Le naufrage d'un couple

Mali.fr

Les jours heureux I

Haoua et Bachi avaient entamé une idylle sans nuage et rien ne paraissait pouvoir ébranler leur couple. Pour une fois, nous allons rembobiner le film d'une histoire dont nous avions conté le dénouement il y a deux semaines. En effet, nous avons déjà rapporté à nos lecteurs la manoeuvre machiavélique de cette dame (Haoua) qui avait tenté de faire passer son ex-mari (Bachi) pour un maraudeur et qui avait incité les populations à le lyncher. Sabalibougou où se sont déroulés les faits aurait pu être le théâtre d'un affreux drame si la victime désignée n'avait pas réussi à garder son sang-froid. A la foule surexcitée, l'homme avait expliqué en termes clairs que son ex-femme lui en voulait pour avoir demandé et obtenu le divorce. C'était pourquoi elle avait imaginé cette grotesque mise en scène pour le faire mettre à mort. Nous sommes aujourd'hui en mesure de reconstituer cette rocambolesque histoire qui s'est poursuivie au tribunal de première instance de la Commune V.

Tout a commencé en 2001 à l'extérieur du Mali. Bachi s'y trouvait comme stagiaire dans une école professionnelle et son idylle avec Haoua commença une nuit de décembre. La jeune dame lui fut présentée par un ami commun. Bachi - aujourd'hui cadre dans un service public - se proposa dans un premier temps de se limiter à des rapports purement amicaux avec l'inconnue. Cette précaution, estimait-il, lui permettrait de mieux la connaître avant d'entamer avec elle une liaison sérieuse. Mais les choses allèrent beaucoup plus vite que prévu. Trois semaines plus tard, Bachi changea d'avis et informa Haoua de son intention de la demander en mariage à ses parents. La dame sortait d'une première union malheureuse dans laquelle elle avait eu deux enfants et elle savait que cette proposition était une aubaine, lorsqu'on sait la difficulté qu'éprouvent les divorcées pour se recaser. En outre, elle savait que son soupirant jouissait d'une situation professionnelle enviable. Elle donna alors son accord sur le champ et promit à Bachi d'être pour lui une épouse modèle.

A la fin de son stage et avant de s'envoler pour le Mali, Bachi demanda à sa dulcinée de le rejoindre au plus vite. Ce que fit Haoua qui débarqua à Bamako le 24 décembre, mais ne rencontrera Bachi que 72 heures plus tard. Très pris par ses responsabilités, l'homme dut solliciter de son patron une permission d'absence pour, dit-il, s'occuper comme il le fallait de sa fiancée. Il piqua droit sur le marché le plus proche où il acheta une dizaine de kilogrammes de viande de bœuf qu'il apporta à Haoua et qu'il accompagna d'une importante somme d'argent. En quittant sa fiancée, il l'informa qu'il ne reviendrait pas avant le lendemain puisqu'il devait recevoir des invités d'un certain âge ce soir là. Bachi convainquit avec peine la dame de ne pas l'accompagner. Car, expliqua-t-il, ses invités étaient des gens très religieux et admettraient difficilement de le voir en compagnie d'une femme qui n'était pas son épouse.

EN ATTENDANT LE MARIAGE CIVIL. Ainsi que promis, le lendemain matin, Bachi sur le chemin de son bureau fit escale chez Haoua. Il lui fit une annonce à laquelle elle ne s'attendait certainement pas : les premières noix de kola seraient envoyées à la famille de la dame dans les 48 heures. Haoua, au comble de la joie, ne put s'empêcher d'étreindre son fiancé devant toute la famille, avant de présenter Bachi à ses grands-parents. S'adressant à son grand-père, elle lui annonça la bonne nouvelle en plaisantant. "Tu as désormais un concurrent, dit-elle au vieillard. Puisque tu préfères ta vieille femme, je vais me mettre avec un jeune qui peut te balancer d'un seul revers de main". Le grand-père se mit à rire et adopta le même ton en se tournant vers Bachi. "Je t'avertis que la concurrence sera rude, lui prédit-il, parce que celle que tu veux prendre ne peut pas se passer de moi".

Les quolibets s'échangèrent pendant quelques minutes avant que Bachi ne prenne congé de sa désormais belle-famille sous les bénédictions de toute l'assistance. Dès le lendemain, il fit envoyer les noix de kola et trois jours plus tard, le mariage religieux fut célébré. Après la cérémonie, Bachi sollicita et obtint de sa belle-famille que Haoua passe la nuit chez lui en attendant que le mariage civil soit à son tour célébré. Lorsque le couple fut seul, Bachi fit comprendre à son épouse que le mariage civil tel qu'elle le souhaitait s'annonçait très onéreux. Il lui demandait donc d'attendre que les temps deviennent financièrement plus cléments. Toutefois, il se proposa de débloquer une somme importante pour qu'elle puisse s'installer confortablement dans son nouveau foyer. Haoua ne se fit pas prier pour accepter ce scénario et se fit fort de convaincre les siens de patienter pour la célébration du mariage civil.

La dame, qui reçut l'accord de sa famille, emménagea donc chez Bachi sans tambour, ni trompette. Elle emmena dans ses bagages les deux enfants de son premier mariage et deux petites cousines que Bachi traita comme ses propres enfants. L'homme tint sa promesse de mettre sa femme dans les meilleures conditions. Il dépensa une somme assez coquette dans les frais d'aménagement et d'ameublement. Les efforts financiers qu'il avait consentis firent bien tôt le tour de la ville. Les premières à venir vérifier la véracité des rumeurs furent les amies de Haoua. Toutes furent subjuguées et ne cachèrent pas leur admiration pour le nid douillet qu'avait su construire Bachi pour son épouse. Toutes firent des bénédiction pour que le mariage de Haoua surmonte les épreuves de la vie. La dame de son côté cherchait l'onction et la bénédiction des marabouts pour que l'époux lui reste éternellement fidèle.

Quelques mois plus tard, Haoua tomba enceinte et accouchera d'un garçon. Pour le baptême du bébé, Bachi - dont c'était le premier fils - se montra plus prodigue que jamais. En plus de deux moutons, il fit abattre un bœuf. Haoua avait invité deux groupes de musiciens traditionnels. Le couple paraissait planer sur un nuage. "La volonté d'une femme, ça se respecte lorsqu'on l'aime", rétorqua Bachi à un de ses camarades qui lui avait fait remarquer qu'il s'était montré extravagant dans les dépenses du baptême.

Après cet heureux événement, la vie continua à couler de manière sereine pour Bachi et Haoua. Leur bonheur semblait attirer chez eux tous ceux qui les connaissaient et la maison ne désemplissait pas. Au nombre des multiples visiteurs se trouvait une amie de Haoua par qui tous les malheurs des tourtereaux allaient commencer.

Le naufrage d'un couple II

Les premières alertes - A deux reprises, Bachi fut mis devant le fait accompli par Haoua et son amie. Ce qu’il n’appréciait pas du tout.

Nabiétou, l'amie de Haoua par qui tout le malheur du couple allait arriver, était une femme célibataire se trouvant dans une situation quasi identique à celle de sa copine au moment où celle-ci faisait la connaissance de Bachi. Sauf que Nabiètou, divorcée depuis quelques années, n’avait pas du tout été malheureuse dans son mariage. Bien au contraire. Elle avait été l’épouse littéralement chouchoutée d’un élu de la région de Tombouctou, bien plus âgé qu’elle. Avant son divorce, la dame vivait sur un grand pied. En plus d'une villa cossue que son mari lui avait fait construire dans la capitale, elle avait eu droit à un lot à usage d’habitation dans un quartier chic de Bamako. Une voiture et un chauffeur avaient été mis à sa disposition. Ce qui lui permettait d’être présente à toutes les grandes soirées qui se donnaient dans la capitale et à Ségou. Ces activités mondaines ne plaisaient pas trop à son mari. Mais celui-ci laissait faire pour deux raisons. D'abord, comme il l’expliquait à ses amis qui lui reprochaient sa complaisance, sa femme était une « fille de grande ville » et qui ne pouvait donc se passer des distractions qu’offre une grande ville. Ensuite, Barry, conscient que la différence d’âge ne l’avantageait guère, craignait en son fort intérieur de perdre une si belle femme qu'il tenait grâce à sa générosité. Personne ne peut vraiment dire ce qui amena le divorce, mais il est bien possible qu’à un moment donné le vieil époux se soit lassé des caprices de Nabiétou.

UNE POINTE DE VANTARDISE : Mais qu’est ce qui liait au juste Nabiétou et Haoua ? Elles avaient grandi ensemble, s’étaient liées d’amitié avant de se perdre de vue pendant près d'une dizaine d'année quand elles étaient devenues adultes. En 2004, Nabiétou, qui avait appris le retour au pays de son amie, prit un jour la décision de rechercher Haoua. Elle se rendit d’abord dans la famille de cette dernière. Les grands-parents de Haoua (laquelle était orpheline de père et de mère), la firent escorter par un enfant jusqu'au domicile de Bachi. Celui-ci se trouvait à ce moment là au bureau. Sa femme l'informa qu'elle recevait une visiteuse qui avait beaucoup d’importance pour elle. L’homme l’invita à bien s'occuper de l'étrangère avant son arrivée, lui-même ne pouvant se libérer avant la fermeture des bureaux.

Haoua appliqua avec beaucoup de zèle la consigne de Bachi. Avec une pointe de vantardise, elle montra à son amie ce que faisait pour elle un époux qu’elle présentait comme riche et généreux. Après avoir offert à la visiteuse un fastueux repas, elle n'hésita à ponctionner sur le prix de la popote pour faire le plein de carburant de la voiture de son amie. Lorsque son mari revint du travail, la dame lui fit un compte-rendu fidèle. Bachi tiqua quelque peu devant la prodigalité de sa femme, même s’il admettait que la bonne hospitalité valait quelques sacrifices financiers. Il fit remarquer toutefois à Haoua qu'elle ne lui avait jamais parlé de cette amie auparavant. Haoua expliqua cet oubli par le fait qu'elle et Nabiétou s'étaient perdues de vue depuis très longtemps. "Lorsque nous nous sommes retrouvées, j'ai surtout voulu la maintenir pour que tu fasses sa connaissance", se justifia-t-elle. Bachi avait accepta ces explications tout en indiquant à sa femme qu'une trop forte amitié a certes des avantages, mais peut aussi apporter des ennuis.

DE LA FOURBERIE : Une semaine plus tard, alors que Bachi se trouvait à son bureau, il reçut à sa grande surprise un appel de Nabiétou avec laquelle il n’avait jamais parlé, à plus forte raison donné son numéro. Après les salutations d'usage, la dame demanda à Bachi si Haoua pouvait venir l'aider à préparer une réception qu'elle s'apprêtait à organiser chez elle. L'homme, à qui cette demande impromptue déplaisait, marqua une hésitation, mais Nabiétou fut la plus rapide. Comme si elle sentait que son interlocuteur était sur le point de dire non, elle ajouta tout de suite sur le ton de la plaisanterie : « Ne sois pas jaloux, chéri. Laisse-la venir aujourd'hui. La prochaine fois, je t'avertirai à temps ». Avec beaucoup de réticence, Bachi donna son accord, mais l’impertinence de la dame l’avait énervé. Pris d’un pressentiment, il sauta dans voiture et fonça à son domicile. A sa grande surprise, la maîtresse de maison était absente. La servante occupée à la cuisine lui indiqua que madame était sortie quelques minutes après son départ au travail.

Bachi piqua une vive colère lorsqu'il se rendit compte que Haoua était déjà chez Nabiétou quand celle-ci l'appelait au téléphone. Il revint au bureau et rappela Nabiétou dont le numéro était sur son portable. Lorsqu'il l'obtint, il lui demanda de lui laisser le soin d’autoriser lui-même sa femme à participer aux préparatifs de la réception en question. Un peu gênée, Nabiétou s'empressa de dire qu'elle avait déjà envoyé un chauffeur chercher son amie. Le jeune fonctionnaire laissa alors échapper un petit rire ironique. "Je sais que Haoua est chez toi depuis tôt ce matin", lança-t-il d’une voix acerbe. Puis poursuivant sur sa lancée, il demanda à la dame de ne pas déstabiliser son foyer. Il fit comprendre à son interlocutrice qu'il n'était pas un enfant de choeur et qu’il ne laisserait personne mettre en danger sa tranquillité domestique. Nabiétou s'excusa platement en jurant à son interlocuteur que ce dernier se méprenait sur ses intentions. Elle reconnut avoir menti en évoquant cette réception qu'elle s'apprêtait à donner. "En réalité, confessa-t-elle, je voulais passer la journée avec mon amie que je n'avais pas revue depuis belle lurette". Bachi, toujours en colère, rétorqua que son domicile n'était pas un moulin où l'on entre et d’où on sort comme l'on veut.

Sentant l’orage gonfler, Nabiétou eut l’intelligence de passer le téléphone à Haoua. Cette dernière fit son mea culpa et jura qu’on ne la reprendrait plus dans ce genre de jeu. Bachi aimait sa femme et ne pouvait pas ne pas lui pardonner lorsqu’elle-même admettait qu’elle était dans l’erreur. Il accepta les excuses de son épouse tout en la mettant en garde contre ce qu’il considérait comme de la fourberie. Lorsque le couple se retrouva le soir, Haoua renouvela son repentir. Pour Bachi, l'incident était clos et ne se répéterait plus. Mais c'était sans compter sur l'influence qu'avait Nabiétou sur la pauvre Haoua.

TRÈS FAMILIÈRE : Une semaine plus tard, Nabiétou se présenta elle-même chez le couple. Elle vint après le départ de Bachi au bureau et passa la journée avec Haoua. Elle était toujours là le soir lorsque le maître de maison retourna du travail. Après le repas que tous trois prirent ensemble, Nabiétou, dont c'était la première fois de rencontrer le mari de son amie d'enfance se montra si familière avec l'homme, que ce dernier eut à la fin l’impression qu’ils se fréquentaient depuis toujours. Après qu’ils se furent échanger des plaisanteries, la dame prit Bachi de côté et sollicita que Haoua l'accompagne à une cérémonie de baptême le lendemain dans un quartier situé dans la périphérie. L'homme hésita quelques instants avant de répondre qu'il n'était pas du genre à empêcher une femme d'aller dans les cérémonies sociales. Cependant il ne manqua pas d’indiquer qu’il aurait juste aimé être informé à temps pour donner un peu d'argent à sa femme. Malgré tout, il promit de faire un geste pour qu'Haoua puisse tenir son rang. Il demanda à s'entretenir avec sa femme dans la chambre à coucher. Il expliqua à celle-ci qu'il n'appréciait pas d’être mis devant les fait accompli. Puis sortit de sa poche 15.000 F qu'il remit à sa femme.

Le lendemain, Haoua se para de ses plus beaux atours et quitta la maison en emportant deux complets dans un sachet plastique. Elle expliqua à son mari que les femmes se changent deux à trois fois par jour lors de ce genre d'événements. Un peu plus tard, Bachi reçut un coup de fil qui l’estomaqua. Haoua qui était déjà avec son amie, l’appelait afin de lui dire de ne pas l'attendre pour le dîner. Car il se pourrait que Nabiétou et elle passent la nuit chez la nouvelle mère qui était une de leurs meilleures camarades d'enfance.

Le naufrage d’un couple III

Des invités très encombrants - Une vigoureuse mise au point de Bachi restitua au foyer sa quiétude. Pas pour longtemps. Bachi réagit très mal à l’annonce que lui faisait à l’impromptu son épouse. Il faillit lui hurler de revenir sur le champ, mais comprit que c’était là la pire façon d’aborder la situation. Il essaya donc de se calmer pour expliquer à Haoua qu’il était inconvenant pour une femme mariée de découcher du foyer conjugal à cause d’une banale cérémonie de baptême. "C’est un comportement de jeune fille mal éduquée que de prendre un tel prétexte pour passer la nuit hors de sa maison", fit-il remarquer. Mais au lieu de comprendre cette mise en garde, Haoua, non seulement insista pour obtenir le feu vert de son époux, mais encore elle demanda à sa copine qui se trouvait à son côté d'intercéder en sa faveur. Nabiétou prit le téléphone et sollicita à son tour la compréhension de Bachi. "Notre copine ne comprendra jamais que nous ne restions pas auprès d’elle au moment où elle a le plus besoin d’assistance. Je viens moi-même d’appeler mon mari et il a accepté de me laisser dormir ici. Je te promets que ce sera la toute dernière fois que ton épouse rendra ce genre de service", plaida Nabiétou à son tour. Pressé de toutes parts, Bachi donna à contrecœur son accord. Mais il prit soin de demander dans quel quartier les deux femmes se trouvaient et chez qui précisément elles allaient passer la nuit. Nabiétou lui expliqua qu’elles étaient à Souleymanebougou et lui donna le nom de leur hôte.

Bachi avait sa petite idée qu’il tenait à vérifier. Il soupa seul et aux environs de 22 heures sortit de chez lui héla un taxi et mit le cap sur le quartier indiqué par Nabiétou. Une fois sur place, il se mit à chercher la famille du supposé hôte. Mais ses efforts furent vains. Dans le secteur personne ne semblait avoir entendu parler d’untel et n’avait souvenance d’une grande cérémonie de baptême qui aurait eu lieu le jour même. Certains habitants commencèrent même à regarder bizarrement cet homme qui tournait en rond dans leur quartier. Ils le prenaient pour un policier ou un indicateur de la police égaré.

COMME UN COUP DE TONNERRE : Las d’errer dans les ruelles de Souleymanebougou, Bachi chercha un autre taxi et regagna le centre-ville pour y acheter une carte de recharge afin d’appeler sa femme. Les mains lui tremblaient pendant qu’il formait le numéro. Etait-ce de colère ou d’appréhension ? Lui-même n’aurait pas pu le dire exactement. Haoua lui répondit dès la première sonnerie. Il lui demanda où se trouvait-elle en réalité. L’autre hésita quelques secondes avant de répondre. "Je suis avec Nabiétou dans le quartier que nous t’avions indiqué". Bachi faillit s’étouffer de rage en entendant ce mensonge éhonté. Mais une fois de plus, il prit sur lui. En écoutant attentivement, il n’entendait aucun vacarme particulier au téléphone. Cela voulait dire que son épouse se trouvait non pas à un baptême, mais dans un endroit très calme. Peut-être une maison située en un lieu isolé. Il reposa donc sa question, cette fois-ci sans cacher la colère qui rendait rauque sa voix. Haoua ne pouvait pas ne pas sentir cette rage refoulée et qui menaçait d’exploser. Elle poussa un soupir désolé et finit par lâcher : "Chéri, excuse-moi, je t’ai menti. Je ne suis pas à Bamako, mais à Ségou".

Cet aveu résonna comme un coup de tonnerre dans les oreilles de Bachi. Il coupa brutalement la communication et regagna sa maison. Sur la route, il fit une brève escale dans la famille des grands-parents de Haoua pour leur expliquer le comportement inexplicable que sa femme se permettait depuis ses retrouvailles avec Nabiétou. Le grand-père tenta de minimiser ce qui était arrivé en expliquant que sa petite-fille avait accompagné l’épouse d’un grand responsable. Et que par conséquent, les deux femmes avaient un comportement des plus honorables quel que soit l’endroit où elles se trouvaient. Bachi balaya d’un revers de la main les propos apaisants. Une femme qui se respecte n’adopte pas ce genre de comportement dévoyé, releva-t-il. Mais en regardant le vieil homme en face de lui qui avait une telle confiance en Haoua, il se rendit compte qu’il est plus facile de réveiller celui qui dort que celui qui fait semblant. La grand-mère, elle, était loin de partager l’indulgence de son époux. Elle admit la gravité des faits. Et le fit savoir avant de regagner sa chambre, ruminant sa colère et priant pour que la nuit lui apporte l’apaisement.

Le lendemain, de retour de Ségou Nabiétou et Haoua voulurent affronter ensemble la colère de Bachi. Les deux femmes se répandirent en excuses les plus plates. Mais en vain. Bachi avait eu toute la nuit pour se donner une ligne de conduite. Il interdit formellement à son épouse de revoir son amie. Au cas contraire, il prendrait ses responsabilités. Car il n’était pas disposé à se laisser ridiculiser à nouveau. Après qu’il eut ainsi mis dehors l’importune, Bachi expliqua à sa femme qu’un mariage n’est pas un jeu de va et vient, encore moins un habit qu’on enfile et que l’on retire à sa convenance. Il lui répéta sans ménagement qu'il se verrait dans l'obligation de la répudier à la prochaine escapade. Haoua s’excusa, les larmes aux yeux. Puis le couple se mit au lit et passa la nuit sans échanger le moindre mot. Avant de se rendre au travail, Bachi se livra à une dernière mise en garde. Il fit comprendre à sa femme qu'il lui était désormais interdit d’aller dans sa famille sans escorte. Il lui rappela que toute rencontre avec Nabiétou l’obligerait à se séparer d’elle sans autre forme de procès. Haoua encaissa l’avertissement et jura de ne plus revoir sa copine si c’était cela le prix à payer pour sauver leur foyer. Elle confessa à son époux qu'en réalité Nabiétou s’était rendue dans la capitale des Balanzans pour y rencontrer un de ses copains en service dans cette ville.

UN CHOIX CORNELIEN : Bachi qui, répétons-le, aimait sa femme se réjouit donc que la leçon ait été comprise. Pendant de longs mois, les faits vinrent renforcer sa sérénité retrouvée. Haoua, échaudée par l’expérience qui avait failli lui coûter un divorce humiliant, s'efforçait d'être une épouse modèle. Dans son foyer qu’elle entretenait de manière exemplaire, le bonheur s’installa avec le bébé qui grandissait de très belle manière à la grande fierté de son père. Quant aux beaux-enfants, ils ne pouvaient que se féliciter d’être avec un homme aussi affectueux et attentionné à leur égard. Les nouveaux nuages surgirent de là où personne ne les attendait.

Le couple abordait sa deuxième année de vie commune lorsqu’un ami de Bachi vivant en région demanda à ce dernier de bien vouloir héberger sa nièce qui arrivait dans la capitale pour poursuivre ses études. Bachi ne pouvait en aucun cas refuser cette requête. Il expliqua à sa femme que la jeune étudiante était la nièce d’un homme sans la bonté duquel il aurait été forcé interrompre ses études. En effet arrivé à Bamako en provenance de l’intérieur du Mali pour faire ses études dans un lycée de la capitale, il s’était à un moment retrouvé sans logeur. Cet homme avait accepté de prendre à sa charge l’adolescent qui était pourtant un parfait inconnu pour lui. Haoua, émue par cette histoire, promit à son mari que la jeune fille ne manquerait de rien sous leur toit. Mais cette sollicitude ne dura que six mois, délai après lequel les relations entre Haoua et la jeune étudiante commencèrent à se détériorer. Elles virèrent au conflit ouvert lorsqu’une deuxième nièce de l’ami de Bachi arriva dans la famille. Pour Haoua, la seconde jeune fille n’était qu’une petite intrigante qui ne s’intéressait qu’à séduire son mari. Elle exigea un jour que les deux demoiselles quittent sa maison. Bachi s’y refusa tout net.

Un jour pendant qu’il était à son service, notre homme reçut un appel catastrophé de son neveu, élève du second cycle. L’adolescent lui demandait de revenir chez lui d’urgence, afin d’éviter qu’un crime ne se perpètre sous son toit. Le gosse raccrocha sans autre explication. Bachi, alarmé, rentra en catastrophe. Il se rendit compte que son correspondant n’avait rien exagéré. Les deux filles de son ami s'étaient barricadées dans leur chambre. Armée d’un couteau de cuisine, Haoua faisait le guet devant leur porte. Littéralement folle de rage, elle jurait d’en finir une fois pour toutes avec l'étudiante qu'elle soupçonnait d'être sa « rivale ». Bachi demanda quels faits précis avaient déclenché une pareille fureur. Mais sa femme ne daigna même pas lui répondre. Elle se contentait d’exiger que son mari mette les filles dehors. Ou alors ce serait elle qui prendrait la porte. Bachi avait un choix cornélien à faire. Il aimait sa femme et par reconnaissance pour son bienfaiteur, il n’osait pas intimer aux deux filles de partir de chez lui. Surtout qu’elles n’avaient rien fait de répréhensible.

Il attira sa femme dans leur chambre à coucher pour tenter de la convaincre qu’il y aurait sans doute une autre solution acceptable pour tous. Mais Haoua ne voulait rien entendre. Ce serait elle ou les filles. Bachi dépassé par la tournure prise par les événements se reprit pour dire fermement à sa femme que l’hospitalité donnée aux filles était la seule manière qu’il avait de payer de sa dette envers à un homme qui ne lui fait que du bien. Mais ses arguments ricochaient sur le front buté de Haoua. Pour elle, son époux avait introduit deux intrigantes sous son toit et se réservait le droit d’épouser celle qui lui conviendrait le mieux.

Bachi, en désespoir de cause, demanda l’aide des voisins pour convaincre sa femme de sa bonne foi. Mais l'intercession de ces amis empoisonna davantage l'atmosphère déjà délétère. Haoua estima qu’en rendant publique la situation, son mari l’exposait aux railleries et aux quolibets des habitants du quartier. Elle rassembla ses effets personnels, héla une sotrama et fit embarquer ses bagages par un apprenti. Les supplications et les appels à la raison des uns et des autres ne la firent pas fléchir. De chez elle, Haoua se rendit directement dans sa famille. La première personne qu’elle appela pour partager avec elle son malheur fut, bien entendu, son amie Nabiétou.

Le naufrage d'un couple IV: La reconuête et la guerre

Bachi mit tout en œuvre pour ramener au foyer son épouse. Mais l’embellie ne dura guère. Le départ de son épouse laissa Bachi complètement désemparé. L’homme pensa tout d’abord que Haoua avait agi sur un coup de tête et chercherait à revenir dès qu’elle s’apercevrait de son erreur. Mais il se rendit vite compte que ce scénario n’avait aucune chance de se réaliser. Il espéra alors que sa belle-famille ferait la leçon à son épouse et prendrait fait et cause pour lui. Mais à sa grande surprise, il découvrit que la grand-mère, qu’il pensait être bien disposée à son égard, avait rallié de manière inconditionnelle le camp de Haoua. Quand il rencontra la vieille pour se faire expliquer son attitude, cette dernière se montra on ne peut plus claire. « Bachi, lui lança la grand-mère, tu ne peux pas loger ta future femme chez toi. Ou bien cette fille débarrasse les lieux, ou c’est ma petite fille qui restera hors de chez toi. Nous ne pouvons pas obliger Haoua à partager le même espace que sa future coépouse ».

En entendant la grand-mère (que d’habitude il appelait affectueusement «Ma chérie ») fulminer de.cette manière, Bachi comprit que son épouse lui avait fait un vrai lavage de cerveau et l’avait montée contre les deux filles de son amie. Cependant, il essaya de s’innocenter. « Je considère ces filles comme les enfants de mon grand frère de même père et de même mère, assura-t-il à la vieille. Vos insinuations constituent donc une attente à mon honneur et à ma dignité. Essayez de comprendre les liens qu’il y a entre mon bienfaiteur et moi, persuadez votre fille de vivre en harmonie avec ces jeunes demoiselles comme si elles étaient ses propres enfants». Mais les propos vertueux de l’homme ne reçurent aucun écho dans sa belle-famille. Bachi s’en retourna donc chez lui et s’occupa à organiser des conditions de vie acceptables pour ses neveux, qui étaient tous élèves et étudiants.

Le terrain était miné : Ces précautions domestiques n’étaient pas superflues, car la séparation dura des mois. Bachi envoya à maintes reprises des émissaires de bonne volonté pour négocier le retour de son épouse au foyer. Mais sans aucun résultat. Le célibataire malgré lui en était réduit chaque week-end à se rendre dans sa belle-famille pour remettre les frais d’entretien de son enfant et de sa femme. En effet, le jeune fonctionnaire connaissait ses devoirs. Il ne voulait pas être pris à défaut. Il savait qu’un jour des autorités morales viendraient lui demander des comptes sur l’attitude qu’il aurait tenue pendant toute cette crise. L'abandon du domicile conjugal par sa femme ne le dispensait pas de s’acquitter de ses obligations d’époux et de père. Bachi eut effectivement raison d’adopter cette ligne de conduite, car l’interpellation qu’il pressentait se produisit.

Cela se fit un vendredi alors que Bachi se trouvait chez ses beaux-parents où il s’était rendu pour remettre de l’argent à sa femme. Il était en train de jouer avec son fils qui commençait à babiller lorsque Haoua s’approcha de lui sans crier gare pour lui indiquer que l’imam voulait le voir après la prière du crépuscule. Bachi tenta de savoir la raison de la convocation du religieux. Mais son épouse dédaigna ses interrogations. Notre homme se promit donc de se rendre chez l’imam juste après avoir accompli son devoir religieux.

Mais à sa grande surprise, ce fut plutôt l’almamy qui se vint le trouver dans sa belle-famille qu’il n’avait pas encore quittée. Il s’était fait accompagner de quelques notables et de parents de Haoua. La composition de la délégation n’annonçait rien d’agréable pour Bachi. Effectivement, tout le débat tourna autour de la présence contestée des deux jeunes filles hébergées par le jeune fonctionnaire. Littéralement harcelé par ses visiteurs afin qu’il mette dehors les « intruses », le malheureux mari s’efforça une fois de plus de faire comprendre pourquoi il avait le devoir de garder les jeunes filles. Mais il se rendit bien vite compte que son plaidoyer était à peine écouté. Le terrain avait été miné par Haoua et les conciliateurs ne voulaient pas entendre parler d’un quelconque compromis à propos des étudiantes. Pour eux, l’épouse avait raison sur toute la ligne.

Bachi, qui comprenait que toute tentative de renverser la situation était vouée à l’échec, prit à son tour une position très ferme. Il annonça sur le ton le plus catégorique qu’il put prendre qu’il était pour lui hors de question d'expulser les nièces de son ami. Il fit savoir à l’assistance son regret de voir ses explications ainsi refusées, présenta ses excuses à tout le monde et demanda que la rencontre soit interrompue. Mais avant que la délégation ne prenne congé, la grand-mère plongea Bachi dans le désarroi en lui annonçant : « Pour notre part et dès cet instant, nous considérons que Haoua est divorcée. Tu pourras venir quand tu veux pour prendre ton fils. » Des larmes montèrent aux yeux du jeune fonctionnaire sans qu’il ne puisse les retenir. Assommé par ce qu’il considérait comme un acte de cruauté gratuite, il quitta sa belle-famille tel un somnambule.

Assez de femmes à Bamako : Une fois l’émotion et la déception passées, Bachi fit un compte-rendu fidèle à ses proches, accordant la priorité à ses nièces et ses neveux. Tous essayèrent de le réconforter du mieux qu’ils purent. Sauf l’un d’entre eux, étudiant de son état, qui se révolta violemment contre le sort injuste infligé à Bachi. Il conseilla à ce dernier de se rendre au village et de s’y choisir une nouvelle épouse. La suggestion fit sourire son interlocuteur qui lui fit remarquer que dans sa situation actuelle, il lui serait difficile de vivre avec une paysanne. Il lui fallait une femme beaucoup plus évoluée, capable de tenir son foyer et d’entretenir les gens qui viendraient chez lui. Pour Bachi, il n’avait pas d’autre solution que de reconquérir son épouse.

L’homme entreprit donc avec beaucoup de persévérance de faire changer d’avis Haoua. Mais tout en lui précisant qu’il ne reculerait pas en ce qui concernait l’hébergement des nièces de son ami. Avec le temps, les efforts de Bachi payèrent au-delà de ce qu’il escomptait. En effet, ce fut Haoua elle-même qui prit l’initiative de l’appeler pour lui signifier qu’elle acceptait ses conditions. Sans doute la femme était-elle fatigué de « flotter », elle qui pendant un certain temps se déplaçait à travers tout le pays en compagnie de Nabiétou. Le couple se donna donc rendez-vous chez une amie commune pour régler les derniers détails des retrouvailles. Haoua fit amende honorable. Elle reconnut qu’ellle avait eu une conduite déraisonnable, mais en fit porter toute la responsabilité à .... Nabiétou. Celle-ci aurait exercé sur elle une influence néfaste. Dans son désir de se racheter, la femme n’épargna pas son ex-amie. Elle apprit à Bachi que Nabiétou avait été en fin de compte divorcée par son richissime mari, malgré les efforts qu’elle avait déployé pour se sauver. « Nous sommes même allées voirje ensemble un féticheur bien connu pour qu’elle puisse réintégrer le domicile conjugal », raconta Haoua.

L’épouse était donc prête à réintégrer son foyer, elle posait cependant une condition. Un nouveau mariage religieux devait être célébré, mais le cérémonial serait des plus dépouillés. Bachi, bien qu’un peu étonné par cette requête, accepta. Mais lorsque les marabouts se réunirent pour célébrer la nouvelle union, l’homme se leva pour faire une annonce qui prit les gens par surprise. « Je vais reprendre Haoua, déclara-t-il, mais elle demeurera chez ses parents le temps qu’elle comprenne que le mariage est sacré. Je m’occuperai d’elle comme si elle était chez moi. Je demande aussi à sa famille de ne plus l’encourager dans ces sottises. Je la reprends aujourd’hui parce que je l’aime et que j’ai un enfant avec elle. Sinon, on ne peut pas en vouloir à Dieu de ne pas avoir mis assez de femmes aujourd’hui à Bamako ».

Les propos de Bachi firent sourire tout le monde, même le dignitaire religieux qui avait célébré la nouvelle union. Ce dernier prit sur lui la responsabilité de dire aux grands-parents de Haoua que le premier mariage n’était pas rompu et qu’il ne fallait pas trop tirer sur la corde du moment que le couple était d’accord pour se retrouver. L’imam rappela les commandements de Dieu en la matière. Le fait de pousser des conjoints à se séparer est condamnable dans toutes les religions et dans les traditions maliennes.

Dehors, les indésirables ! : Haoua resta donc chez ses parents pendant quelques semaines avant de réintégrer la maison de Bachi. La nuit du retour fut aussi celle des conseils et des mises en garde. L’homme ne voulait plus du retour des querelles passées. Haoua sembla accepter sans restrictions les explications de son mari. Mais le lendemain, après le départ de Bachi au travail, elle interpella l’étudiante qu’elle n’avait jamais cessé de détester. Elle lui dit vertement que son retour avait pour but d’évaluer par elle-même l'intensité de l'amour que lui portait son mari. Maintenant qu’elle s’en était assurée, il lui restait à exécuter la deuxième patrie de son projet : faire partir les indésirables. Une fois ce but atteint, elle se ferait le plaisir de retourner chez ses parents. Haoua conclut son apostrophe vindicative en indiquant qu’elle se donnait une semaine pour « terminer le travail ».

L’étudiante, par respect pour son oncle,ne réagit pas. Elle s’abstint également de rapporter quoi que ce soit à Bachi lorsque ce dernier revint à la maison en fin d’après-midi. Elle se retira du salon et alla s’enfermer dans sa chambre pour pleurer. Le maître de maison qui avait relevé cette attitude bizarre de sa nièce la questionna, mais sans rien tirer d’elle. Lorsqu’il se tourna vers femme pour l’interroger, cette dernière se contenta de hausser les épaules avec indifférence. Mais des voisins, qui avaient entendu tout ce qu’avait dit Haoua (cette dernière avait pratiquement hurlé ses menaces à l’étudiante) apprirent à Bachi par la suite que les larmes de l’étudiante avaient été provoquées par la maîtresse de maison. Lorsque Bachi se fit restituer exactement ce que sa femme avait dit à sa nièce, il eut l’impression d’avoir l’esprit en feu. Mais une fois de plus, il garda son sang-froid et demanda à sa femme de ne pas rallumer un incendie qui avait été éteint à si grande peine. Mais cette supplication qu’il adressait à Awa était vaine, comme il eut l’occasion de se rendre compte.

Des semaines s’écoulèrent dans une situation de « ni guerre, ni paix ». Haoua et l’étudiante ne se parlaient presque pas. Mais la jeune fille était bien décidée à ne plus se laisser marcher sur les pieds. Un jour alors que sa tante lui cherchait querelle, elle la regarda dans les yeux et lui dit crûment : « Je suis ici chez mon oncle et je n’en partirai que le jour où je me serai trouvé un mari ». L’insolence de la réponse foudroya de surprise Haoua. Puis la femme se saisit d’un couteau en jurant qu’elle allait mettre fin aux jours de la jeune fille.

Ainsi s’accéléra l’affaire dont la suite qui allait amener le couple dans une nouvelle crise et à une nouvelle séparation. Les deux ex amoureux se retrouvèrent devant un juge d’instruction. Cette fois-ci sans espoir de raccommodement.

Le naufrage d'un couple V

On bascule dans la violence - L’affrontement physique succède aux escarmouches verbales. Et c’est Haoua qui mène les hostilités.

La nouvelle du énième incident déclenché par sa femme parvint à Bachi alors que ce dernier se trouvait au bureau. Le voisin qui lui avait téléphoné pour l’avertir le pressait de revenir, car, disait-il, l’affaire était très grave. Notre homme se précipita donc chez lui et fut catastrophé par le spectacle qui s’offrit à lui. Une foule nombreuse était massée devant son domicile et suivait les élucubrations de Haoua. Cette dernière, en proie à une rage indescriptible, hurlait des imprécations, se jetait à terre en trépignant, se relevait pour vociférer encore plus fort. Quelques audacieux avaient osé s’approcher d’elle pour essayer de la calmer, mais leurs interventions étaient restées sans effet. Lorsqu’elle s’aperçut que son mari était arrivé sur les lieux, Haoua l’apostropha aussitôt. « Aujourd’hui, lui lança-t-elle, est le dernier jour que je te donne pour faire ton choix entre cette chienne et moi ».

L’enragée ne s’attendait certainement pas à la réponse qui allait lui parvenir. Exaspéré au-delà du possible, Bachi répliqua qu’il choisissait sans aucune hésitation sa nièce. « J’ai tout fait pour sauver notre mariage, dit-il en s’adressant à son épouse, mais je crois que tu ne veux rien comprendre. Et puisque c’est ainsi, je laisse la décision finale entre tes mains ». douchée par cette réponse froide et déterminée, Haoua arrêta ses simagrées quelques minutes plus tard. Elle se garda bien de mettre à exécution sa menace de quitter la maison. Bien au contraire, elle n’en bougea pas pendant plusieurs jours. Mais ses démons intérieurs étaient les plus forts. Après être restée tranquille pendant une semaine, elle afficha un beau matin une mine renfrognée qui laissait présager que les choses allaient se gâter à nouveau.

Alors qu’elle prenait son petit déjeuner avec son époux, elle demanda brusquement à ce dernier s’il tenait toujours à garder sa nièce auprès de lui. La réponse de Bachi tomba sans tarder, elle était nette et affirmative. Haoua se mit sur alors ses pieds et annonça qu’elle n’avait donc d’autre choix que de repartir chez elle. Pour lui montrer qu’il ne la retenait pas, son époux déposa sur la table à manger une petite somme, en indiquant que c’était là les frais du taxi qu’elle allait emprunter. Puis sans ajouter un mot, il partit au travail.

Le « comité d’accueil » : Haoua se mit donc à emballer ses bagages. Mais pour se venger, elle ajouta au lot des choses qu’elle emportait des affaires de son époux, y compris les effets d’habillement. En quittant la maison, elle boucla soigneusement toutes les portes, et emporta avec les différents jeux de clés. Une fois dans sa famille, elle annonça à une de ses tantes qui se trouvait là, une nommée Hacha, qu’elle venait de divorcer une nouvelle fois. La tante appela Bachi pour s’entendre confirmer cette étrange nouvelle. Le jeune homme indiqua que la séparation n’était pas de son fait, mais qu’il ne s’opposait pas au désir de sa femme.

Après une dure journée, aussi fatigué par son travail qu’éprouvé par les dernières sautes d’humeur de sa femme, l’homme eut la mauvaise surprise de trouver en rentrant sa maison hermétiquement close, le laissant « enfermé dehors ». Il appela donc Haoua pour lui demander avec qui se trouvait son jeu de clés à lui. Elle lui répondit qu’elle avait tout emporté et qu’il n’avait qu’à venir récupérer son trousseau s’il en avait le courage. Bachi perçut toute la hargne qui se trouvait dans cette proposition et peu désireux d’envenimer les choses, il indiqua qu’il enverrait un ami retirer les clés.

« C’est toi qui doit venir parce que nous avons certaines choses à éclaircir », lui lança alors Haoua. « Lesquelles ? interrogea l’homme. Je crois que tu as pris la décision qui te convient et nous n’avons plus rien à nous dire ». Mais Haoua maintint son exigence et commençait même à s’échauffer au téléphone. Pour mettre fin à un échange qui devenait pénible, Bachi accepta de venir lui-même prendre les clés. Quand un taxi le déposa quelques minutes plus tard devant la porte de sa belle-famille, le jeune fonctionnaire s’aperçut qu’un véritable « comité d’accueil » l‘attendait. Il y avait là un groupe des tantes de sa femme, ainsi que la grand-mère et le grand-père de celle-ci.

Avant même que Bachi n’achève de saluer tout ce beau monde, il se fit interpeller le grand-père de Haoua. « Qu’est ce qui ne va pas entre toi et ta femme ? », lui lança le vieil homme. La réponse de Bachi fut brève et précise. Il expliqua qu’entre Haoua et lui, tout est apparemment fini, et sans espoir de réconciliation. Bachi indiqua qu’il avait fait de son mieux pour ne pas en arriver là, mais qu’il n’avait pas trouvé chez son ancienne épouse la compréhension espérée. « Pour le bien même de notre enfant, dit-il, il vaut mieux que nous nous séparions. Mon fils ne peut pas grandir dans une atmosphère de conflit éternel. Je suis venu donc vous remercier pour m’avoir donné une femme qui a mis au monde mon premier garçon. Je remercie également Haoua de m’avoir comblé de quelques moments de bonheur. Elle peut considérer que je suis son frère et elle peut compter sur moi dans toutes les situations qu’il lui faudra affronter». Puis l’homme mit la main à la poche pour sortir de l’argent à donner à sa désormais ex épouse pour lui permettre d’aller chercher ses bagages. C’est ainsi que le veut sa tradition.

Haoua était restée de côté, écoutant avec un calme apparent ce que disait son époux. Mais à peine ce dernier eut-il terminé qu’elle s’empara d’un pilon qui traînait par terre, se jeta sur lui et lui porta un violent coup sur la clavicule. Elle était tellement enragée que lorsque les gens parvinrent à la désarmer, elle se saisit d’une grosse pierre qu’elle balança a à la tête de l’homme. Bachi ne réagit pas. Il se contenta de se protéger contre la pluie de projectiles et d’invectives qui continuait à tomber. Des femmes et des enfants l’entourèrent pour le protéger contre la furie de la dame. Le grand-père alla chercher ses clés qu’il lui remit. Il lui demanda de partir, en assurant qu’il se chargerait lui-même d’aller récupérer les bagages de sa petite-fille.

Sauvé par son sang-froid : Bachi s’en alla donc. Mais son calvaire n’en était pas achevé pour autant. Alors qu’il cherchait à atteindre une station de taxis située non loin de là, la femme avec laquelle il venait de rompre le poursuivait en l’injuriant. Comme il ne réagissait toujours pas, elle cria au voleur. Pousser ce genre de cri à Sabalibougou revient à signer l’arrêt de mort de celui que l’on désigne ainsi. Bachi se retrouva en un clin d’oeil entouré par une foule de badauds brandissant des gourdins, des machettes et des cailloux. Certains voulaient le lyncher sur place, d’autres estimaient qu’il fallait le conduire à la police, mais seulement après lui avoir donné une bonne correction. Bachi fut sauvé par son sang-froid. Au lieu d’essayer de s’échapper, il s’arrêta au milieu des assaillants et leur expliqua qu’il n’était pas un voleur, mais qu’il venait juste de divorcer d’avec son épouse présente et que celle-ci voulait se venger de lui.

L’attitude de son mari prit de court la mégère et son silence provoqua la perplexité de la foule, qui se divisa sur le crédit à accorder aux propos de Bachi. Un jeune homme à moto mit à profit ce flottement pour tenter et réussir un coup d’audace. Il intima l’ordre à Bachi de monter derrière pour qu’ils aillent ensemble à la police. Le fonctionnaire ne se fit pas répéter cette proposition et grimpa sur l’engin du jeune inconnu. Une fois sorti de la foule, le jeune qui disait s’appeler Boua Traoré dit Assassin fit savoir à Bachi qu’il n’avait aucune intention de le conduire à la police, mais c’était le seul moyen qu’il avait trouvé pour le soustraire à ces badauds pressés de faire couler le sang d’autrui. Assassin indiqua aussi à son passager qu’il le connaissait même s’ils n’avaient pas été présentés l’un à l’autre. Tous deux avaient quelque chose en commun : Boua avait lui aussi pris femme dans la famille de Haoua, une famille dont les filles étaient connues pour la légèreté de leurs mœurs.

Ils bavardèrent à bâtons rompus tout au long du trajet et Bachi avait le moral plutôt remonté lorsqu’il quitta son nouvel ami. Mais sa belle humeur ne dura guère. En entrant chez lui et en voyant son salon dépouillé, il n’eut besoin que de deux à trois minutes pour faire le compte de tout ce que Haoua lui avait pris comme affaires personnelles. Catastrophé par l’étendue des « soustractions », il appela la dame pour arranger à l’amiable avec elle cette situation plus que déplaisante. Il tenait surtout à récupérer le matériel de travail emporté. Mais tout ce que Bachi reçut comme réponse, ce fut une bordée d’injures. Il raccrocha et attendit le lendemain pour aller déclarer sa mésaventure à la police en précisant qu’il ne voulait pas du mal à son »ex », mais il tenait à ses affaires.

Toutes griffes dehors : L’idéal pour lui serait que des agents puissent l’escorter dans sa belle-famille. Leur présence témoignerait du sérieux de l’affaire et lui faciliterait la récupération de ses biens. Un commissaire stagiaire et un inspecteur furent d’accord pour l’accompagner. Ils ne se doutaient pas de l’aventure dans laquelle ils s’embarquaient. Car à peine le trio avait-il fait son entrée dans la concession que Haoua, sans tenir compte de la présence des policiers, se jeta toutes griffes dehors sur son mari. Les policiers en essayant de s’interposer reçurent leur part de coups. Ce qui les énerva au point qu’ils voulurent arrêter la dame pour outrage à agent public dans l’exercice de sa fonction. Mais Bachi intervint et demanda aux policiers leur indulgence. Avec beaucoup de peine, il arriva à les convaincre que cette réaction de sa désormais ex femme était tout a fait normale dans la mesure où elle se trouvait perdante pour avoir sous-estimé la détermination de son époux à se débarrasser d’elle.

Les policiers se calmèrent à grand-peine, car pendant tout ce temps, la femme continuait à proférer les injures les plus blessantes à l’encontre de son ex. Le grand-père, complètement dépassé par les événements, abasourdi par la conduite de Haoua, fit des excuses aux policiers et leur promit qu’il allait se charger personnellement de récupérer le matériel de Bachi et de le lui apporter. Les policiers conseillèrent néanmoins au jeune fonctionnaire de porter plainte devant le procureur de la commune. Ce que fit notre homme et l’affaire est encore en cours au niveau du deuxième substitut du procureur. Pour le principal protagoniste de cette histoire compliquée, l’essentiel est de mettre un point final à tout ce méli-mélo en récupérant son matériel. Et de jouir vraiment de sa délivrance.

G. A. DICKO

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