campagnes de la vallée du Rift, ils sont à présent dressés contre les Kikuyu, qui soutiennent l'un des leurs, le président Kibaki.

Survient un groupe d'hommes. Hier encore, des voisins. Aujourd'hui, "des Kalenjin". En se croisant sur le chemin entre les ruines, ce sont maintenant deux communautés qui se font face. Compte tenu de l'ampleur des destructions des jours passés, la confrontation pourrait virer au drame. Mais les liens passés résistent encore à la folie de la vengeance.

Sur un ton mesuré, pointilleux, les deux groupes entreprennent d'évaluer leurs torts respectifs. Si l'attaque de Mau Summit a été organisée par des Kalenjin, visant des Kikuyu, pourquoi alors toutes les maisons de cette ville mixte ont-elles été ravagées par les flammes ? Un membre du groupe Kikuyu tente une réponse : "Les maisons sont rapprochées, le feu s'est propagé." Calmement, Hillary Korir, du groupe Kalenjin, corrige : "Admettez que vous avez aussi brûlé nos maisons." En face, on hoche la tête. "Je suis Kalenjin et pourtant, c'est ma maison qui a brûlé en premier dans cette ville, que je sache." Passent de lourds non-dits.

Côté Kalenjin, des groupes de jeunes se sont constitués, qui mènent les attaques dans les campagnes, sur les routes, et menacent à présent les camps de déplacés. Côté Kikuyu, des groupes s'organisent de leur côté pour assurer une "autodéfense" qui inclut aussi des attaques. Dans tous les cas, le sang coule. En trois jours, on a compté plus d'une centaine de morts dans la vallée du Rift.

Puis, comme ils s'étaient réunis au hasard d'une rencontre, les deux groupes se séparent, chacun rentrant vers des zones distinctes de la ville. La partie Kikuyu des sinistrés de Mau Summit a déménagé ce qui restait de ses biens jusqu'à quelques centaines de mètres, à proximité du poste de police. Des meubles sont installés en étranges salons en plein air. Des lits sont empilés à côté de montagnes de valises et de ballots. Sur le côté, sont stockés les tôles des maisons, les montants des fenêtres, tout ce qui a pu être récupéré dans les ruines fumantes.

Faisant bouillir du maïs pour un maigre repas collectif, Wangari, les yeux étincelants de colère, explose : "Ma maison a été incendiée par des gens qui s'étaient préparés. Ils avaient tout planifié, avaient amené de l'essence pour mettre le feu. Eh bien moi, j'ai essayé aussi de mettre le feu à la maison de mes voisins. Et la police m'en a empêché. C'est comme ça que les choses se passent ici."

Sur le malheur général flotte une menace de violences à venir. Un homme ajoute d'une voix sourde : "Les Kalenjin nous ont avertis que si nous n'avions pas quitté la région dans cinq jours, ils attaqueraient le camp." "On les attend", le coupe un garçon musclé.
Jean-Philippe Rémy


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Les violences au Kenya attisées par les inégalités
LE MONDE | 29.01.08 |

L'effet de contagion tant redouté est en train de se produire. Au Kenya, les violences post-électorales, dont le bilan s'élève à plus de mille morts en l'espace d'un mois, continuent de s'étendre à travers le pays et touchent à présent Naivasha. La dernière ville de la vallée du Rift avant d'entrer dans la province centrale, à 70 kilomètres de Nairobi, s'est enflammée brusquement, dimanche, lorsque des groupes de jeunes Kikuyu, soutenant le président Kibaki, déclaré réélu le 30 décembre 2007, ont commencé à s'attaquer à des membres de l'ethnie du leader de l'opposition, Raila Odinga.

Le Kenya a alors découvert, horrifié, un nouveau drame de la crise entamée par la proclamation des résultats, entachés de fraude, et pris conscience qu'aucune communauté n'avait le monopole de la violence.

Alors que des Kikuyu, depuis plusieurs semaines, sont chassés et assassinés dans plusieurs parties de la vallée du Rift, victimes d'une campagne de terreur dont le but semble être d'opérer une épuration ethnique, à Naivasha, des membres de cette communauté sont cette fois les agresseurs. Dimanche, dix personnes qui tentaient d'échapper à des attaquants kikuyu ont été brûlées vives dans un pâté de maisons. A des barrages établis le long de l'autoroute principale du pays, d'autres Luo ont été lynchés à mort, tandis que des assaillants s'abattaient sur leurs maisons.

Lundi 29 janvier, des Luo qui ont pu s'échapper du quartier populaire de Karagita, à Naivasha, se terrent sur le terrain d'un poste de police, espérant que la poignée d'hommes en armes qui s'y trouve les protégera de la foule hostile qui grossit en face d'eux. Entre les Luo, rejoints par des petits groupes d'autres communautés (le Kenya compte 42 ethnies), et la foule kikuyu, il n'y a qu'une dizaine de mètres, et toutes les promesses d'un désastre si la fragile protection policière des familles cernées venait à céder.

Des jeunes affûtent leurs machettes sur le goudron de la route les séparant de leurs anciens voisins, dans des crissements qui travaillent un peu plus les nerfs. Des hommes, des femmes, se sont munis de bâtons ou de pierres. Que se passerait-il si le détachement de policiers ne leur tenait pas tête, bloquant le passage et tirant en l'air lorsqu'ils sont sur le point de passer la ligne et se ruer sur les familles ?

En face se mélangent des habitants du quartier, poussés aujourd'hui à la violence par le vent de folie qui secoue le pays, et des groupes organisés, très violents, manifestement encadrés par des leaders qui les chauffent à blanc. Des hommes clament haut et fort qu'ils vont aller "circoncire" les Luo. Le groupe de l'ouest du pays est l'un des rares, au Kenya, à ne pas avoir recours à la circoncision au moment des initiations, sources habituelles d'innombrables plaisanteries et sarcasmes. Mais dans la foule, certains expriment un autre type de préoccupation : "Il faut envoyer les Luo chez eux, à Kisumu (extrême-ouest du pays). Ensuite nous allons prendre leurs emplois", expliquent des hommes. C'est là l'un des ressorts profonds de la crise que traverse le Kenya.

Autour du lac de Naivasha, les conditions climatiques idéales ont permis le développement d'une industrie de production de fleurs. Dans le lointain se devinent les alignements de serres dans lesquelles sont produites les fleurs qui sont, avec le thé, la principale source de recettes à l'exportation du Kenya (49 milliards de shillings, environ 500 millions d'euros, en 2006). Sous les immenses tunnels de plastique, des dizaines de milliers de personnes travaillent durement pour des salaires mensuels allant de 50 à 100 euros. Mais les conditions de vie des pauvres, au Kenya, sont telles que les candidats à l'exploitation se bousculent.

Pour que commencent les affrontements entre communautés, il a fallu l'affolement de la violence déclenchée par les fraudes électorales. Elle n'aurait cependant jamais pu avoir lieu si le pays n'était traversé par des problèmes profonds depuis des décennies. L'un d'entre eux, crucial, est d'ordre social. La nette embellie économique dont bénéficiait le Kenya avant les élections (la croissance a atteint 6,5 % en 2007) n'a rien changé aux inégalités dont souffre sa population. Le Kenya compte parmi le groupe des dix pays de la planète où les disparités sociales sont les plus graves, le revenu des plus riches étant égal à 56 fois le revenu des plus pauvres, selon un rapport des Nations unies de 2004.

A Nairobi, dans les bidonvilles, ou dans les campagnes où les conflits fonciers empoisonnent les relations entre communautés depuis l'indépendance, cela se traduit par des conditions de vie terribles et des tensions régulières. Comme vient de le rappeler durement un éditorial du grand quotidien kenyan, le Daily Nation : "Le Kenya pratique une forme brutale, inhumaine, de capitalisme qui encourage une compétition féroce pour la survie, les richesses et le pouvoir. Ceux qui ne peuvent pas entrer dans la compétition sont réduits à vivre comme des animaux dans les bidonvilles." D'autres problèmes de fond, jamais traités, ont également préparé le terrain pour les violences, à commencer par les litiges fonciers. Le patronage politique a permis à des groupes de plusieurs régions d'accéder, depuis l'indépendance, à des terres dans des conditions préférentielles, excitant depuis quatre décennies parmi leurs voisins un ressentiment qui n'a fait que grandir en raison de l'accroissement de la population.

La colère post-électorale est à présent en train de servir de révélateur à cette crise profonde. Mais elle s'est aussi refermée comme un piège sur de nombreux habitants du pays en les rejetant brutalement dans leur appartenance ethnique. Mardi matin, les Luo terrorisés de Naivasha attendaient toujours leur évacuation. A deux pas de leur campement improvisé, le portail d'un hôtel de luxe, le Naivasha Country Club, leur restait fermé. Comme d'ordinaire.

Jean-Philippe Rémy


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A Naivasha, des Kényans constatent avec tristesse la fin de la cohabitation entre ethnies
LE MONDE | 31.01.08 |

S’il en possédait encore une autre, il changerait volontiers sa chemise sale et désormais déchirée. Mais les habits qu'il porte sont tout ce que Kennedy Ingosi a pu emporter, trois jours plus tôt, lorsqu'un groupe d'hommes et de femmes a fait irruption dans son quartier, chassant au bout de la machette les habitants des ethnies luo et luhya.

Ce jour-là, plusieurs dizaines de personnes ont été tuées. Kennedy Ingosi, dans une fuite éperdue, a rejoint le commissariat du centre-ville. Il lui a fallu deux jours pour retrouver sa femme, perdue dans le maelström des violences alors que des hélicoptères de l'armée tiraient au-dessus des émeutiers pour les disperser.

Que faire à présent ? A l'aube de ce mercredi 30 janvier, Kennedy Ingosi s'est mis en route sur un vélo, pédalant avec l'énergie du désespoir pour atteindre les bureaux de l'entreprise de production de fleurs qui l'emploie, afin de demander le peu d'argent de son solde. Le calcul était bon. A cette heure de la journée, les casseurs armés de machette n'avaient pas encore repris les rues de Naivasha.

"TOUS DANS LE MÊME CYCLE"

De retour au camp de déplacés, Kennedy Ingosi scrute nerveusement les environs et décrit le calvaire de toute la population de Naivasha chassée par des groupes kikuyu. Récit d'une vie laborieuse, de salaires minuscules, d'épargne amassée avec une volonté de fer. Dix ans dans les fermes de fleurs, trois enfants scolarisés, et, à présent, l'effondrement. "Je ne veux qu'une chose : qu'on nous amène des camions pour quitter cette région, et qu'on nous protège pour que les Mungiki ne nous tuent pas sur la route."

Les Mungiki étaient initialement les adeptes d'un culte secret créé dans les années 1990, dont l'objet était de revenir aux racines de la culture kikuyu en la débarrassant des transformations subies pendant la colonisation. Les Mungiki (multitude en kikuyu) ont essaimé en groupes versant dans la criminalité, prenant le contrôle de routes de bus collectifs pour y percevoir des taxes ou instaurant des impôts écrasants dans les bidonvilles sur l'accès aux robinets d'eau et aux toilettes collectives. Une partie de ces Mungiki sont désormais recrutés, payés, et déployés dans les zones où sont présents des groupes kikuyu.

Désignant les monts alentour, Kennedy Ingosi explique : "Il y a deux groupes parmi les attaquants. Les voisins, qui donnent les indications sur les maisons où se trouvent les non-Kikuyus. Et ceux venus de là-haut, les jours derniers, ceux qui tuent avec les machettes."

Des recrutements pour des milices ont été menés dans les camps de déplacés selon un rite qu'utilisaient déjà les insurgés Mau Mau dans les années 1950, les nouvelles recrues commençant par "prêter serment" avant de rejoindre des groupes de gros bras. "Dès le matin, ils sont dans nos maisons avec des machettes", soupire Kennedy Ingosi.

En contrebas, deux femmes kikuyu passent, de retour d'une corvée d'eau. Elles ne parlent pas de colère, mais de tristesse. Tristesse de voir un monde s'écrouler, tristesse d'assister à un déchaînement de violences contre des voisins. "Nous les aidons. Ils nous aident. Ils travaillent dans les fermes de fleurs. Ils font marcher nos commerces avec leurs salaires. Nous sommes tous dans le même cycle. Maintenant qu'ils sont partis, comment allons-nous vivre ?" Puis, soudain, inquiète des réactions des miliciens mungiki présents dans le quartier, elle s'enfuit : "Ils nous observent. S'ils pensent que je vous donne des informations, ils vont m'attaquer."

Dans d'autres villes voisines, réduits à un quasi-silence par peur des rétorsions, de nombreux Kényans, toutes ethnies confondues, expriment de la même façon et dans la même discrétion le dégoût que leur inspirent les violences en cours, manifestement organisées par des gangs de jeunes bénéficiant d'appuis politiques. Combien de temps faudra-t-il pour que leur voix l'emporte sur celle des groupes de gros bras avinés ou drogués qui tentent d'emporter le pays vers l'abîme ?

Jean-Philippe Rémy