Les clandestins bourlingueurs

LE MONDE | 12.10.05 |

es Subsahariens ont trouvé un joli nom pour l'enclave espagnole de Melilla. Ils l'appellent "Gorgou", un mot qui, en langue peule, désigne un homme fort. Pourquoi ce choix ? "Parce que ceux qui réussissent à arriver à Melilla sont des hommes forts", explique Moktar, un Sénégalais de 34 ans, qui attend d'être rapatrié par avion spécial dans son pays natal.
Moktar est un miraculé. Il fait partie de ces centaines d'immigrés clandestins (au bas mot) raflés par les Marocains à Rabat, Casablanca et ailleurs, avant d'être jetés, la semaine dernière, dans le désert, sans eau ni nourriture, le long de la frontière algérienne. Certains sont morts sans que l'on puisse avancer un chiffre fiable. Seul le tollé suscité à l'étranger a contraint Rabat à affréter des autocars et à rapatrier les Subsahariens vers Oujda, la ville frontalière de l'Algérie, au nord du royaume, d'où ils avaient été déportés quelques jours auparavant. Lundi 10 et mardi 11 octobre, les Sénégalais et les Maliens ont été renvoyés par avion à Dakar et Bamako. La Mauritanie en a reçu d'autres, amenés par autocar.
Pour l'heure, Moktar tue le temps dans un gymnase d'Oujda reconverti en dortoir provisoire. Comme la plupart de ses compagnons, il est habillé de bric et de broc, bonnet de laine, pull dépenaillé, tennis trouées, gris-gris accrochés à la ceinture. Autour de lui, le sol disparaît sous des centaines de matelas de mousse. Les gradins sont couverts de vêtements qui sèchent. Des pompiers marocains distribuent des vivres. Un vendeur de cigarettes à l'unité a déjà fait son apparition dans le bâtiment.
Oui, il faut être un homme fort pour atteindre Melilla, l'un des deux confettis de l'Espagne en terre maghrébine. Ils sont des centaines dans ce gymnase à l'avoir approchée, elle ou Ceuta, l'autre enclave. Et ils sont des dizaines à avoir réussi à escalader, au cours de ces folles journées de début octobre, les deux enceintes grillagées qui en défendent l'entrée. Certains ont collectionné les incursions en terre espagnole. Malgré les forces marocaines, malgré la Guardia civil et la police espagnoles, ils ont atteint la terre promise avant d'en être refoulés, souvent sans ménagement et au mépris des lois votées à Madrid.
Rien ne réunit tous ces "anciens de Gorgou et de Ceuta" rassemblés à Oujda. Il y a des bacheliers qui ont tâté de l'enseignement supérieur et des illettrés, des commerçants en pacotille et des peintres en bâtiment, des célibataires endurcis et des pères de famille nombreuse, des solitaires et des clandestins à l'esprit grégaire.
La plupart ont déserté leur pays natal, poussés par le besoin, mais pas tous. En quittant femme et enfant pour les pays du Nord, Moustapha, un Sénégalais, n'a fait que fuir une vendetta familiale. Son crime ? "J'ai dénoncé à la justice la mort d'une jeune nièce que l'on venait d'exciser", explique-t-il, désemparé. Revenir dans le village semble le terroriser.
Même les itinéraires empruntés pour échouer dans le nord du Maroc diffèrent. Certains sont remontés via la Mauritanie et le Sahara occidental. Ils ont longé l'océan ou, au contraire, suivi le "mur" construit par l'armée marocaine pour empêcher les incursions des indépendantistes sahraouis. D'autres, les plus nombreux, viennent de l'Algérie voisine. Quelques-uns ont fait étape en Libye.
Mis bout à bout, leurs récits composent une carte extraordinairement vivante de l'Afrique en mouvement. Les anciennes routes empruntées naguère par les marchands d'esclaves ressurgissent et s'animent, dopées par l'énergie de cette armée de sans-papiers en quête de lendemains qui chantent. On y retrouve Gao, au Niger, Tamanrasset, dans l'extrême Sud algérien, le port mauritanien de Nouâdhibou qui fait face aux Canaries, Zouerate et ses mines de fer perdues au bout de la Mauritanie, El-Ayoun, la "capitale" d'un Sahara occidental qui se cherche, entre indépendance et intégration au Maroc.
Aventuriers anonymes, conquistadors d'un désert de sable et de pierre, ces Subsahariens sont des voyageurs au long cours. Eux qui n'avaient jamais quitté leur village ou leur ville natale, ils ont arpenté des routes incertaines et inconnues. Leur périple s'est souvent étalé sur des années, loin des familles. Amadou qui a fêté, si l'on peut dire, ses 30 ans dans le centre d'accueil, le 10 octobre, a quitté Dakar en 2001, et il est loin d'être le vétéran du groupe.
Tous ont bourlingué d'un pays à l'autre, à pied, dans des bus, des taxis collectifs ou cachés sous la bâche de camionnettes japonaises ; ils ont passé des frontières de nuit, à l'aveuglette ou guidés par des passeurs. Lorsque l'argent venait à manquer, ils ont fait halte dans des villes, dont ils n'ont pas toujours retenu le nom.
Amadou a été jardinier à Ghardaïa, la capitale des Mozabites dans le Sahara algérien. Un autre a récolté des pommes de terre à Maghnia, une ville-étape bien plus célèbre qu'Alger ou Rabat dans l'imaginaire des clandestins parce qu'elle est la dernière agglomération en territoire algérien avant la frontière du nord du Maroc. Un troisième a participé à la construction de bâtiments militaires à Tamanrasset. Un dernier, Ismaël Pape, 28 ans, Malien, s'est installé huit mois en Libye comme soudeur. "J'avais monté un atelier mécanique. J'ai économisé 2 500 dollars", raconte-t-il. Pourquoi alors n'être pas resté dans cette Libye dont il conserve un si bon souvenir ? "Je visais l'Europe et la Suisse", réplique-t-il. Malgré l'éloignement, tous ont réussi à maintenir un contact avec la famille restée "au village". Avoir un téléphone portable est indispensable avant de se lancer à l'aventure. Le perdre ou, ce qui arrive très fréquemment, se le faire confisquer à un poste militaire ou à un commissariat est une catastrophe. Sauf, peut-être, pour ceux qui, comme Ismaël, maîtrisent le téléphone sur Internet.
Dans leurs besaces, ils ont tous des histoires extraordinaires. Il y est question de brigands enturbannés et masqués, de militaires racketteurs, de policiers véreux, de trahison des passeurs, de violence et de solidarité, de repas frugaux à base de sardines et de pain.

Rares sont ceux qui n'ont pas été détroussés au moins une fois en cours de route. "Avant de partir, on cache notre argent dan s la semelle des chaussures que l'on fait recoudre par un cordonnier. Ou on le met dans l'ourlet des pantalons", explique un Sénégalais, Edouard Gomiz. Mais "les policiers connaissent maintenant toutes les cachettes. Ils découpent même nos gris-gris", ajoute-t-il sur un ton scandalisé. Comme si les talismans servaient de coffre-fort.
Tous savent que le voyage est parfois mortel. Sall Ndiack, Sénégalais de 24 ans, a vu deux de ses seize compagnons sauter sur des mines au Sahara occidental, en 2004. "On marchait dans les montagnes du désert. Ils sont morts sur le coup." Bala, un autre Sénégalais, parle, lui, de son meilleur ami tué sous ses yeux d'une balle en plein coeur, tirée, selon lui, par les Marocains au cours de la "bataille de Ceuta". "On fuyait. On l'a laissé sur place", dit-il. A son côté, Ali Coulibali, Malien, ouvre sa chemise et exhibe une blessure par balle reçue à Ceuta. Pour ceux qui en douteraient, il brandit une radiographie faite à l'hôpital. Une tache blanche ronde et très nette se détache sur le cliché.
La meilleure clé pour classer les clandestins est finalement l'itinéraire emprunté. Il obéit à une logique économique autant que géographique. Il y a ceux, les plus rares, qui arrivent par avion au Maroc. Ils sont en général sénégalais car Rabat n'exige pas de visa. Moktar est de ces clandestins pressés. Il a pris l'avion début juin, puis le train pour gagner le nord du Maroc.
Deux semaines plus tard, il était à pied d'oeuvre dans la forêt de Ceuta, ces bois qui enserrent la ville et servent de point de ralliement à l' armée clandestine. Moktar a participé à la bataille de Ceuta. Ensuite, il s'est rabattu sur une autre filière moins tapageuse et efficace jusqu'il y a peu. Elle consiste à aborder les abords de Melilla-Gorgou à la nage, de nuit, en se laissant dériver depuis le large. "Il y a 5 kilomètres à franchir. En trois heures c'est faisable et ça ne coûte pas cher", dit Moktar. Ne pas savoir nager n'est pas un obstacle insurmontable. "Une chambre à air gonflée, et on se fait tirer par quelqu'un qui sait nager", explique-t-il. La multiplication des patrouilles maritimes, marocaines et espagnoles, a changé la donne. Moktar a été pêché de cette façon en pleine mer, par des Marocains. Moktar est un cas. Les autres, pour la plupart, empruntent en majorité la "voie royale" ­ - relativement bon marché ­ - des clandestins. Elle passe par le Sud algérien, remonte par Tamanrasset ou plus à l'ouest, évite Alger, et aboutit à Maghnïa, le "quartier général" comme disent les Subsahariens.
Tous dressent de leur séjour en Algérie un tableau assez positif, au point que les autorités marocaines sont convaincues que l'Algérie, pour nuire à son voisin, favorise l'entrée des clandestins dans le royaume. Rien ne le prouve. Mais il est vrai que le travail existe pour le risque-tout qui veut se renflouer là-bas ; que les ratissages restent rares, même à Tamanrasset ; enfin, que les "corps en uniforme" sont, semble-t-il, moins âpres au gain.
Il existe une troisième voie, moins empruntée, pour rallier l'Europe. L'objectif n'est plus Melilla ou Ceuta mais les îles Canaries, qui font face au Sahara occidental ­ occupé par l'armée marocaine depuis une trentaine d'années. A écouter ceux qui ont tenté l'aventure, elle est coûteuse ­ - 2 000 à 3 000 euros payables d'avance ­ - et ne mène à rien sinon aux prisons marocaines.
Sall Ndiack en témoigne. Après un périple en autocars et taxis collectifs de Dakar à Nouâdhibou, le principal port de la Mauritanie, son groupe a rallié à pied la périphérie d'El-Ayoun, quelques centaines de kilomètres plus au nord. Là, le camion du passeur - ­ "un Arabe", dit-il sans spécifier ­ - est venu chercher la petite équipe pour la déposer à proximité de la plage. Ne restait plus qu'à attendre le bateau promis pour les Canaries.
En fait, le groupe a été attaqué de nuit par des hommes "masqués comme Zorro" , armés de couteaux et de pistolets-mitrailleurs. "Ils ont pris tout notre argent et nos téléphones, brûlé nos papiers", raconte le jeune Sénégalais. Aussitôt après, des policiers marocains venaient arrêter les aventuriers à la dérive et sans défense. "Ce sont les militaires marocains qui nous ont détroussés. Ils sont de mèche avec les passeurs", affirme Sall. L'accusation est reprise par les Sénégalais qui ont connu pareille mésaventure.
De cet exode raté, de cette folle audace, de cette énergie dépensée pour finir entre les mains des Marocains, de cet argent économisé franc après franc et finalement volé, les rescapés du Sahara parlent avec amertume et colère. "J'ai perdu des années de ma vie et beaucoup d'argent. C'est la honte. C'est pas ce qu'on espérait. On va se venger sur les Marocains qui habitent dans nos pays", disent-ils.
Très rares sont ceux qui parlent de recommencer, plus tard, lorsqu'ils auront réuni de l'argent. Quelques-uns veulent encore croire que d'autres terres sauront se montrer plus accueillantes que l'Europe. Ils avaient "une idée : l'Europe d'abord". Désormais, ils parlent de l'Amérique, rêvent du Canada, où l'on parle le français.
Tous les autres jurent qu'ils ont perdu leurs illusions et qu'ils vont sagement cultiver la terre du village, se lancer dans le commerce. "C'est un cauchemar, mais ça va passer", conclut un Sénégalais. A deux pas de lui, l'un de ses compagnons porte un tee-shirt blanc avec cette phrase imprimée en caractères gras : "Qui suis-je ?" A l'heure d'être rapatriés, comment ne se poseraient-ils pas la question ?
Jean-Pierre Tuquoi