Les enfants-parents du Rwanda

Le Monde 16/03/2006

Comment pouvons-nous devenir des hommes ?" Comme chaque mois, la question est à l'ordre du jour de la réunion des "orphelins chefs de ménage" qui habitent le quartier de Kimironko, dans la banlieue est de Kigali. Ce samedi, chacun a apporté sa chaise pour s'installer sur l'herbe. Autour, de grandes allées de terre battue rouge délimitent de petites maisons en brique entourées d'arbres et de gazon. Il y a là les 84 "chefs de famille" du quartier, garçons et filles, et une partie de leurs frères et soeurs.

Les parents ont été massacrés pendant le génocide – du 6 avril au 4 juillet 1994 –, qui fit plus de 800 000 morts dans la minorité tutsie et au moins 3 millions d'orphelins. Selon les estimations officielles, plus de 85 000 enfants se sont retrouvés chefs de famille, chargés de frères, de sœurs ou de cousins. Beaucoup ont été placés dans des familles d'accueil qui ne trouvaient rien de mieux que de les exploiter comme domestiques. Alors, la plupart ont fui et se sont regroupés comme ils pouvaient, continuant à survivre de petits commerces. Recueillis chez des amis ou livrés à eux-mêmes dans la rue. Jusqu'à ce que le gouvernement leur cède une maison dans ce "village" conçu pour eux.
Plusieurs villages ou imidugudu (ensembles urbains) ont été construits à travers le Rwanda pour loger les rescapés des tueries, veuves et orphelins en particulier. La liste des laissés-pour-compte, sans domicile, est encore longue : seulement 5 % des recettes de l'Etat sont consacrées aux rescapés.
Ceux qui ont trouvé asile à Kimironko n'en mesurent que mieux leur chance. Les orphelins y vivent en vase presque clos, se débattant jour après jour pour émerger de la misère. Juste à côté, un autre groupe de maisons abritent des veuves. Deux mondes bizarrement étanches. Non par hostilité, mais parce que, quand il s'agit de survivre, on pense d'abord à soi. Les veuves ont leurs propres enfants à nourrir. Alors, les orphelins se débrouillent. Dans chaque famille, l'aîné fait office de parents.
Ils étaient enfants ou adolescents au moment du génocide, ils ont entre 14 et 30 ans aujourd'hui. Constitués en mini-sociétés, sans adultes, ils réinventent des règles, des codes. S'efforcent de vivre avec leurs fantômes et de survivre au jour le jour. Lors de ces réunions mensuelles évoquées plus haut, ils posent les questions auxquelles aucun adulte ne peut plus répondre. "Ces réunions, ce sont nos parents", dit l'un d'eux.
Le silence se fait. "Comment pouvons-nous devenir des hommes ?", demande Bernard, le président de l'association Tubeho - "Vivons !" -, qui les réunit. La question concerne les filles tout autant : comment devenir autonome, comment réussir à ne dépendre que de soi-même quand on n'a plus de famille sur qui compter et qu'on ne possède rien ? Comment aller plus loin et "sortir de cette vie" ? Les doigts se lèvent. "Il faudrait trouver des champs à acheter et les cultiver de manière moderne", suggère l'un. "Il faudrait que nous puissions nous initier au commerce", avance un autre.
Théobald lève le doigt : "On peut faire tout cela, dit-il. Mais d'abord, il faut de toutes nos forces envoyer nos frères et sœurs à l'école. Notre pays est pauvre, il est difficile de gagner sa vie, l'école est le seul moyen de nous sauver la vie. Il faut que nous soyons éduqués pour trouver du travail, pour créer notre business, pour marcher sur nos deux pieds." La réunion s'achève sur ces belles paroles. On évoque une prochaine livraison de vivres dans le quartier, gracieusement offerts aux orphelins par la première dame, l'épouse du président de la République, Paul Kagamé. Quelques organisations gouvernementales et associations privées assurent ainsi la survie quotidienne et la scolarisation des orphelins.
Théobald est retourné dans sa maison, à quelques rues de là. Il est le chef d'une famille de six garçons et reçoit avec gentillesse dans son salon vide. Comme dans tous les logements du quartier, il n'y a presque rien dans les pièces. Juste quelques chaises en bois et des matelas pour dormir, pas de table ni le moindre poster sur le mur. Ses frères se taisent, laissent parler "le vieux". Ce "patriarche" n'a que 24 ans, un visage magnifique et la gravité d'un sage.
Le 14 avril 1994, à 13 heures, Théobald se trouvait en famille dans son village, à Huyé, dans la province de Butaré. Il n'est pas un détail dont il ne se souvienne. Ce jour-là, une foule de Hutus armés de machettes et de lances a commencé par mettre le feu aux maisons. Les Tutsis ont fui vers le sommet de la colline. "Les vaches, les chèvres, les gens, tout le monde était mélangé. Le lendemain matin, j'ai réussi à m'échapper avec ma famille, mais des Hutus nous attendaient un peu plus loin. Ils ont tué mon papa à coups de massue, ma maman et ma jeune soeur aussi. Elle avait un trou à la tête et les bras coupés. Mon papa avait la tête gonflée, énorme. J'ai vu mourir quatre de mes frères et soeurs, on leur a tiré dessus quand ils essayaient de fuir. Mes cinq autres frères et moi, chacun de son côté, nous avons réussi à nous réfugier au Burundi."
Ils se sont perdus de vue, placés dans des familles d'accueil qu'ils ont fuies à la suite de mauvais traitements. Jusqu'au jour où le gouvernement, via le Fonds d'aide aux rescapés du génocide (FARG), est venu leur proposer une maison dans ce quartier d'orphelins. Théobald ne passe pas un jour sans être hanté par ces mois d'horreur extrême. Il y a l'image de ces gens croisés en chemin qui buvaient l'eau dans la rivière pleine de corps en décomposition. Et cette autre, près de la frontière du Burundi : un bébé tétant désespérément le sein de sa mère morte. Et puis ce chagrin lancinant de n'avoir pas pu inhumer ses parents qu'il a vus mourir.
Les orphelins de Kimironko ont en commun les mêmes cauchemars. Aucun ne s'y attarde, bien obligés, comme ils disent, "de se battre pour la vie". Théobald a pu s'inscrire sur le tard dans une école d'électricité. Il part chaque matin à la chasse aux petits travaux. Sa famille ne mange pas tous les jours à sa faim, rarement plus d'un repas par jour. Mais, si une journée n'a pas trop mal rapporté, il s'autorise à acheter du sucre pour le mettre dans le thé, le matin. Grâce à lui, les plus jeunes frères peuvent aller à l'école. C'est sa fierté.
Les classes sociales ont déjà fait leur réapparition au quartier des orphelins. A peine deux ou trois ans d'existence et les écarts se creusent au sein de la misère, entre ceux qui s'en sortent et les autres qui s'enfoncent. Les filles ont plus de difficulté à trouver du travail. L'une d'elles, Mama Diane, n'en peut plus de mendier un peu de riz à ses voisins pour nourrir ses deux enfants, dont l'un est né d'un viol qu'elle a subi pendant le génocide. Sixbert, en revanche, est l'"entrepreneur" du quartier. A la nuit tombante, sa maison est l'une des rares à être éclairée. A l'intérieur, luxe suprême, les quelques chaises sont agrémentées de coussins, et la petite table, d'un napperon brodé.
Quand il est arrivé au quartier, Sixbert avait un emploi de soudeur à Kigali. Il maniait le chalumeau de l'aube à la nuit, sans avoir de quoi se payer des lunettes de protection. Ses yeux le faisaient souffrir, un médecin lui a dit qu'il devenait aveugle. Sixbert a réfléchi à sa reconversion. Il a commencé par acheter une dizaine de savons, qu'il a revendus à l'unité. Puis une dizaine de paquets de mouchoirs. Puis une dizaine de tubes de dentifrice. Dans sa maison vide, il a disposé des étagères où s'entreposent pêle-mêle toutes sortes de shampoings, bougies, bananes, cigarettes, tomates, mouchoirs jetables ou boîtes de lessive. Ainsi est née "la boutique de Sixbert", un petit magasin dont la réputation rayonne plusieurs rues au-delà du quartier des orphelins.
A 28 ans, Sixbert n'entend pas s'arrêter là. Quand ses économies le permettront, il se lancera dans l'élevage. Pas celui des vaches, trop onéreux, mais celui des lapins. "Les lapins se reproduisent vite, explique-t-il en servant un enfant venu chercher un oignon et une cigarette. Je commencerai avec un couple. Et puis j'aurai aussi des poules, pour les œufs." A ce moment, Emelyne entre dans la boutique. Elle est chef d'une famille de quatre filles et n'a rien mangé depuis la veille. Sixbert lui offre un petit sac de bananes et de manioc.
"La différence entre la chef de famille que je suis et mes soeurs, explique Emelyne de ce même air grave qui marque tous ces enfants, ce n'est pas l'âge, car à quelques années près nous avons le même. La différence, c'est que chaque matin ma petite sœur me demande : 'Qu'est-ce qu'on va manger aujourd'hui ?' Et moi, tous les jours que Dieu fait, je me demande : 'Est-ce qu'on va manger aujourd'hui ?'
Aux réunions de parents de l'école primaire de Kimironko, édifiée sur un terrain vague à l'extrémité du quartier, ce sont donc surtout de grands enfants qui composent l'assemblée : les frères ou sœurs chefs de famille. Les écoliers sont tous des survivants du génocide, fils ou filles de veuves ou de parents massacrés. Ils demandent souvent pourquoi, contrairement aux autres enfants, ils n'ont pas de grands-parents chez qui aller en vacances. La plupart sont suivis par des psychologues. Ils sont tristes, un peu turbulents, ont du mal à se concentrer, nous explique la directrice.
Tous sont tutsis, bien que le régime autoritaire rwandais, qui impose de force la "réconciliation nationale", interdise désormais de se désigner par son ethnie. L'histoire du Rwanda et "les génocides du XXe siècle" font partie du programme. Les enfants découvrent la Shoah, s'étonnent des similitudes entre le génocide juif et ce qu'ils ont vécu, se consolent de n'être pas "seuls au monde". Une question revient sans cesse chez les petits. "C'est quoi la différence entre un Hutu et un Tutsi ?"
Marion Van Renterghem