Le Sénégal en trompe l'œil

LE MONDE | 16.05.06 |

Sur la carte incertaine des pays d'Afrique stables, démocratiques et francophones, le Sénégal fait figure de fleuron. Une alternance politique exemplaire, un président aux projets incessants, une croissance économique de 6 % par an et une liberté de la presse écrite enviée. Depuis que la vitrine ivoirienne s'est brisée, le pays de la Teranga semble, pour les Français, avoir pris la relève dans le rôle du "bon élève de l'Afrique".
Symbole de ce statut d'exception, le président Abdoulaye Wade devait recevoir, mardi 16 mai au siège de l'Unesco à Paris, le prix Félix Houphouët-Boigny "pour sa contribution à la démocratie dans son pays et sa médiation lors des crises (...) en Afrique", en présence de Jacques Chirac et de sept chefs d'Etat africains.
Pourtant, il y a quelques mois, M. Wade a refusé d'extrader vers la Belgique Hissène Habré, ancien chef de l'Etat tchadien poursuivi pour "crimes contre l'humanité". Le président sénégalais avait alors cédé aux pressions de certains Africains hostiles à l'idée de faire juger leurs dictateurs "par les Blancs" et à celles de ses pairs, effrayés par un précédent judiciaire dont certains pourraient faire les frais. D'autre part, M. Wade est récompensé à un moment où sur les plans politique, économique et social s'écaille le chromo d'un Sénégal "premier de la classe".
Depuis longtemps déjà, Dakar raillait la bougeotte et la soif de mise en scène du président. M. Wade, 80 ans, avait soulevé les immenses espoirs du sopi - "changement" en wolof, son slogan de campagne - en parvenant au pouvoir en 2000 après une vie passée dans l'opposition. On plaisantait sur les marottes de M. Wade, les "3T" : "tukki, télé, Touba", autrement dit voyager, passer à la télévision et se rendre à Touba, ville sainte de la confrérie musulmane des mourides.
Mais le climat s'est tendu ces derniers mois. Le pouvoir a accumulé les bévues, au point de faire naître l'inquiétude d'une dérive autoritaire et d'accréditer l'idée d'un Sénégal en trompe l'oeil dirigé par un illusionniste de talent.
Deux signaux spectaculaires ont marqué cet ébranlement. Le report d'un an sur décision présidentielle des élections législatives prévues en 2006, et l'incarcération pendant sept mois d'Idrissa Seck, ancien premier ministre et fils spirituel du président Wade, accusé de malversations financières et d'"atteinte à la sûreté de l'Etat" avant d'être largement blanchi.
L'ajournement de l'élection des députés et son couplage avec la présidentielle de février 2007 ont été justifiés officiellement par des raisons d'économies au moment où, à l'été 2005, les Dakarois étaient victimes de graves inondations. Mais le véritable motif en était la crainte d'un échec.
La remise en liberté d'Idrissa Seck en février, après un non-lieu partiel, a appuyé la thèse d'un règlement de comptes politique contre le disciple doué devenu principal challenger. M. Seck, 46 ans, est désormais auréolé du prestige de la victime. Ses mésaventures ont presque gommé son image de jeune héritier trop pressé et arrogant.
L'annonce le 4 avril, jour de la fête de l'Indépendance, de sa candidature à la présidentielle contre M. Wade, son "papa" en politique, est venue ponctuer un psychodrame national. Les poursuites et les placements en garde à vue d'opposants politiques et de journalistes se sont multipliés ces derniers mois, au point que le sigle désignant la division des investigations criminelles - DIC - rythme désormais la vie politique.
Dans ce pays passionné de politique et où la pugnacité journalistique n'est pas une invention récente, le procédé étonne. D'autant que M. Wade doit largement son élection aux médias privés et que, sous sa présidence, la télévision nationale ne s'affranchit guère de la lancinante chronique de ses faits et gestes.
La révélation, par un député de la majorité, d'un projet de suppression... du second tour de l'élection présidentielle - démenti dans l'entourage de M. Wade -, a alourdi un tableau déjà lesté par la longue liste des promesses présidentielles non suivies d'effet. La reprise d'activité des rebelles de Casamance, un dossier que le président avait, en 2000, juré de régler "en cent jours", le degré d'avancement proche de zéro de grands chantiers présidentiels - comme le nouvel aéroport de Dakar prévu pour 2006 -, illustrent la vanité de certaines annonces tonitruantes.
PAYS PARMI LES PLUS AIDÉS D'AFRIQUE
"Il a des ambitions pour son pays, ce n'est tout de même pas un défaut !, plaide un proche du président. Mais sa générosité, sa naïveté dans le choix des hommes le poussent à donner des responsabilités à des médiocres. Il a tellement attendu le pouvoir qu'il a envie de faire tout en même temps." Mais pour Abdoulaye Bathily, l'un des principaux opposants, M. Wade "est prisonnier d'une mafia qu'il a lui-même créée". Dénonçant une "dérive dictatoriale", il souligne le trouble engendré par la stratégie d'un président qui, après avoir écarté ses alliés, gouverne avec d'anciens ennemis.
La gestion de l'économie semble pâtir de ces errements. La récente multiplication des délestages électriques a malmené l'image officielle d'un "pays presque émergent". Non moins surprenante est la façon dont la crise électrique a été provisoirement réglée, par l'intervention directe du fils du président et conseiller spécial Karim Wade, dont les relations professionnelles avec les bailleurs de fonds du Golfe se sont révélées providentielles. La quasi-faillite des Industries chimiques du Sénégal (ICS) et de la filière de l'arachide agrave le cas d'un pays qui végète au 157 e rang sur 177 au classement du développement de l'ONU.
"Le décalage est énorme entre les discours et la réalité, analyse un haut fonctionnaire en poste à Dakar. Les bailleurs de fonds ont besoin de cette fiction. Abandonner Wade reviendrait à reconnaître que tout fiche le camp en Afrique de l'Ouest. Les Européens comme les Américains ont besoin de lui. C'est pourquoi ils le couvrent d'honneurs." En privé, les représentants des innombrables agences internationales et ONG présentes à Dakar appuient cette analyse. A la Banque mondiale, on insiste sur le "bilan global décevant" d'un pays qui figure parmi les plus aidés d'Afrique.
Certes, le Sénégal, tolérant et ouvert, n'est pas la Côte d'Ivoire, se rassurent les observateurs étrangers. Les Français, aveuglés par leur relation sentimentale avec l'ancienne colonie et leurs intérêts économiques, ont davantage tendance à fermer les yeux sur les fragilités sénégalaises, dont la pauvreté persistante, masquée par un discours moderniste, reste sans doute la plus explosive.
Philippe Bernard