Les enfants "sorciers" de Kinshasa

LE MONDE | 15.11.06 |

A le nuit tombante, lorsque tout Kinois tenant à sa peau presse le pas pour regagner un logement lointain et incertain, ils restent seuls dans les rues défoncées du quartier résidentiel de la Gombe. Certains n'ont guère plus de 10, 12 ans, mais ils ont tout leur temps. La rue, sa pénombre et ses dangers, est leur domicile. Le jour, ils cherchent à cirer les chaussures, rançonnent les automobilistes dans les embouteillages. La nuit, ils font la plonge dans les restaurants ou insistent pour garder les voitures.

Tapi dans l'ombre, Alphonse, bouille d'enfant mais rage d'adulte, propose ses services non loin du quartier général de l'ONU. Après la mort de sa mère, malade du sida, la nouvelle épouse de son père l'a mis à la porte. Depuis deux ans, il n'est jamais rentré chez lui.

Une chanson du musicien Papa Wemba a baptisé dans les années 1990 ces moineaux du bitume congolais. Pour tous, ils sont alors devenus les "shégués", probable adaptation locale de "Che Guevara", audace et violence comprises, mythologie révolutionnaire en moins. Depuis dix ans, les guerres qui ont ravalé Kinshasa la flamboyante au rang de métropole déchiquetée, les ont déversés en masse. "Ils sont 30 000, peut-être 50 000, dans tout le pays. C'est une véritable armée, résume un responsable politique congolais. Ils ont grandi dans la rue et n'ont rien à perdre."

Enfants abandonnés devenus voyous des rues, accusés de sorcellerie, ils forment un concentré ravageur de toutes les plaies de la société congolaise, la partie la plus visible de la cour des miracles qu'est devenue Kinshasa. Armée de réserve de tous les manipulateurs politiques, prêts à vendre leur force de nuisance au plus offrant, à la fois victimes et délinquants, les shégués sont sortis de l'ombre à chaque fois que la rue s'est invitée dans la campagne de l'élection présidentielle dont les résultats doivent être rendus publics ces jours-ci.

FUSILLADE ET RAFLE

Pour une poignée de francs congolais, un tee-shirt, voire un discours désignant "les étrangers" comme responsables de leurs malheurs, les shégués peuvent perturber une manifestation, gonfler un meeting, s'infiltrer dans le camp d'en face, créer l'insécurité dont on accusera ensuite l'adversaire.

"Regardez-les, lance, inquiet, un commerçant posté derrière sa fenêtre donnant sur le rond-point Forescom, l'un des points sensibles de la ville, quand je les vois se rassembler comme ça, je sais que des événements se préparent."

La dernière fois, c'était le samedi 11 novembre, alors que l'entourage de Jean-Pierre Bemba, donné perdant face au président sortant Joseph Kabila, venait de dénoncer les "erreurs systématiques" dans la comptabilisation des votes. Quelques grappes d'adolescents et de jeunes ont brûlé des pneus à proximité de la résidence de M. Bemba, provoquant les forces de l'ordre. Au cours d'une fusillade de trois heures, trois civils et un policier ont été tués. La nuit suivante, 337 jeunes dont 87 mineurs avaient été raflés et envoyés loin de Kinshasa "pour les initier aux travaux des champs".

Déjà, le 19 septembre, au lendemain de l'incendie de locaux d'une chaîne de télévision appartenant à Jean-Pierre Bemba, les gamins des rues avaient prêté main-forte aux milices de ce dernier pour protester contre ce qu'ils présentaient comme un attentat. Des pneus avaient été brûlés, des coups de feu tirés en l'air, les casques bleus et les chars de la Mission d'observation des Nations unies au Congo (Monuc) harcelés. "Ils avaient pris possession de la rue, attaquaient les taxis, terrorisaient les gens en les bloquant dans la rue, raconte un témoin. Ici, l'Etat est presque absent et chacun sait qu'il peut perdre la vie pour très peu de chose."

Une rafle avait suivi, visant 800 personnes, dont 181 enfants. Ces derniers avaient été rapidement libérés après intervention de l'Unicef et d'organisations de défense des droits de l'homme, au grand dam de la presse gouvernementale, prompte à voir dans des shégués manipulés par les amis de Jean-Pierre Bemba les principaux responsables de l'insécurité ambiante. "Nous ne les contrôlons pas, se défend Thomas Luhaka, secrétaire exécutif du Mouvement pour la libération du Congo (MLC), parti de M. Bemba. Les shégués considèrent que le MLC, parti d'opposition, lutte contre l'autorité, alors ils viennent de notre côté. Mais nous ne les encourageons pas. Ils risqueraient alors de se retourner contre nous."

Dans un pays où, de l'électeur de base au ministre, le soutien politique se monnaie à tous les échelons, les shégués sont devenus "des boucs émissaires commodes. Toute la classe politique les manipule, constate Josué Remoué, coordinateur de la campagne "Enfant des rues" de Médecins du monde qui soutient des actions de protection sanitaire, d'accueil et de réinsertion à Kinshasa. Leur rôle dans les manifestations est monté en épingle et leur politisation exagérée. Sans les shégués et leurs multiples petits boulots, la ville ne tournerait pas".

L'exploitation politique de ces jeunes errants masquerait ainsi un immense scandale social : le doublement, en dix ans, de cette population d'enfants livrés à eux-mêmes et persécutés par ceux qui sont censés les protéger, les membres des "forces de l'ordre". Des policiers recrutent des shégués, garçons et filles, et s'en servent comme appât ou comme guetteurs pour protéger des cambriolages ; ils les menacent pour leur extorquer le produit de leurs larcins, abusent d'eux sexuellement, indiquent les multiples témoignages recueillis par Human Rights Watch (HRW) dans un rapport publié en avril.

Sur le diagnostic, tous les observateurs s'accordent : la misère et les déplacements forcés consécutifs à la guerre ont fait exploser les solidarités familiales, tandis que décuplait le nombre des orphelins, en raison du sida et de la chute de l'espérance de vie en dessous de 50 ans.

EXORCISMES

"C'est presque toujours la même histoire, raconte un responsable d'ONG (organisation non gouvernementale). L'oncle ou le beau-père qui a recueilli l'enfant cherche à s'en débarrasser parce qu'il ne peut plus assumer. Il cherche un argument pour justifier sa mise à l'écart et trouve un pasteur qui lui en donne un : cet enfant est un sorcier."

Les enfants, en particulier ceux qui souffrent de troubles du comportement, ont supplanté les vieilles femmes comme cibles des accusations de sorcellerie, explique HRW. Qu'un malheur déferle sur une famille, et voilà cloué au pilori l'enfant turbulent, énurétique ou issu d'un premier lit. Si le sida contamine un de ses parents, c'est qu'il le lui a transmis. Le voilà non seulement orphelin mais rejeté. Les accusations de sorcellerie visant les shégués ont prospéré au rythme de la prolifération des "Eglises de réveil", spécialisées dans l'exorcisme des esprits maléfiques. Leurs pasteurs autoproclamés exigent une rémunération non seulement pour désigner qui est sorcier dans une famille, mais aussi ensuite pour "délivrer" l'enfant concerné.

"Nous n'avons pas eu le droit de manger pendant trois jours, a expliqué Bruno, 12 ans, à HRW. Le quatrième jour, le prophète a placé nos mains au-dessus d'un cierge pour nous forcer à avouer." Enfants fouettés, contraints à marcher sur des tessons de bouteilles, enfermés dans le noir : les témoignages sur les mauvais traitements convergent. Comme ceux sur la faillite des institutions - école, services sociaux, justice - qui pourraient limiter les dégâts.

Pourtant, la bombe sociale que constituent ces bataillons de jeunes violents et désespérés n'a guère été évoquée pendant la campagne électorale. Dans un Congo occupé à survivre et où tout est à reconstruire, y compris la dignité des populations, les shégués ne suscitent guère de compassion. Plutôt la colère et l'angoisse.

Philippe Bernard